[lire] [traduire]
C’est ainsi que nous lisons la plupart du temps les auteurs : en y
projetant des idées toutes faites. Nos préjugés déterminent ce que nous y
trouvons et constituent de puissantes défenses contre les lectures nouvelles.
Je prends évidemment le parti inverse. Au lieu de définir a priori
Tchouang-Tseu comme un penseur chinois, ou taoïste, ou que sais-je encore, et
de le lire en conséquence, je m’efforce d’en faire une lecture critique –
“scrupuleuse et imaginative” – et de juger ensuite si ce que je trouve
correspond aux idées reçues. Si je découvre que ces idées reçues sont fausses,
je me demande accessoirement d’où elles viennent, à quand elles remontent, de
quelle erreur, de quelle forme d’aveuglement ou de quelle opération de
détournement elles résultent. [...] Du parti que je prends découle une façon de
traduire [...] [D]ans les limites de ce qui est lexicalement et syntaxiquement
autorisé, c’est l’expérience qui justifie la traduction. »
Jean-François Billeter, Leçons sur
Tchouang-Tseu, Allia, 2002, p. 36.