Auxeméry propose à Poezibao une brève série intitulée Poèmes du confinement.
Aujourd'hui Georges Fourest (1867-1945)
Chimène, Rodrigue, les châtaignes....
Pour accéder à ce texte, proposé ici en PDF, cliquer sur ce lien.
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Auxeméry propose à Poezibao une brève série intitulée Poèmes du confinement.
Aujourd'hui Georges Fourest (1867-1945)
Chimène, Rodrigue, les châtaignes....
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Rédigé par Florence Trocmé le mercredi 25 mars 2020 à 11h30 dans Anthologie permanente | Lien permanent | Commentaires (0)
Des ressources, des informations, des propositions de lecture, des vidéos, etc.
Littérature, poésie bien sûr, mais aussi sciences et musique.
• La poésie s’appelle reviens
On peut visionner le film de Gilles Weinzaepflen : le lien
Un documentaire sur le champ poétique contemporain en France, réalisé en 2010 par Gilles Weinzaepflen. Avec : Jean-Marie Gleize, Noura Wedell, Éric Pesty, Dorothée Volut, Antoine Dufeu, Christophe Manon, Géraldine Chognard, Ivar Ch'Vavar, Yves di Manno, Paul Otchakovsky-Laurens, Stéphane Bérard, Nathalie Quintane, Anne-James Chaton, Rudy Ricciotti, Julien Blaine, Jacques Demarcq, Charles Pennequin, Myriam Marzouki, Jean-Pierre Balpe, Bernard Girard, Michaël Battala, Véronique Pittolo, Christophe Tarkos, Lucien Suel, Jérôme Mauche
• Lecture de poèmes
Sur son site, Michel Arbatz et ses équipes disent chaque jour un poème. https://www.michelarbatz.com/
Michel Arbatz avait fait un beau spectacle autour de Robert Desnos dont Poezibao avait rendu compte.
• Théâtre
Audio : la série Entendre le théâtre de la BNF
Lien
• France Culture, une infinité de ressources.
La lettre de France Culture, une sélection des meilleurs contenus de la chaîne sur la culture, la création, les savoirs et l'information. Elle vient de passer en mode spécial confinement.
Pour voir un aperçu de la dernière Lettre de France Culture, cliquez ici !
• Le sonnet de Pierre Vinclair
Mardi tu pris ce chat dans la gorge. Tu fis
ces courbatures, cette toux, ces maux de tête.
Puis tout rentra dans l’ordre. À ta femme inquiète,
tu dis : Super ! du pouce, en t’envolant jeudi
avant de retrouver ces affres vendredi
guettant le souffle cou coupé, sur Internet.
Et samedi, pas dans ton auréole-assiette,
Tu attends le jour du seigneur que tu maudis.
Aujourd’hui, ça va mieux. — C’était probablement
ça, dit ta sœur docteur… — Oh ! Le pompon ! — Qu’importe !
demandes-tu, lecteur impatient, ça fait
quoi ? — Oh, mais rien ! Tu sais, nous ne passons du temps,
toi comme moi, des deux côtés de ce sonnet
qu’en attendant de pouvoir ouvrir notre porte.
• 150 Epub Gallica sélectionnés par le ministère de l’Éducation nationale
On peut notamment trouver dans cette sélection Le poète assassiné d’Apollinaire, les Fleurs du Mal et Epaves de Baudelaire, Gaspard de la nuit d’Aloysius Bertrand, Les Amours jaunes de Tristan Corbière, etc. Téléchargement gratuit. Lien
• Autour des nouvelles d’Anaïs Nin
Un enregistrement (59’) d’une soirée à la Maison de la Poésie de Paris, avec Agnès Desarthe & Capucine Motte.
Lien
• Une web-bibliothèque de littérature contemporaine
La webliothèque de littérature contemporaine, printemps 2020, avec deux nouveaux textes en accès libre à télécharger: Carnet d'hiver austral de Laurent Margantin et Le Corps de mon voisin de Jérôme Orsoni. Et bientôt les 3 premiers numéros de la revue papier Oeuvres ouvertes en pdf.
Lien
• Gustave
Un communiqué de Stéphane Bataillon : « lancement, depuis hier, d'une nouvelle proposition poétique en ces temps de confinement. J'ai décidé de transformer mon journal personnel, Gustave, (mensuel de poésie gratuit depuis 2015) en hebdomadaire ouvert à tous les poètes édités avec comme principe, sur 4 à 8 pages par semaine, d'offrir au public un poème inédit. Chaque poète participant pouvant inviter à son tour un collègue. Une sorte de chaîne poétique pour faire découvrir au plus grand nombre la poésie contemporaine dans une maquette que j'espère sobre et soignée.
Ce journal est envoyé gracieusement après abonnement à l'adresse :
www.stephanebataillon.com/gustave
Gustave compte, après un beau lancement hier, plus de 600 abonné(e)s. Et des voix aussi diverses qu'Yves Leclair ou Tom Buron rejoindront l'aventure dès la semaine prochaine.
Lien vers le site
• Les parcours d’exposition du Centre Pompidou
Des expositions monographiques ou thématiques, consacrées aux figures emblématiques de l’art moderne et à la scène contemporaine, présentées par les commissaires et les artistes.
Exemples parmi d’autre
Bacon en toutes lettres
Christian Boltanski
• Aurillac & Poezibao
Poezibao partage un petit bonheur personnel mais aussi un possible centre de ressource. Voir cet article publié sur le site de la médiathèque du bassin d’Aurillac : lien
• Lectures de poésie
Quelques minutes de poésie quotidienne à voix haute par le collectif 30 minutes d’insomnies qui se donne pour but de faire entendre les mots des poètes (les contemporains plus particulièrement) dans un café-librairie de Douarnenez ainsi qu’à la médiathèque de cette même ville. En cette étrange période, nous substituons aux programmes interrompus une série hebdomadaire d’enregistrements de lectures de confinement publiés sur notre blog. Voici le lien vers le premier, consacré à Etienne Faure, un poète bien présent dans Poezibao
Rédigé par Florence Trocmé le mardi 24 mars 2020 à 17h05 dans Agenda, liens, informations | Lien permanent | Commentaires (0)
Le confinement ou je veux redevenir la reine de la chute des livres
Je connais la librairie* quand elle est déserte, plongée dans l’ombre mais jamais totalement obscure.
Il y a toujours de la clarté qui pénètre du dehors par les grandes fenêtres devant lesquelles sont posées des tables lourdes de livres.
Cette clarté est très belle le soir juste après la fermeture car elle ne dévoile pas tout, on peut s’y promener un moment, avant que le système de sécurité ne se mette en marche.
C’est une sorte de gris fondu, entre les piles de tailles inégales. « Je deviens une sorte de fantôme » comme dit Alberto Manguel dans La bibliothèque, la nuit (Actes Sud).
