GRAND MONOLOGUE
Revient le règne des Français
La Grande Chevalerie s’émeut à nouveau
Escorte encore un nouveau mauvais roi vers
La Terre Sainte, mais à mi-chemin, elle combat
Et dans l’Imperdable Bataille
Tout le monde succombe, eux et leurs ennemis
Ici-bas, cependant, on apprend simplement
Qu’il y a eu du tonnerre et qu’il a plu, pendant
La nuit : le mardi annoncé dans les prévisions,
Revint le règne des Français.
Par les Français nous entendons le passé
Le Gothique, l’Ancien Régime, la Terreur,
Dans leur style inimitable,
Comme une seule fois vécut et mourut l’homme,
Le Gothique, l’Ancien Régime, la Terreur:
Par là, nous entendons l’Église, les Jardins
De la Cour, et les monstrueuses chambres à gaz,
Puis nous les oublions. C’est la fin.
Les jardins, l’Église, et la chambre à gaz, tout
D’un coup, dans la lumière d’un dimanche midi bien chaud,
Deviennent inaccessible maison dans la plaine du Pô :
Dans sa cour, une vieille voiture à visage de prêtre
Et 1938, à jamais,
L’année de naissance de notre mère
La grande louche dans le bouillon
Avant le déjeuner a disparu une longue minute
Nous avons un long après-midi en perspective
A présent, plus de signes, ils se sont apaisés
Et la nuit, le feuillage de notre santé
Murmure dans le vent sans nous faire frémir,
Car nous sommes devenus la forêt, et dans la maison
Seul un écran vide murmure, la mer
Au lieu du chemin de notre vie
Une obscure allée et le rien.
István Kemény, Deux fois deux, traduction de Guillaume
Métayer, Paris, Caractères, coll. "Planètes", 2008, p. 18.
•
GANT
Toi qui sais conduire, tu
freinerais si tu voyais
un gant jeté sur la route
devant toi, là où le feu
de signalisation,
illumine en vert, rouge ou
orange et, s’il se fait tard,
juste en orange, les clous,
tu croirais qu’un hérisson,
ou bien quelque autre animal
a été écrasé là ;
disons que tu aies le temps,
et aussi l’envie de vivre
et de laisser d’autres vivre,
de t’arrêter, de descendre
tout en vitupérant contre
ce crétin de hérisson,
ou que tu te rendes compte
qu’il ne s’agit que d’un gant,
que tu n’accélères pas
si ce n’est pas déjà fait,
mais descendes et ainsi
constates que c’est un gant,
un gant posé sur la route,
et, étant le seul ici,
sûrement posé pour toi,
attendes ceux qui l’ont fait,
et si nul ne vient, alors
attendes ceux qui l’ont fait,
et si nul ne vient, alors
tu sais qu’ils ne viendront plus,
mais on ne peut pas quand même
tout imputer au hasard ?
Je te pose la question
car je ne sais pas conduire
et affalé sur les clous
j’y suis couché, comme un gant,
en vert, en rouge, en orange,
à cette heure-là déjà
en orange seulement,
le feu clignote sur moi,
moi aussi, je suis perdu,
moi aussi, on me retrouve,
je vais par deux et vais seul,
je suis seul comme mon doigt
n’importe lequel des cinq,
car je ne signifie rien,
mais on ne peut pas quand même
tout imputer au hasard.
István Kemény, Deux fois deux, traduction de Guillaume Métayer, Paris, Caractères, coll.
"Planètes", 2008, p. 78-79.
(Version originale des poèmes en cliquant sur « lire la suite...)
par Guillaume Métayer
Bio-bibliographie d’István
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