Editer est toujours, peu ou prou, une manière, pour celui qui se livre à cette
activité, de faire son autoportrait – d’écriture s’entend. C’est le cas, semble-t-il,
pour Cédric Demangeot, dont les éditions fissiles viennent de publier une forte
anthologie du poète espagnol Leopoldo Maria Panero, jusqu’ici quasi inconnu en
France : Bonne nouvelle du désastre
& autres poèmes (1980-2004). On ne finirait pas, en effet, de déceler
les correspondances et les résonances entre les œuvres des deux auteurs,
singulièrement entre cette anthologie et Une
inquiétude, recueil de Demangeot paru justement – hasard des calendriers
éditoriaux ? – cette année, et quand bien même ce dernier avoue ne
connaître Panero que depuis peu (voir p. 10). L’un comme l’autre, quoi qu’il en
soit, offrent aux lecteurs des textes sans concession,
« irréductibles » autant qu’« inévitables » (les deux mots
sont en italique dans la préface de Demangeot au sujet de Panero) – et par là
même précieux.
L’auteur espagnol – il faudrait peut-être y voir une « ligne
fissile » – possède tous les attributs du « poète
maudit » : séjours en hôpital psychiatrique, tentatives de suicide, rapports
conflictuels à la famille, rébellion politique, une poésie qu’on sent marquée
au fer rouge de la souffrance et de la nécessité… Comme le signale encore
Cédric Demangeot, ces « grandes obsessions increvables », cette
« litanie de l’angoisse qui n’en finit pas de s’ouvrir » (p. 8)
trouvent à s’incarner dans des mots ressassés (« il continue d’écrire son
poème, le même sous toutes les formes, avec un vocabulaire
restreint ») : le verbe « prier », le « néant »,
la « vie » et la
« mort », le « vent », la « fleur », les
référents scatologiques… Et ce vocabulaire, bien souvent, met en scène un bestiaire qui ferait signe tout
autant vers des réalités intérieures que vers la poésie mystique d’une Thérèse
d’Avila ou d’un Jean de la Croix : les « crapauds », le
« léopard », le « lion », le « serpent », le
« ver », le « cheval », le « cerf » surtout,
« le cerf, emblème de la folie » (p. 108). De même, il ressort de ces
textes – comme le souligne encore Demangeot dans la préface – une haine du
monde tel qu’il va (ou ne va pas), de la réalité d’une certaine Espagne (car « l’Espagne est le mal », p.
147), comparable à cette haine de la France présente dans Une inquiétude (voir par exemple les pp. 86-91). Mais qu’on ne s’y
trompe pas : si ces diverses références nous ramènent, peut-être, à une
certaine poésie fin-dix-neuvième ; et si les « ah » et les « oh »
(voir p. 87), à l’entame de nombreux poèmes, évoquent un lyrisme à la
Laforgue ou Corbière (« je me suis
rassasié de boue / pendant que ma bouche crachait des rubis / et que mes yeux
pleuraient le fracas / où se mourait la poésie », p. 34), certes
sentimental, mais sec, cruel, voire railleur, il faut dire que le poème,
justement, n’est pas que dans le thématique, et que ces interjections touchent
à quelque chose de plus profond, plus proche sans doute de la gitane et
lorquienne « peine noire » que du romantisme français, fût-il
sombre.
Car ce qui fait la force de ces poèmes, de ce long poème du ressassement, à
travers les divers livres que cette anthologie rassemble, c’est sans doute leur
forme : ce qu’on pourrait nommer une forme-force. Leopoldo Maria Panero le
dit lui-même, dans un des extraits plus théoriques rassemblés en annexe par
Victor Martinez : ce qui le requiert, « c’est
le langage en ce qu’il a de cassable » (p. 231). Et le premier texte
de cet imposant ouvrage (écrit en français, dans sa version originale) semble,
par bien des aspects, programmatique : « Ici
le poème se termine, ici / le poème expire / … / et je dis / cependant toutes ces choses à l’oreille / de ma femme
que je t’offre … / C’était … / rien qu’une poupée désireuse d’être / dans deux
ou trois lignes / déchirée. » (p. 15). On trouve bien ici tout le sel,
toute la force de cette poésie : primat de la déchirure donc, du vers
court, de la coupe, de ces « deux ou
trois lignes » dans quoi la « vie » ou le
« néant » doivent entrer (« comme
une montagne sur le vers / un vers misérable sur le rien », p. 59).