Les livres en littérature, sciences humaines et poésie sont plutôt ivoire avec le liseré rouge tellement convoité ou blancs.
Plutôt sombres en histoire et policiers, plutôt rouges en droit, verts en écologie, guides et jardinage, colorés en jeunesse, BD, scolaire, gastronomie et art, plutôt bruns en bricolage, plutôt gris métallisé en SF. La lumière se dissémine ainsi partout de façon différente.
Au rez de chaussée elle arrive comme une rivière par les grandes vitrines et la porte d’entrée.
Elle pénètre peu au premier étage mais le bois est clair et l’éclairage maintient cette impression.
Au second, combien de fois suis-je allée contempler la rue, les passants, les manifs, les lumières de Noël, la pluie soudaine ou simplement la nuit qui tombe comme je tombe d’amour pour cette ville et ce lieu.
La librairie change à chaque heure du jour, au fur et à mesure des occupations et des passages.
Je connais la librairie comme ma poche. En ce moment, elle sommeille.
Je n’y suis pas retournée depuis la fermeture, mais je l’imagine si facilement.
Je ne l’ai jamais vue comme elle est en ce moment, complètement close sur elle-même, silencieuse, intériorisée. Le principe d’une librairie, c’est l’ouverture, la porte grande ouverte comme souvent vers 9 h en été.
On s’affaire à la caisse, ils et elles ont le sourire, « salut, salut » entend-on, « ça va ? » et on dit toujours « oui ». Les cagettes, rouges, grises et bleues envahissent déjà les allées, les uns comptent les ventes de la veille, un autre conseille, un autre encore est au téléphone ou se gratte la tête devant le nouvel outil de gestion.
On serre des mains, on s’embrasse, sauf ces derniers temps, navrés, les bras ballants.
On va aussi saluer amicalement le staff, on entend chanter la voix de baryton de l’un d’entre eux, on prend des nouvelles dans les bureaux, on se montre des photos, c’est le cœur gestionnaire de la librairie. On fait toujours les étonnés devant les « tonnes », de vraies tonnes, (3 à 4 par jour de septembre à fin décembre, en gros), cartons ouverts par les garçons qui s’apostrophent en riant. Travail de fourmis également dans un bureau envahi, pour la préparation des livraisons aux bibliothèques.
On ne se connaît pas tous bien, on n’a pas les mêmes liens anciens, tendres et pudiques avec tout le monde. Avec d’autres, c’est fort et profond.
Le matin est plutôt calme, on a faim avant l’heure, des friandises traînent sous les bureaux.
Aujourd’hui il fait très beau, je ne travaille pas depuis une bonne semaine. Je regarde, sur le mur chez moi les photos, Beckett qui rit, mais si, Nabokov avec son filet à papillons, et les reines Dickinson, Brontë, Mansfield, Cixous en Nefertiti, Novalis dans son manteau à col haut, mes européens d’une Europe de la culture, je lis les Entretiens de Paul Auster, toujours flottant entre deux personnages non moins flottants, plus de huit mille livres habitent ici, et nous on a suivi.
Comme tout le monde je profite de ce laps, cette pause, je ne regarde plus l’heure, je ne cours plus vers le bus ni au Monoprix durant l’heure de pause.
Je prends matin et soir des nouvelles du virus, qui s’appelle « Corona » comme un poème de Paul Celan. Un poème d’amour.
Cas peu graves autour de nous, cas très graves dans les hôpitaux.
Tout se vide par le noyau.
Tout se décentre, dans nos vies.
Ceux qui reprennent toute la place dans leur espace, ce sont les livres, toujours silencieux.
Immobiles, intouchés mais sont-ils vivants ?
Eux aussi confinés, ils ne sont plus cornés, éraflés, salis, ils ne tombent plus par terre lors d’une manipulation maladroite (je suis la reine de la chute des livres). Non lus, non, ils ne vivent plus. On ne les change plus de place, on ne râle plus parce qu’ils sont lourds et trop nombreux, parce que tel auteur écrit beaucoup trop, ou un autre rien depuis onze ans (Pierre Michon, qu’est-ce que vous faites donc ?).
L’après-midi, tout s’accélère, on s’interpelle pour que l’un d’entre nous aille voir un « repré » (représentant de maison d’édition), on bougonne parce qu’on n’a pas le temps puis une fois avec eux, on se donne des nouvelles puisqu’on se connaît souvent depuis des lustres.
Vers 17h les gens affluent pour les rencontres d’écrivains, c’est toujours plein à craquer , les gens se plaignent du monde, du froid, du chaud mais ils reviennent toujours.
Et puis à nouveau, tout redevient tranquille, les derniers lecteurs se font prier pour descendre, les lumières sont éteintes, l’escalier s’assombrit, Kafka pourrait bien apparaître de tel recoin obscur.
Là je fais parfois un salut affectueux à des écrivains dans des photos encadrées sur le mur, JB Pontalis notamment, le malicieux complice de tant de fois.
Je m’arrête, je regarde, j’écoute.
La nuit est tombée, je vais sortir, en attendant demain.
Un soir je suis sortie un peu plus tard, juste avant qu’un terroriste n’abatte des promeneurs, à 50 m de là.
Ça va sans doute durer, cette pause. Je suis inquiète, malgré ce soulagement coupable de m’arrêter un peu.
On aura presque plaisir au retour des casse-pieds, demi ou totalement fous.
On aura vraiment plaisir à retrouver certains, discrets, souriants, respectueux.
Je pense à elle avec ses beaux yeux, seule chose que j’ai reconnue dans son visage dévasté par la chimio. J’ai juste échangé quelques mots avec elle, plus tard, quand elle allait mieux.
Depuis, nous nous parlons comme si nous avions fait la guerre ensemble.
Ces lecteurs du matin, aussi, qui passent bien trois fois par semaine, avec des bouts de papier du Monde.
J’aime moins la nouvelle manie de brandir un écran de téléphone avec des références mal photographiées, illisibles. Mais le monde change, tout est un peu chinois.
Nous rouvrirons les portes.
Nous allons réveiller les livres, « ah dis-donc, il marche bien celui-ci », « attention, il y a de la presse pour celui-là », « bon, là, pas le choix, je le retourne à l’éditeur », « zut, il est défectueux ».
Mais pas avant que tout ne soit vraiment fini. Bien sûr les librairies sont indispensables, mais si nous sommes malades ou morts, qui les lira ? Prenons le temps, tout sera lavé comme un ciel après la pluie.
Le soir du premier jour, quand nous fermerons (« qui c’est qui fait la fermeture ce soir ? » entend-on une heure avant entre les bureaux), quelque chose aura repris. Pas de la même manière, je ne crois pas. Fragilement, comme ces brindilles au printemps, ténues mais obstinées.
La clarté ne change pas car le soleil et la lune sont indifférents. Mais nous la retrouverons comme une chose que nous aurons cherchée durant plusieurs semaines.
