Poezibao publie ici une belle étude de Michel Dugué traversant toute l’œuvre de Jean-Paul Hameury.
Un fichier pdf téléchargeable est joint à la fin de l’article.
Ultérieurement Poezibao donnera quelques textes de Jean-Paul Hameury dans le cadre de l’anthologie permanente ainsi que la notice bio-bibliographie de l’écrivain
Jean Paul Hameury
1933 – 2009
Il se tint à l’écart, en marge de tous les engouements et des modes du jour. Il se consacra prioritairement à la parole poétique. Ce mot « parole » revient souvent sous sa plume. Non comme signe d’une inspiration venue d’on ne sait où mais d’une nécessité intérieure : unique embrayeur possible à l’écriture du poème lequel se doit d’atteindre cette « Réalité (qui) n’est pas autre chose que le réel regardé autrement » (Fragments : recueil d’aphorismes, Atelier La Feugraie, 1994).
Aucun artifice, aucun calcul ne le détourneront de cette voie. « Qui pré-voit ne saurait voir » lit-on dans ce même recueil. Aussi se défait-il de toute poésie « pré-pensée », agencée en vue de la production d’effets se superposant, sinon se substituant aux conditions de notre séjour au monde. Le poème est, pour lui, expérience de ce séjour. Il en traverse les épreuves et les réussites. Les unes et les autres étant, par ailleurs, étroitement mêlées, « Autant de lumière dans les ténèbres que de ténèbres dans la lumière, écrit-il dans Fragments. Son lyrisme grave, retenue participe à la fois de la création et du travail, du « moment Mozart » et du « moment Salieri » : pour reprendre la distinction de Mandelstam qu’Hameury aimait citer.
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Être en chemin, se mettre en chemin mais vers quoi ? Pas de réponse à ce stade plutôt une rencontre. Risquons le mot obscur : titre de la première section de Cette autre rive, Ipomée, 1978, repris chez Folle Avoine en 1988. Cela est peu d’autant que nous ne savons rien de ce chemin guère plus localisable que visible.
« Puis l’obscur annexa
tout domaine.
Nous ne sûmes jamais quels chemins
nous avaient jetés là,
face aux parois sans prises
de la nuit. »
Voici que le chemin s’apparente à un passage à l’aplomb duquel se tiennent « les veilleurs ». Ceux qui bornent le temps devenu un lieu au-delà duquel nul, semble-t-il, ne peut aller. Chacun néanmoins peut s’en approcher. Pour ce faire il lui faudra ignorer « la main parente », « la lampe limpide qu’offrent / les sœurs aimantes ». L’obscur se décline, peut-être, ainsi. Là il nous « faut avancer seul dans / l’ailleurs sans chroniques ». Pas de bavardages, aucune emphase ! Même s’il nous arrive de rêver à « quelque terrasse sereine / où l’on aurait droit de bâtir /une maison privilégiée », il convient de se garder des illusions.
« Mais le chemin toujours
ramène aux horizons premiers,
et les enfants, seuls,
croient voir briller, (…)
les soleils d’autres Thulés. »
Lorsque nous croyons toucher la rive, « elle nous est ravie ». Si nous pouvons en un éclair saisir les choses du réel, nous ne pouvons les retenir. Elles nous échappent. Nous n’avons d’autre choix que d’avancer toujours « tout entiers livrés à la vindicte de l’éclair ».
« Passages » : titre de la seconde section, nous indique « ce à quoi nous aspirons » mais c’est aussitôt pour affirmer qu’il s’agit d’un indicible. Et le poète martèle sa revendication : il « doit cependant être dit ». Il ajoute « il faut bâtir. / Or nous n’avons que sables, / mais c’est de sable / qu’il faut bâtir ! ». Peut-être est-ce la condition pour que ces maigres chantiers se parent de « l’humaine douceur / qui leur manquait ».
Aucune demeure n’est possible. Il faut en convenir et ne pas se détourner de l’effroi et du cri. Consentir à « ce souci », c’est aller plus loin, laisser derrière soi tout héritage et parler « plus grand ».
Hameury est un homme de « tangence », un homme de « gués », termes que nous retrouvons dans la dernière section : « L’autre rive ». Quelle est-elle ? Une sorte d’offrande, nous dit-il, un don qui nous est fait mais qui continûment se dérobe. Mais pas avant que sous la lumière d’un instant, guère plus, les choses familières « une main/le regard d’un chien/ la feuille humide d’un tremble » nous apparaissent comme « gorgées d’offrandes, déchirent / l’obscur soudainement ».
L’autre rive n’est pas un arrière-monde, elle est de notre monde. On y éprouve la vie périssable, la fêlure qui nous constitue. Et le reconnaître, c’est acquiescer à cela qui se dérobe, saluer ce chant et « la ténébre qui le boit. ». Condition pour s’illimiter c’est-à-dire devenir, nous dit le poète, l’espace même où résonne le chant de l’oiseau et finalement s’y fondre.
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