Poezibao publie en trois fois cet article d’Anne Malaprade sur le poète Pierre
Rottenberg. A l’issue de la troisième parution, le fichier pdf de l’ensemble de
l’article sera mis à disposition des lecteurs.
Le site publiera demain
une note bio-bibliographique et un extrait de l’œuvre de Pierre Rottenberg.
Pierre Rottenberg : texte-scénique
Pierre Rottenberg n’a pas
de tombe. Dans l’imaginaire collectif de la communauté poétique, son fantôme
erre, ses textes passent et s’épuisent, son nom apparaît et s’abîme dans
l’instant même de sa profération. Quand il est évoqué, c’est dans le
compagnonnage des écrivains dits telqueliens : associée aux noms de
Jacqueline Risset, Marcelin Pleynet, Denis Roche, sa trace laisse une empreinte
si fragile que les photos elles-mêmes, reproduites ici et là, n’ont pu capter
la lumière de son visage, aimanté de l’intérieur[1]. D’autres fois, il est associé au nom
d’Anne-Marie Albiach, sa compagne durant les années soixante-dix. Dans quelques-uns
de ses textes, la silhouette de cette dernière fait de brèves
apparitions : muse et consœur, poète et inspiratrice, double féminin, son
écriture exclusivement poétique peut être à l’origine de méditations en miroir.
Ainsi « Le Sacrifice léger, avec un fragment d’Anne-Marie Albiach »
et « Vers l’anamnèse » adoptent transitoirement un dispositif
autobiographique qui renvoie l’image, trouble et troublée, d’une femme aimée
comme un peintre nabis aurait pu la concevoir, aux côtés d’objets signifiants,
dans des matières aussi visibles que tactiles (miroir, table d’hôtel, vêtement
rayonnant, chair transparente) : « Couleur : bleu et blanc du
paquet de cigarette, vert de la tablette et de l’ovale de la glace, couleur
végétale de la fleur : dans la glace, inversée, se tient l’écriture au
crayon feutre rouge. Seconde description d’A.M. : plans successifs des
couleurs. Blanc de ma chemise, elle en arrière — plan à demi masquée,
noire de chevelure et dans une robe plus que rouge à points blancs […] »[2]. Pierre Rottenberg choisit également, dans le
chapitre « Un An plus tard » paru dans le recueil collectif Travail de poésie, de relire, huit ans
après sa parution au Mercure de France, le livre État d’Anne-Marie Albiach, à la lumière de concepts philosophiques
et historiques qu’il emprunte à Héraclite, Hegel, Nietzsche, mais aussi aux
poètes et musiciens Mallarmé et Tom Jones. ‘Anti-hiérarchique’, ‘chute noire’,
‘a priori’, ‘cogito’, ‘Réforme’ : autant de notions qui articulent des
énoncés aussi simplement complexes que « elle l’aime » ou son
renversement masculin : « Croisement ; de nos deux pères ‘et
c’est ce qui donna cette juxtaposition solaire de couleurs’. ‘Elle l’aime’,
cela a signification d’un acte vif au sens de Mallarmé. Sa partition onirique
anti-hiérarchique ‘privée de médiation’ la fait produire un État a priori dans cet état ; elle
parle, se formule, très attentivement, très longuement, elle glisse de
l’intérieur de sa fourrure pour produire ces larmes, bientôt, en tableau :
un soir, elle le troubla si fort que (La Gravida) — ‘chute
noire’ — lui devint un tel intérieur »[3]. L’histoire secrète de ce couple a une incidence
sans doute déterminante dans le devenir d’une écriture qui, ce jour, seule nous
retient.
Écriture rare, si peu déployée (deux livres, des articles ou textes épars dans Tel Quel, Actuels, Digraphe, Les Cahiers du cinéma, Contre toute attente, Première Livraison, Ubacs, Banana Split, In-Folio, Revue de
l’université de Bruxelles, Bulletin
Orange Export Ltd, deux plaquettes
qui reprennent des articles antérieurs) et pourtant d’une intensité qui confine
à la douleur : « Affronter — affrontement, le problème est celui
de la douleur incessante, multiple qui retrouve son fond à la surface »[4]. Douleur d’écrire et de lire, passion d’une
écriture qui souffre d’exiger d’elle-même ce qu’elle ne peut (plus) (s’)
offrir : le livre, objet d’un renoncement et d’un déplacement dont la
violence décisive est sacrificielle. À défaut, donc, l’œuvre désœuvrée se
fantasme en scène primitive et primordiale, déployée par flashs successifs et
contemporains : chaque page est éblouissement, chaque ligne révélation,
chaque parenthèse le nouveau plan d’un Réel en prise avec son Autre, ange-démon
dont on ne sait jamais s’il s’acclimate à la nuit ou au jour. Son espace-temps
semble en effet conjoindre l’aurore à l’aube.