Jelinek se remettra à râler après Handke (ils se disputent tous les jours de toutes façons), Breton et Aragon rompent tout pour la millième fois, Garcia Marquez fait le guignol avec une livre grand ouvert sur sa tête, Pascal Quignard chuchote avec ses latins, les éditions de Minuit et Corti, Arléa, P.O.L., Verdier se demandent comment envisager la rentrée.
Cartons déballés, le monde allégé.
La lumière entrera à flot, je rattraperai, j’espère, une pile en équilibre précaire et nous aurons tous les livres à lire.
Isabelle Baladine Howald
*libraire Kléber, Strasbourg.
Rédigé par Florence Trocmé le mardi 24 mars 2020 à 15h42 dans Cartes Blanches | Lien permanent | Commentaires (0)
Orphée. Eurydice. Hermès.
C'était la mine enchantée des âmes.
Telles des minerais d'argent muets elles allaient
par filons au travers de l'obscur. Entre racines
le sang jaillissait coulant vers les êtres humains,
qui semblait dans le sombre aussi lourd que du porphyre.
Sinon rien n'était rouge.
Il y avait des rochers
et des forêts désertes. Des ponts dominant le vide
et ce grand étang aveugle et gris,
en suspens sur fonds lointains,
un ciel de pluie sur du paysage.
Entre les prés doux et si paisibles,
la bande pâle d'un chemin apparaissait
comme du linge mis à sécher.
Et c'est de là qu'ils sont arrivés.
En tête l'homme svelte en manteau bleu,
muet, qui semblait s'impatienter au devant.
Son pas dévorait le chemin sans mâcher ;
ses mains pendaient lourdement
et, jointes, hors du tombé du tissu plissé,
elles ne savaient plus rien de la lyre légère,
qui s'enracinait dans la main gauche
comme un rosier grimpant dans la branche d'olivier.
Et ses sens semblaient dédoublés :
sa vue courait vers l'avant comme un chien,
retournait, repartant toujours plus loin
pour attendre posté au prochain virage —
son ouïe se retirait comme une odeur.
Parfois il paraissait y avoir une incidence
sur la marche des deux autres,
qui devaient poursuivre toute cette montée.
Et puis revenait l'écho de son ascension
vent du manteau en arrière.
Mais il s'est dit qu'ils arriveraient quand même ;
se l'est dit à haute voix quand il s'entendit se taire.
Ils arrivaient certes, mais tout deux dans
un silence glaçant. S'il avait pu
se retourner (si ce regard en arrière
n'avait pas signifié la décomposition de toute
l'œuvre accomplie) il aurait dû apercevoir
ces deux tranquilles le suivre en silence :
le dieu de la marche et du message à distance,
son casque de voyageur sur des yeux clairs
précédé du bâton filiforme
ailes battantes aux chevilles ;
et sur sa gauche : elle.
Tant aimée, que d'une lyre sont parvenues
plus de plaintes que celles des femmes ;
qu'un monde de plaintes survint, dans lequel
tout avait encore lieu une fois ; sylve et val
et voie et ville, fleuve et pré et bête ;
et qu'aux parages de ce monde de plaintes, comme
autour de l'autre monde, un soleil
et un doux front étoilé survinrent,
un ciel de plaintes aux étoiles dénaturées — :
c'était elle cette tant-aimée.
Or elle avançait à la main de ce dieu,
le pas contraint par de longs bandeaux de corps,
incertaine, placide et sans nulle impatience.
Telle qu'en elle-même comme un grand espoir,
elle ne songeait pas à l'homme lui montrant la voie,
ni au chemin qui remontait à la vie.
Telle qu'en elle-même. Et son état de morte
la satisfaisait tout en abondance.
Comme un fruit de douceur et d'ombre,
ainsi était-elle emplie de sa grande mort,
toute nouvelle, et dont elle ne comprenait rien.
Elle était dans une nouvelle attitude de fille
et intouchable ; son sexe s'était nastié
à la manière d'une fleur au jour tombant,
et ses mains étaient si sevrées d'amour
que toucher le plus léger des dieux
la menant, fût-ce infiniment doux,
l'offensait par trop d'intimité.
Elle n'était plus cette femme blonde
parfois présente dans les chants de poètes,
n'était plus le parfum ni l'île du grand lit
ni la possession de cet homme-là.
Elle s'effilochait comme longs cheveux
ayant lâché prise comme la pluie tombante
et distribuée comme des réserves au centuple.
Elle était déjà racine.
Et quand soudain abrupt
le dieu la saisit et de douleur
énonça : Il s'est retourné —
elle n'y comprit rien et répondit à peine : Qui ça ?
Au loin pourtant, sombre devant la sortie claire,
il y avait quelqu'un au visage
méconnaissable. Il se tenait là et vit
comment sur la bande d'un sentier de prairie
le dieu du message, d'un regard triste,
se tourna en silence, pour suivre la silhouette
de celle qui repartait par le même chemin,
le pas contraint par de longs bandeaux de corps,
incertaine, placide et sans nulle impatience.Rainer Maria Rilke, 1904, Rome & Suède. Poème tiré de Neue Gedichte, 1907.
Trad. Patrick Beurard-Valdoye, 21-24 mars 2020 - lire cette présentation de Patrick Beurard-Valdoye
Version originale ici.
Rédigé par Florence Trocmé le mardi 24 mars 2020 à 10h32 | Lien permanent | Commentaires (0)
: Elle - La confinée tant-aimée
Dans le court film Eurydice, she, so beloved (2007) des frères Quay, on voit comment Orphée, pour accéder à l'espace où Eurydice est confinée, chante dans un hygiaphone. Un mot qui a disparu de nos usages.
Objet sans doute à nouveau souhaitable, en absence criante de masques de protection ! On parle aussi - on y chante plus rarement - dans une grille de parole, expression qui constitue le titre du livre de Paul Celan : Sprachgitter (1959).
Écrivant cela, je songe particulièrement aux prisonniers, privés comme vous le savez, de parloir durant le confinement.
https://www.youtube.com/watch?v=RM_p5CLdrX8
Le titre du film des frères Quay étonne.
Il provient du poème de Rainer Maria Rilke : Eurydice. Orpheus. Hermes.
Le vers en question est : "elle la tant-aimée".
Enfin, c'est un peu plus compliqué. Il faudrait écrire
: elle.
La tant-aimée.
En allemand
: sie.
Die So-geliebte.
Ce qui a certainement fasciné les frères Quay dans ce poème, nous fascine aussi : Rilke réanime le vieux mythe, en orientant le point de vue, non pas sur Orphée, mais sur Eurydice. Il fait du "dieu des poètes" une figure un peu fade, désuète, voire un peu sotte. Rilke s'intéresse à la silencieuse confinée Eurydice.
Un dieu serait-il finalement plutôt une divine ...?
