Difficulté
de la communication poétique
II
Un fait est là :
la communication, ou ce qu’on estimait tel, n’a pas toujours fait défaut à la
relation du poète à son auditeur. Jusqu’à la fin de la Renaissance, à tout le
moins, un système de représentations symboliques permettait à l’individu de
reconnaître sa place particulière dans une totalité signifiante, sous le signe
d’une unité ; et donc se sentir être dans un univers doué d’être,
d’éprouver sa présence au nombre d’autres présences. Dans ce contexte de
représentations essentielles à l’existence autant qu’immédiatement partagées,
la poésie et l’accueil qu’on pouvait lui faire étaient évidemment différents de
ce qu’ils sont aujourd’hui. D’abord, l’être parlant ne pouvait pas ne pas
ressentir, intuitivement, l’analogie radicale de son univers et des mots.
Qu’était-ce en effet que sa langue sinon ce qui reflétait, par différenciation
de ses signifiés − et peut-être même avait institué, Dieu aidant − ce monde autour de lui, ce monde qui
d’ailleurs était avant tout un lieu sans rien de commun avec la réalité
matérielle que nos sciences privilégient autant qu’elles l’étudient ?
Puis il comprenait
que la grande tâche était de maintenir ce qui avait été ainsi institué − de le
faire durer dans l’être − par un emploi des mots qui célèbre les choses du lieu
terrestre, qui masque clairement les structures qui les unissent : ce qui
était d’ouvrir à la poésie. Car, par les rythmes, les assonances dont alors
elle était bâtie, la poésie contribuait plus qu’aucune autre sorte de parole à
nourrir le discours de cette épaisseur d’exister sensible que les concepts nous
dérobent, à la montrer solidaire de la majesté du cosmos, à en accroître la
qualité d’évidence ; et elle rappelait ainsi l’unité de ce qui est, sous
les différences que créent les mots. D’Homère, en notre Occident, à Dante et
même plus tard, c’est bien là ce que l’on constate dans des poèmes, où tout ce
qui est se rassemble. Et quant au savoir inhérent à ces systèmes du monde, il ne
pouvait qu’être énoncé, ou évoqué,dans ces vers bien souvent gnomiques, ce qui
assurait entre poète et lecteur une communication à plusieurs niveaux du sens
que l’œuvre moderne ne peut certes plus faire sienne. Loin d’être ce qui, ne
disant pas, incite à des questionnements qui n’en finiront jamais de se
contredire, la poésie a dit en son
premier âge, elle a même été la parole qui ne se donnait pour fonction que de
bien dire ce que chacun savait déjà plus ou moins, mais ne retrouvait
pleinement − c’est-à-dire en le partageant, avec autrui − que par elle.
Yves Bonnefoy, Entretiens sur la poésie (1972-1980),
Mercure de France, 1992, p. 280-281.
Contribution de
Tristan Hordé