C’est pourquoi ces poèmes possèdent une forte teneur orphique, de « la lyre atroce / pour mourir
seulement / dispersé par un chien. » (p. 102) à ce « je me souviens encore de moi, pauvre
homme / décapité par le souvenir » (p. 149). Et c’est pourquoi, aussi,
ils multiplient les références à l’« épée », arme du combat
chevaleresque (il souffle aussi dans ces textes un vent épique : « Le cheval avec son épée / divise la
vie en deux », p. 30, « le
poème est une épée ou un guerrier / debout contre l’effroi », p. 87, « pour tout enregistrer du rien / à
cheval sur le fil d’une épée », p. 201) et mot-chose qui fait la coupe dans le poème – « une lace brise le vers » (p.
35), « écrire c’est marcher sur le
fil d’une épée » (p. 61), « marchant
sur le poème comme sur le fil / d’une épée » (p. 133) ou voir encore
p. 199 – comme dans la vie. Car il n’y a, selon Panero, « rien que l’écume / d’une coupe contre l’homme » (p.
134) ou la « peur de vivre, comme
l’épée / contre l’être » (p.
169), épée qui pourtant est prise dans son rapport ambigu à la vie, à la fois
mortifère et révélatrice : « se
mettre à genoux … / à genoux devant le froid / cruel d’une épée : ah
sentir dans ton acier / l’unique émotion, l’unique vie. » (p. 174).
D’où encore ces références au Christ, à Celui qui « apporte le
glaive » (voir par exemple p. 159) et à Celle (la Vierge Marie, qui
apparait aussi dans ces poèmes) dont « le cœur sera transpercé par une
épée » : « comme Jésus
devant l’épée, comme l’épée / cruelle devant Jésus » (p. 166).
Cette forme coupée-ressassée, pour autant, n’est pas ingrate ; à la faveur de
multiples enjambements ou échos sonores, voici que la lecture sinue entre les
vers, nous mène du premier au dernier vers de tel ensemble, de tel livre, du
recueil entier, comme ce « serpent » dont il est si souvent question,
et qui se justifie, bien sûr, par la forte charge symbolique de l’animal, mais
plus encore, sans doute, par le fait que, mot-thème et mot-programmatique, il
induit un mode de lecture – une lecture sinueuse. C’est à quoi invitent « les serpents de ma bouche » (p.
57), « le cheval / qui traverse ma /
bouche, épie / le serpent dans le vers. » (p. 63) : une
lecture-écriture qui « fai(t) des S
sur le papier / pour oublier que je suis un serpent / et sur le papier seul je
me vois » (p. 158), car dans ces poèmes, dans ce seul poème, « c’est comme si un serpent susurrait /
à l’autre bout du fil / pour me dire / les syllabes de Dieu » (p.
192).
On l’aura donc compris : si l’écriture de Panero peut surprendre ou même
effrayer, c’est qu’elle prend un paquet de mots, un paquet de thèmes, qu’elle se
plait à ressasser – et au final à renverser. Voilà pourquoi l’appel du néant et
de la mort si présents dans ces textes seraient peut-être à entendre comme une
formidable (et laissons retentir tous les sens de cette épithète) ode à la vie
– mais « la vraie est
ailleurs », nous dit Baudelaire ! – : « l’air / atroce du souvenir où la jalousie / brûle l’air / qui
nous rappelle / la fin du poème dont le terme tient / à la vie, de la vie /
plus cruelle encore que moi, de l’homme / qui me jalouse encore ma vie. »
(p. 152). Ou, pour le dire autrement, selon les termes de Cédric Demangeot,
dans Une inquiétude, qui
s’adapteraient – là encore, là surtout – à la poésie de Leopoldo Maria Panero :
« On
est toujours inapte au monde – pas à
la vie. A la vie jamais. Mais le monde ne veut pas la vie : c’est pourquoi
on se tue. // L’inapte au monde est apte à la mort par trop-plein de vie. Les
cohortes d’aptes au monde, en revanche, ne connaissent pas la vie – sont
inaptes à la mort mais déjà morts. »
[Yann Miralles]
Leopoldo
Maria Panero, Bonne nouvelle du désastre
& autres poèmes (1980-2004), traduit de l'espagnol par Victor Martinez
& Cédric Demangeot, Éditions
Fissiles, 240 pages ; 20 €