La manière des frères Quay de pousser ce renversement étonne. Dans le film, voilà qu'Eurydice se retourne vers Orphée, et pas l'inverse.
On pourrait concevoir que, dans le prolongement de Rilke, Eurydice n'a qu'une envie, c'est de précipiter la disparition d'Orphée pour être tranquille.
Ou bien concevoir que les frères Quay jouent à transposer ce mythe grec dans une tradition où la femme serait fautive [sic], n'est-ce pas ? Par exemple, la femme de Lot ou Loth ou Luth - selon la religion - qui se retourne, et devient statue de sel ... Les textes - au passage - ne précisent pas qu'il s'agit d'une punition.
À moins, justement, que les frères Quay nous disent qu'il n'y a ni faute ni punition dans le retournement ; seulement désir de vivre son désir... ou d'accomplir son destin d'être humain ? Cela rejoindrait le fantasme que développe Rilke dans les Élégies duinésiennes : les anges envieraient les êtres humains d'être mortels, c'est-à-dire : de sentir et ressentir.
Il faut lire ou relire le magnifique poème de Rilke Orpheus. Euridice. Hermes.
En arts poétiques, il faudrait refaire une traduction à chaque quart de siècle. On voit bien cette nécessité lorsque l'on compare The Waves de Virginia Woolf (décédée un 28 mars) traduit par Marguerite Yourcenar, puis par Cécile Wajsbrod. De même, avec les deux traductions disponibles d'Ulysses de James Joyce.
C'est un peu comme pour un ancien film : on reconnaît souvent l'époque de tournage d'un film. Le son. La qualité de l'image. Quand il ne s'agit pas d'une reconstitution historique, d'après les voitures, ou les coupes de cheveux. L'art de monter, etc. Dans tous les cas, une version restaurée est préférable.
La traduction de référence du poème de Rilke - celle de Loránd Gáspár - parut en 1972 au Seuil.
En voici une d'aujourd'hui, d'un confiné comme vous, croyant aussi que nous allons nous en sortir sans sortir...
Patrick Beurard-Valdoye
Lire la traduction inédite proposée par Patrick Beurard-Valdoye
Rédigé par Florence Trocmé le mardi 24 mars 2020 à 10h19 dans Cartes Blanches | Lien permanent | Commentaires (1)
Auxeméry propose à Poezibao une brève série intitulée Poèmes du confinement.
Aujourd'hui Goethe, Bienheureuse aspiration.
Pour accéder à ce texte, proposé ici en PDF, cliquer sur ce lien.
Rédigé par Florence Trocmé le mardi 24 mars 2020 à 09h44 dans Anthologie permanente | Lien permanent | Commentaires (0)
Des ressources, des informations, des propositions de lecture, des vidéos, etc.
Littérature, poésie bien sûr, mais aussi sciences et musique.
• Deux blogs remarquables, loin de la pensée dominante :
Une réflexion forte de l’écrivain Patrick Corneau sur son blog (à découvrir) Le Lorgnon mélancolique, à propos de la viralité : https://www.patrickcorneau.fr/?p=40783
Poezibao recommande aussi l’excellent site de Bernard Umbrecht, qui interroge en profondeur la relation, notamment culturelle, entre la France et l’Allemagne, sous le beau titre de Saute-Rhin, à sauter mentalement pour l’instant ! https://www.lesauterhin.eu/
• Lucien Suel, le jardin et le poète
"Le Jardin et le poète", film-documentaire réalisé en 2012 par Jean-Philippe Jacquemin est disponible gratuitement ici vimeo.com/302727434 @jpj2020
• Bernard Groethuysen
Signalé par Jean-Paul Louis-Lambert : Avec le philosophe franco-allemand Bernard Groethuysen
Introducteur de Hölderlin (1925)
Préfacier de Kafka (1933) - lien
• Exposition virtuelle de la BNF, presse à la Une
L'exposition virtuelle "La presse à la Une" permet de suivre l'histoire de la presse, de la gazette à internet. lien
• La page « en accès libre » du site Diacritik
"L’épidémie Covid-19 a contraint les librairies à fermer et les éditeurs à reporter leurs offices. Quelques éditeurs ont fait le choix, en accord avec les autrices et auteurs des livres, de mettre un certain nombre de leurs titres en téléchargement gratuit (ePubs ou pdf), au moins le temps du confinement. Cette rubrique, regroupant nos articles sur des livres en open access, vise à regrouper les titres proposés mais aussi à saluer toute la chaîne du monde du livre, auteurs/trices, traducteurs/trices, correcteurs/trices, éditeurs/trices et les libraires, ces lieux indispensables à la vie publique et politique dans lesquels nous espérons très vite de nouveau nous retrouver". C’est ici.
• Isabelle Stengers, Résister au désastre
Isabelle Stengers, Résister au désastre. Dialogue avec Marin Schaffner. Postface d’Émilie Hache, éditions Wildproject, « Petite bibliothèque d’écologie populaire », novembre 2019, 96 p., 8 € — L’intégralité de ce livre est disponible en ligne, gratuitement, en suivant ce lien.
• Le sonnet de Pierre Vinclair
Pourtant, la vie insiste au milieu de la panne
générale et je vois, insolent, le printemps
s’animer quand j’écris pour tuer tout ce temps
infécond, inutile, au fond de ma cabane,
dans ce petit bureau donnant sur le platane —
je pense aux éditeurs et aux intermittents,
aux libraires amis, aux autres commerçants
angoissés — à la rue que la porte condamne,
jusqu’à quand ? Jusqu’à quand ? C’est déjà quelque chose
ce rayon de soleil que le printemps dépose
sur nos joues ombragées. C’est moins qu’une promesse
impossible, moins qu’un discours réconfortant,
moins qu’un espoir : une saudade, une caresse
qui nous émeut — en attendant, en attendant.
Retrouver l'ensemble des propositions, jour après jour, en cliquant sur ce lien
Rédigé par Florence Trocmé le lundi 23 mars 2020 à 21h00 | Lien permanent | Commentaires (0)
Dans la forêt des jours*
Un nouveau feuilleton de Poezibao, Dans la forêt des jours, de Jacques Robinet. Comme une suite à La Monnaie des Jours, le livre que les éditions de La Coopérative ont publié à l’automne 2019. Chaque parution est accompagnée d’une œuvre de Renaud Allirand.
*titre emprunté à un poème de La Nuit réconciliée de Jacques Robinet, livre de poésie paru aux éditions La Tête à l’envers en 2018
Dans la forêt des jours, 7
9 novembre 2019 — Je recopie ici ce passage de L’abandon lumineux de Joël Vernet [1] que je découvre et qui traduit si bien mon sentiment au moment où mon propre livre paraît : Un livre est de l’amour brûlé. Il a tenté de dresser des pages contre le malheur. En vain. Il mourra inconsolable, inconsolé. Voix minuscule dans l’azur. Voix impertinente. Voix insurgée.
C’était cela que j’entendais hier soir : « vanité, tout n’est que vanité ». Mais rien n’y fait, nous poursuivons. Les mots nous servent d’écran contre un trop violent soleil. Ils renouent les comptines déchirées par l’oubli. Nous n’en finirons jamais de dresser contre le désastre cette voix qui jamais ne désarme.
Je suis le premier étonné de l’obstination qu’il m’a fallu pour accumuler ces pages. A coups de rame, j’ai atteint le rivage. Peu importe ce qu’il en adviendra. J’ai survécu mot à mot, sans sombrer.
14 novembre 2019 — Je laisse cette pièce se remplir lentement de la nuit. Dehors, le bruit assourdi de la ville. L’âge m’isole et me protège à la fois. Il y a cette faiblesse accrue qui me contraint à ménager mon corps. Tout se rétrécit et, inexplicablement, m’ouvre un espace inexploré. Je regarde s’évanouir la lumière de ce jour glacial et en même temps je m’aventure dans une autre clarté, d’une grande douceur. Ici, les mots trébuchent. Il s’agit de décrire un envahissement paisible qui se fait malgré moi, simplement parce que je suis là, sans bouger, attentif, offert. Je ne suis qu’assentiment à la vie qui s’épuise avec une exquise lenteur. On peut retrouver ce sentiment dans certains adagios de Schubert, aussi dans le deuxième mouvement du Quintette de Mozart pour clarinette. Mais s’agit-il de musique, de paroles ? Plutôt de consentement à l’invisible qui nous borde de toutes parts.
15 novembre 2019 — … pourtant, ces hommes ne méritent qu’un blâme léger ; car c’est peut-être en cherchant Dieu et voulant le trouver, qu’ils se sont égarés : plongés au milieu de ses œuvres, ils poursuivent leur recherche et se laissent prendre aux apparences : ce qui s’offre à leurs yeux est si beau ! Ces versets de La Sagesse (13,9) me ramènent à l’enchantement de ce monde qui m’est si sensible. Si certains le divinisent, il a toujours manifesté, à mes yeux, une gloire cachée dont il n’est que le reflet. J’ai tourné ses pages comme un psautier merveilleusement illustré qui balbutie ses prières. Qui prend le temps d’admirer aujourd’hui ? La perte du sentiment religieux va de pair avec l’inattention régnante. Il faut consommer très vite, se laisser emporter dans le déferlement des images.
— Exposition Greco. Une fois percée l’agglutination des visiteurs, un regard, un sourire me clouent sur place. Brasier de souffre et d’écarlate, plis des robes, volutes des orants autour d’un nouveau-né, ou des marchands du temple chassés à coups de fouet, partout s’agitent ces tourbillons, couleurs d’incendie. Me retiennent surtout la gravité des visages, le sourire rêveur et si doux d’une Vierge allaitant son enfant. Et, très vite, par-delà ces tableaux, — dont très peu pourtant proviennent du Prado —, c’est toute ma jeunesse madrilène qui refait surface avec ses escapades fréquentes à Tolède. Je revois la ville blanche sous les nuées orageuses, ses ruelles étroites, la boucle du Tage qui la berce et je sens sur mon bras la main si légère de ma mère qui m’accompagne de palais en églises. Ces toiles incomparables ne peuvent se détacher de mes souvenirs. Leurs flammes se mêlent aux miennes et tout crépite en moi d’un feu que je connais trop bien. Beauté et douleur se confondent, inextricablement et pour toujours.
— Je suis parvenu à l’âge où l’esprit répugne à emmagasiner et souhaite, tout au contraire, répandre ses richesses acquises. Tout ce que je retiens de mes lectures est filtré par ce désir de transmettre. N’être plus qu’un passeur de beauté, mon vœu le plus profond. Je m’enivre de résonances.
18 novembre 2019 — Journée d’automne, froide et humide. Pourquoi ne suis-je pas atteint par ce ciel fermé et hostile ? Il me semble que quelque chose pâlit au loin, comme un épuisement du gris. Vers l’Ouest, cette clarté qui n’en est même pas une, peut-être sa promesse. Il y a, je le sais, une lumière voilée qui se cache, hésite, — un sommeil anxieux qui se prolonge. Je n’ai pas vu se lever le jour. Il traîne, mal lavé, dans la pénombre. Peu importe, nous trébuchons ensemble sans nous enliser. Je reconnais ces passages incertains. Toute la ville se replie ; les bruits sont assourdis. J’écris un poème mélancolique sans trop y croire. Est-ce pour distraire l’enfant qui guettait l’aube à travers le givre de sa fenêtre ? Non, c’est trop loin, — oublié, effacé. Il s’agit d’une joie plus secrète, comme si le poids des années s’allégeait, au fur et à mesure que progresse la lutte incertaine qui ronge l’opacité du ciel. Je ne suis sensible qu’à cela : cette lente montée du jour qui secoue ses cendres. J’assiste à une défection de la tristesse, à la joie montante d’une rencontre qui se prépare dans les coulisses sales et poussiéreuses.
Plus tard : Je me suis trompé. Le jour s’enlise dans sa torpeur. Rien ne semble vouloir changer. Et déjà, on sent approcher la mort qui va vous rouler dans ce grand linceul humide. Pourtant, est-ce rêver à nouveau ? Un peu de rose semble flotter sur ce grand rideau d’absence, tombé de nulle part, car il n’y a pas de plafond dans ce gris étale qui envahit uniformément tout l’espace. La mort ? À toi de la faire surgir ou disparaître selon que tu ouvres ou fermes ton cœur. Mozart se joue des apparences. Le deuxième mouvement du vingt et unième Concerto pour piano ouvre son chemin de source à travers la brume. Il écarte, appelle. Seule existe cette musique : certitude qui chante à travers les siècles pour désavouer la menace imprécise qui recule. Comme la lumière, nous faisons semblant de mourir. Qui me fut plus proche que cette voix ? Quelle invitation, plus convaincante ? Comment lui résister ?
— Pouvoir écouter Mozart ! Don prodigieux de ce siècle, effroyable par tant de côtés. Je suis d’un temps d’avant la musique, comme on dit d’avant -guerre, ce qui est vrai aussi. Hormis quelques très rares concerts, parfois retransmis par la radio, — mais on écoutait peu la radio chez moi —, j’ignorais tout de ce monde qui ne cesse de sublimer le nôtre. A quinze ans, je faisais tourner la manivelle d’un tourne-disque pour écouter un Nocturne de Chopin, à dix-sept entra le premier « microsillon » et le premier électrophone Teppaz, me semble-t-il. Pensant à cela, je mesure le don qui met à ma disposition tout l’univers musical et ses plus merveilleux interprètes. Mes arrières grands parents sont morts sans rien savoir de ces richesses, auxquelles seuls quelques privilégiés avaient accès.
— Joyeuse surprise, en découvrant dans le livre d’un inconnu, les phrases qu’on aurait souhaité écrire. En voici un exemple : J’ai déposé enfin ma vie dans le silence d’une maison où je suis tout à la joie de vivre. Tout à la joie d’attendre, d’attendre sans impatience. Et plus loin : Ce ne sont pas vraiment des livres, non, je ne me prends pas encore pour un écrivain. Ce sont plutôt des lueurs, des petits feux de brousse qui ont mis le feu à ma propre vie. J’ai allumé quelques lampes, un point c’est tout. Ces deux extraits sont tirés du beau livre de Joël Vernet[2] que je ne cesse de reprendre. J’y retrouve à la fois mon refuge d’Ondreville et ces flammèches que j’allume parfois en écrivant, qui me surprennent, m’éclairent un instant, avant de voyager vers un inconnu.
30 novembre 2019 — Poèmes de Hopkins dans la magnifique traduction de Pierre Leyris. Celui intitulé : « Paix »[3] me poursuit de de sa douceur rêveuse. En voici le début et la fin :
Quand vas-tu, Paix, ramier des bois, quand vas-tu clore
Tes ailes élusives et ta ronde rôdeuse
À mon entour cesser enfin pour ma ramée ?
Et dès lors que Paix fait ici demeurance
Elle est là pour œuvrer, non point pour roucouler,
Elle est là pour couver
Journée indécise, tantôt lovée sous les ailes de ce ramier qui jamais ne s’attarde, tantôt livrée à l’esseulement, au jour gris où chacun s’agite sans se retrouver. Pensé à cela en me promenant avec Renaud du côté de la rue du Bac. Le Bon Marché, harnaché de guirlandes dorées, prêt à bondir pour déverser sa cargaison festive. Nous avons parcouru les allées rutilantes. Des paons, couleur saphir, faisaient la roue dans les vitrines. Les parfums embaumaient. Une foule dispersée courait en tous sens confondre l’objet de son rêve. Derrière les hautes portes de verre, quelques mendiants tolérés, fidèles à leur poste —, la rue humide, hargneuse, guettant l’heure de la fermeture. Impression de solitude décuplée par la multitude. Clones vibrionnant sous les clartés tapageuses. Nous marchions sans parler, pressés de revenir sur nos pas. J’oubliais de signaler que nous fêtons un « Black Friday », où les flux de la consommation s’amplifient à grands coups de ristournes.
5 décembre 2019 — J’ai repris le livre de mon ami Gérard Bocholier : Les nuages de l’âme[4]. Il s’agit d’extraits, très brefs en général, de son Journal de 1996 à 2016. Une fois de plus, je suis saisi par l’intensité de son amour pour le Christ, le vrai fil rouge qui court entre ces pages. Comment ne pas l’envier ? Je me suis souvent réchauffé à cette flamme et je crois que notre rencontre est une grande grâce que Dieu m’a faite au soir de ma vie. Ses dons poétiques émaillent une prose brève et retenue qui épingle avec justesse quelques rencontres essentielles, faites au cours de la journée, avec des personnes ou des livres. La musique aussi tient une grande place. Ce solitaire dialogue sans cesse.
6 décembre 2019 — La poésie m’est un piège ensorceleur. Quand je pousse sa porte, une nuée de mots s’abat comme un vol d’étourneaux. Ils font semblant de m’apporter le ciel, mais ne font que l’obscurcir. Les plus jolis vont devant en agitant leurs ailes, les plus lourds se traînent et encombrent la chaussée. Peu nombreux ceux qui épousent le silence, parviennent à le féconder pour que naisse le chant. Pour s’aventurer en poésie il faut un solide balai. Je m’épuise en balivernes et rentre bredouilles. Le plus pénible c’est d’avoir cru percevoir un tintement de cristal au cœur du vacarme. « Demain, peut-être », soupire le pêcheur après une longue attente en soulevant son panier vide.
7 décembre 2019 — Intermezzi de Brahms. Dès les premières notes, la sollicitation d’une main tendue à laquelle on consent aussitôt. Quel filtre d’attente et d’angoisse a dû traverser cette musique pour parvenir à une telle simplicité, un tel abandon ? Schubert, Brahms, voyageurs d’hiver qui entrebâillent leur porte. On entre, on s’assoit auprès d’eux, devant les flammes d’un feu mourant. Le silence fredonne son chant enseveli. On se résigne à la douceur d’être un homme, réchappé au vacarme et à la nuit glacée. Derrière le mur, le vent souffle sur la neige. Comme dans les veillées d’autrefois, du fond de l’ombre une voix s’élève pour partager ce qui reste quand on a tout perdu. Et la vraie clarté s’installe.
16 décembre 2019 — Ouvrir la télévision, c’est recevoir de plein fouet la vague colérique du monde. Curieux que l’on puisse en appuyant sur un bouton renvoyer tout ce tumulte en enfer. Privilège de quelques -uns, préservés comme moi de la cohue épuisée qui se lève à quatre heures du matin pour regagner son travail, grâce à des transports si raréfiés et aléatoires qu’ils en deviennent inaccessibles. Par temps de service minimum, la vision des quais de métro rappelle les heures les plus sombres du passé. Sur la tête de ces foules prises en otage, les puissants de ce monde, — gouvernement ou syndicats — croisent le fer pour sauver leur mise.
Comment oser parler de ces choses quand, changeant de pièce, on peut passer de cette fureur à une sonate de Schumann ? Sans réfléchir, j’ai choisi la première en fa dièse mineur de l’Opus 11 qui est tout, sauf apaisante. Hormis dans l’aria, tendre et mélancolique, on est malmené avec une rare violence à travers des thèmes qui s’entrechoquent en phrases hachées et dissonantes où s’exprime le tumulte d’une passion impossible à canaliser. Le piano subit les assauts de cette fureur, avant de consentir à s’incliner devant tant de démonstration amoureuse. Ce n’est pas la musique la mieux adaptée, pour qui cherche à se protéger de la rage environnante !
22 décembre 19 — Au Louvre, le portrait de Charles William Bell par Thomas Lawrence. Peu de tableaux témoignent d’un tel contentement à se savoir si beau. Le regard fier est comme un défi lancé au destin : « qui m’approche se brûle, je suis intouchable ». Les longs cheveux noirs tombent en cascade sur le velours vert sombre de la veste entrebâillée, d’où s’échappe la mousseline de l’écharpe blanche qui rehausse le menton orgueilleux. Sur fond d’étoffe flamboyante, qui était ce beau jeune-homme, offert au désir pour l’éternité ? La même rêverie s’empare de moi que devant l’homme au gant du Titien, si souvent admiré. Que fut la vie de ces gentilshommes dont nous ignorons tout, excepté le visage refermé sur leur secret. À vrai dire le mystère est davantage du côté de Titien, où seul un sourire à peine effleuré laisse deviner le bonheur, vaguement nostalgique, d’exister. Tout dans ce tableau est austère, réservé. Sur l’habit noir seules émergent la collerette et les manchettes de la chemise blanche qui sillonne le pourpoint échancré du cavalier, le gant à la main, prêt à s’enfuir au galop. Chez Lawrence, le message est plus transparent, d’une superbe qui crépite : « Je suis l’enchanteur, jamais las d’être adoré. » De leur passage, ne reste que le mirage d’une flamme entraperçue. Rayonnement éphémère qui brûle en passant. Regret et morsure d’un vertige.
[1] Joël Vernet – L’abandon Lumineux – Lettres Vives – P.17
[2] Joël Vernet — L’abandon lumineux – Editions Lettres Vives – P. 45 et 48
[3] Hopkins — Poèmes et Proses – Points – page 107
[4] Editions Petra
Rédigé par Florence Trocmé le lundi 23 mars 2020 à 15h36 dans Feuilleton | Lien permanent | Commentaires (0)
Entre 1997 et 2018, Hervé Bougel, maître d’œuvre des éditions Pré # Carré d’abord sises à Grenoble, puis à Bordeaux où il a mis un terme à cette activité, a publié, au rythme d’un par saison dans sa collection « poésie # carré », cent livrets cousus main au format 0,10/0,10, chacun doté d’une couverture en beau papier monochrome ou jouant de motifs ornementaux variés – le point d’honneur étant qu’aucune n’en répète aucune. Quant au fond, comme il l’écrit sur son site : « cette collection reflète, au plus proche, l’une des pages de l’histoire de la poésie contemporaine française. C’est donc une somme quasi-incontournable pour tout amateur du genre ». Ce qu’en confirme la lecture car, si elle allie des auteurs désormais bien reconnus à d’autres qui ne le sont pas encore assez, la charge poétique et la qualité d’écriture s’avèrent chez toutes et tous indiscutables. Cet éditeur, lui-même écrivain au style serré (1), a le coup d’œil et l’oreille fine.
Parmi celles et ceux qu’il a édités, il en est qu’il a accompagnés avec constance : tel est le cas de Pierre Présumey dont il a publié plusieurs livrets entre 1982 et 2008, puis deux autres recueils dans un format différent : Le Grand garçon et Lettre à Homère (2). La singularité de Pierre Présumey au pré est que cet ensemble, présenté dans un ingénieux coffret aimanté, combine en une sorte d’anthologie 6 livrets parus entre 1982 et 2008 : Cela convient, cela suffit ; Le cœur besogneux ; La bonne épaule ; Lettre aux amis du bord de l’eau ; Un pas à la fois ; Continuer.
Comme Char, Dhôtel, Roud ou Rousseau, et certainement l’auteur des Géorgiques (qu’il a traduites), P. Présumey, c’est sensible dans tous ses poèmes, pratique, comme il l’écrit, la « cadence de marcheur et de plein ciel » d’un natif du Massif Central, longtemps professeur de Lettres classiques, et vieil amateur d’un poète qui revient aujourd’hui en grâce, quoique pour d’autres raisons que les siennes : « Entre vigne et blé, entre ciel et chemin,/Ouvrir Péguy de loin en loin,/Pour ne plus faire le malin. » Ce n’est pas son seul compagnon de route ; outre Virgile et Homère, certains poèmes du Grand garçon sont ainsi donnés pour écrits « avec » Goethe, Ungaretti, Caproni, Rimbaud, Baudelaire, Hugo, Eluard. Mais s’il a beaucoup lu et retenu des Anciens et des Modernes, il a surtout beaucoup observé depuis l’enfance et vous fait voir en bien des vers le détail vif qui émerveille ; ainsi ces octosyllabes intitulés « Chardonnerets » : « Le peuplier, parce qu’il est droit,/Ne retient presque pas de neige./Mais à son pied, dans les chardons,/Beaux masques fous et maladroits,/Piquant leur aile à chevron jaune ». Ou bien ceux-ci, à l’écoute de la conversation discrète des simples choses entre-elles, comme « Le dit de l’ornière au soulier/Au ras des touffes et des souches/Où c’est pourri, mouillé, gelé. » Cette qualité d’écoute procède d’une intuition des harmonies spontanées du monde phénoménal recueillie, à force d’art, en certaines façons elliptiques de dire : « En septembre on voit mieux/les bornes d’un pays, /Surtout le soir après cinq heures./C’est la clarté la mieux accordée./C’est aussi la mieux partagée. » Ces accords surpris au risque du poème pourraient, pour qui saurait, délivrer un secret qui ouvrirait le cœur ... Un secret que n’ignoraient peut-être pas tout à fait les augures anciens : « Quand le meilleur de la vie brûle/Il faudrait faire plus de cas/De signes qu’on voit devant soi:/Ainsi la bande de corbeaux/Dans les frênes brillants d’hier soir/. »
Mais des intersignes naturels se lèvent aussi au gré des rencontres humaines. Quelque braconnier, par exemple, un peu chapardeur sur les bords, et sa soupe aux légumes ordinaires, « Hormis cette vive escalogne/ (C’est le beau nom de l’échalote)/ [...] Et ça nous donne le frisson,/[...] /Comme le vent du martinet/Le matin, en ouvrant les volets. » Voici le vieillard du Chastelas dont la lassitude « a l’apparence/D’un escargot gris retourné ». Voilà la vieille dame déneigeant son seuil et dont les songes de jeunesse brillent « comme le sel au chaud de votre main ». Puis survient la Lettre aux amis du bord de l’eau, une suite de vingt stances de quatre vers alternant décasyllabe et octosyllabe, tout entière consacrée au monde de l’eau, et qui parfois retrouve le ton du fabuliste si bien nommé : « Beaux citoyens du liquide élément, /Est-ce dire que l’on vous aime/Si nous soutenons que c’est la vie même,/ Votre bel accompagnement ? » Car que pressent-on en taquinant le goujon, sinon que la gent poissonnière « gliss(ant) dans la vie sans la compter » nous délivre des ennuis du temps pour peu qu’on s’abandonne à rêver aux « signatures » qu’elle laisse « à la surface de l’éternité » ? Le promeneur, le pêcheur, le poète ou l’artiste savent bien que ce qu’ils quêtent n’arrive jamais où on l’attend, mais quelque part autour, là où l’attention flotte dans le vague « car les temps se mêlent et on ne sait pas toujours ce qui s'affirme », comme l’écrit Dhôtel (3).
Pour autant, le mélange des temps c’est aussi la fréquentation habituelle de ceux qui sont d’autant plus là qu’ils n’y sont plus, sinon comme vestiges, ainsi tel couteau du grand-père et qui sert encore : « Les choses font durer leur homme/Dans le temps pourtant pas commode » ; comme leur maison où les miroirs « tremblent toujours/D’avoir dit tant de fois ‘encore’/À leur détresse et leur amour ». Ces morts, le recueil intitulé La bonne épaule en livre de « petits éloges » mêlés à ceux des vivants dans une sorte de conjuration de l’abîme censé nous séparer à jamais : « Vous nous prenez dans votre gloire/Et pesant nos cœurs démunis/Vous connaissez notre trépas » – Ce que chuchote aussi telle saison, pour peu qu’on y prenne garde : « Heureusement qu’avec la neige/ Ils savent qu’il fait encore beau [...] D’ailleurs ils sont dans les flocons/ Et viennent frôler nos carreaux,/ S’assurer que nous ouvrirons/ Un jour de neige encore plus beau ». Cette proximité, parfois, des disparus dans la rêverie ou la fatigue, la voici quasi incantée à la fin d’une journée de pêche, en parlant aux arbres la langue d’un drôle d’oiseau : « ... en partant j’essaierai même de dire en latin/Le nom des arbres fraternels en hommage/À Virgile et à mes deux grands-pères. »
Cependant, la disparition survenue d’un fils qui n’a plus tenu à la vie rompt brutalement le partage et l’harmonie jusque-là chantés dans leur illusion mystérieuse, en dépit de la violence tenace du néfaste qu’annonçaient dans l’ombre certains signes. Le recueil de 2008 intitulé Continuer (journal de février) atteste l’incontournable, désormais, d’une « absence verticale [...]/Comme crevasse entre les pieds,/(qui) vous empêche de marcher [...]/Et vous empêche d’espérer ». Néanmoins, ce dont douloureusement témoigne cette suite de brèves et poignantes élégies, c’est que le pas périlleux ne pouvait être franchi qu’en reprenant peu à peu l’écoute, la réapprenant du disparu :
Ce qui continue mon garçon,
Chaque matin quand je me lève
C’est une sorte de leçon
Dont il faut que je sois l’élève.
Je dois apprendre à m’avancer
Au plus près de ta bouche close
Où continue de se poser
Ta façon de dire les choses,
Ta façon de continuer
À te jeter contre le monde,
À refuser de composer
Entre la lumière et l’ombre.
La poésie de Pierre Présumey affûte le regard et l’écoute, elle parle à notre cœur inquiet. Gratitude à son éditeur d’avoir pris soin de nous la transmettre.
Jean-Nicolas Clamanges
Pierre Présumey au pré, 6 livrets de poésie au fil du temps. Pré # Carré éditeur, 2008, 40 €
(1) Notamment Tombeau pour Luis Ocaña, La Table Ronde, 2014 ; Travails, Les Carnets du Dessert de Lune, 2013 ; Petites fadaises à la fenêtre, La Chambre d’écho, 2004 ; De passage, Wigwam, 2002.
(2) Depuis, P. Présumey a rassemblé en 2015, aux éditions Hauteur d’Homme, une série d’élégies intitulée Tout ce qu’on peut, inspirées par le deuil de son fils, où l’on retrouve Continuer, Lettre à Homère et Le grand garçon, suivis d’un vaste ensemble inédit : Les feuilles.
(3) Je ne suis pas d’ici, Gallimard, 1982, p. 89.
Rédigé par Florence Trocmé le lundi 23 mars 2020 à 14h39 dans Notes de lecture | Lien permanent | Commentaires (0)
« Si l’on sait depuis longtemps — et de façon exemplaire depuis les ouvrages de Jean Starobinski — que la relation critique est une relation vive, à chaque lecture avivée et que son intervention n’est pas une écriture sur mais une écriture avec des textes, une œuvre, une somme de lectures à déchiffrer et interpréter, ce qu’on découvre avec Michel Butor c’est la pratique, véritablement, d’une critique dialogique.
Mais qu’est-ce à dire que ce ‘dire avec’ ? N’entraîne-t-il pas à l’opposé d’un discours critique, lequel prône d’ordinaire l’effacement pour laisser que l’œuvre donne, seule, toute sa voix ? Ne prend-il pas tous les risques d’immixtion et de mixité en faisant fond sur une bivocalité qui, pour demeurer telle, ne doit ni s’abolir à l’unisson ni se déchirer dans le discord des confronts ? Car mettre en œuvre un système « bivocal », au sens où Bakhtine l’entend, c’est quelque peu changer les enjeux, la question cruciale devenant alors moins celle d’une relation critique que d’une distance critique. 'L’œuvre, écrit Starobinski dans L’Œil vivant, je dois la faire parler pour lui répondre’. Tout réside, en effet, dans ce faire parler. Et peut-être bien que la plus grande nouveauté des Improvisations butoriennes vient de ce qu’elles n’oublient jamais la part d’invention de la critique, à savoir cette préoccupation : à quelle distance parler ? à quelle distance en parler ? Périmant ainsi d’un coup le séculaire débat du 'qui parle' en critique de l’œuvre ou de son analyste. »
Mireille Calle-Gruber, « Passages de lignes ou les improvisations critiques de Michel Butor », in Cahier Butor n° 1, Compagnonnages de Michel Butor, par Adèle Godefroy, Jean-Paul Morin et Mireille Calle-Gruber, Hermann, 2019, 240 p., 27€
Occasion pour Poezibao de signaler la parution du premier numéro des Cahiers Butor. C’est une très belle réussite, tant formelle que par son contenu, avec de nombreuses interventions d’artistes et d’écrivains qui ont travaillé avec Michel Butor.
Sur le site de l’éditeur :
Ne me laissez pas seul avec mes paroles
J’ai le plus grand besoin de vos images
Permettez-moi de voir en votre compagnie
Telle est la prière en forme de ballade que Michel Butor adresse à ses amis artistes et qu’il intitule Requête aux peintres sculpteurs et Cie. Ce poème dit pleinement la relation que l’écrivain a entretenue, depuis 1962 jusqu’à sa mort en août 2016, avec un monde de créativité où la rencontre des techniques et des imaginaires façonne entre les arts et la littérature des croisées inédites.
Les Œuvres complètes de Michel Butor, publiées en 12 volumes à La Différence, réunissent tous ses écrits, lesquels sont recomposés en volumes, sans les images, les formes et les couleurs qui les ont suscités, et qui constituaient d’abord des livres d’artistes et des œuvres en collaboration, en très peu d’exemplaires. Les Cahiers Butor donnent la chance de connaître cette création première et d’en restituer le jaillissement qui est dialogue et des imaginaires et des mots. Ils offrent le complément indispensable aux Œuvres complètes, lesquelles demeurent incomplètes sans la présence épiphanique des compagnons de route.
« Compagnonnages », le premier numéro des Cahiers, désigne le cheminement de Butor et de ses partenaires artistes qui, liés par l’amitié, l’expérimentation et l’apprentissage mutuel, tels les Compagnons artisans, découvrent ensemble les secrets du métier.
Rédigé par Florence Trocmé le lundi 23 mars 2020 à 11h45 dans Notes sur la création | Lien permanent | Commentaires (0)