Texte expeausé, sens rythmique
Les textes de Rottenberg font
corps, exposant le sens comme le sacrifice d’une chair qui, tout en restant
dans l’ombre, tisse des signes compacts et réservés, alignés en lignes traçant
des barbelés auxquels la main, comme l’œil, s’écorche. Le texte s’impose comme
un tissu continu, une écharpe couverte de mots dans lesquels on plonge et
s’engouffre, le mental aussitôt scarifié par la traversée d’une zone frontière
inaltérable et pourtant in(dé)finie. La surface textuelle se déploie en trois
dimensions : lire, c’est entrer dans une profondeur, un espace animé par
des échos, des redites et des reprises qui laissent place à un rare vide. Cette
condensation extrême conduit jusque dans un au-delà sémantique qui n’a rien
d’idéal. De l’autre côté, la matière continue son travail de
(dé)figuration : les spectres et les ombres pèsent de tout leur poids sur
la chaîne des mots. La syntaxe de Rottenberg aime la complexité parce qu’elle
articule en champs et contre-champs un réel qui est lui-même entendu comme
anthologie. Ce dernier terme revient fréquemment sous la plume de l’écrivain,
et il est toujours le fait du monde, jamais, comme on pourrait le présager,
celui de l’homme ou du livre : « Son livre manquera profondément du
rapport anthologique que le monde est à même d’entretenir »[5], « En somme, si son livre, à aucun degré, ne
peut être anthologique, sa parole dans le monde l’est entièrement »[6]. Son réel est recueil d’une totalité qui n’existe
pas, somme devinée que le sujet continue de fantasmer malgré tous les
avertissements que l’expérience lui a imposés. C’est donc au texte d’exposer et
de déjouer les pliures du monde : il dépose en effet sous nos yeux
aveuglés quelque chose du chaos hallucinatoire qui gît en chacun et fomente le
réel dans son assise inatteignable.
Le sens, alors, est à entendre comme un horizon, un partage entre l’ici et
l’ailleurs, le jour et la nuit, la veille et le sommeil. Il est le produit
d’une dialectique qu’aucune synthèse ne vient clore. Son mouvement s’apparente
à un siphon qui aspirerait les signifiés dans une jouxte signifiante : les
propositions se chevauchent, juxtaposent des énoncés qui dessinent les lignes
majeures d’un paysage sensible et d’une rêverie tourmentée. Chaque paragraphe,
en effet, est conçu comme un plan d’ensemble que les phrases, les unes après et
dans les autres, découpent en autant de plans plus ou moins rapprochés.
Certaines parenthèses proposent ainsi des zooms avant et arrière qui font
l’appoint ou, au contraire, cadrent le flou, l’encerclent, le mettent à
distance : des variations sur un mode mineur ou majeur de ce que l’énoncé
premier a dessiné ou tout juste suggéré. Le sens n’existe pas, ou plus :
ne subsiste que le désir de fixer la scène de son fantasme, que les motifs, par
exemple, des « aiguilles de pin », des « brindilles », des
« marrons » [7]ou, ailleurs, de la « pluie », de la
« boue » et des « écorces », d’une « branche » et
des « feuilles », des « cendres » et de la
« mer »[8], évoquent sans jamais le ceindre. D’où ce
sentiment permanent, durant la lecture, d’un vacillement maîtrisé, d’un
effondrement retenu, les appuis et repères discursifs du texte (conjonctions de
coordination, de subordination, connecteurs logiques et argumentatifs)
clignotant à vide. Grâce à cette architecture savante le tissu textuel ne
craque pas, malgré les tentatives effrontées de le soumettre au feu d’une
mémoire passionnée, ce que Rottenberg appelle, lui, « l’anamnèse »[9] : une évocation volontaire du passé qui
rétablit par l’invention et la fiction ces souvenirs qui ne passent pas,
s’accrochant au présent et oblitérant l’avenir, assiégeant le désir en
répétitions anxieuses.
Tissu, texte, peau : ces trois ordres de réalité mettent en œuvre une
tactilité et une matérialité sans lesquelles l’écriture ne peut se concevoir.
Ainsi la dernière page du Manuscrit de 67
s’achève-t-elle sur une notation qui réalise une équation fantasmée tout au
long des fragments qui précèdent : « Pour faire un parchemin de sa
peau écorchée il n’est jamais trop tôt. Quelle étrange passion. Mais la raison
propose encore l’émotion comme quelque reste anatomique »[10]. Le sens se dépose, alors, sur le texte-peau
comme une ponctuation rythmique qui se calque sur le couple rythmé
inspiration/expiration. Sens dont le lecteur saisit le souffle (dont le souffle
saisit le lecteur ?) — et non la lettre.
Paradoxe de l’acteur, fiction d’homme
Rottenberg emploie rarement le
pronom de première personne « je ». Ce dernier, sans doute, maintient
l’illusion d’une transparence de soi à soi-même que l’écrivain ne peut
admettre. Le Manuscrit de 67 lui
préfère, dans ses premières pages, un « nous » qui semble désigner
les nombreuses schizes d’un sujet en proie aux dédoublements et soumis à des
disjonctions souvent effrayantes : « Nous cherchons, nous cherchons
et nous définissons notre recherche dans l’acte de ce qui glisse de l’autre côté des feuilles (un silence d’un côté, un
silence de l’autre et le silence est pour l’un et l’autre silences la matière
vivante où se modèle l’acte, tel est l’acte, acte sans nature, sans rien qui
l’attache à une naturalité) nous cherchons et puis nous cherchons et nous
rangeons une structure nerveuse dans les préliminaires de l’acte révolutionnaire
[…] »[11]. Plutôt que de recourir à la fiction d’un
personnage, ou à l’anonymat de l’indéfini, Rottenberg utilise la figure de
l’acteur. Ce dernier est une doublure active, un protagoniste déterminé dont
l’ambition est d’agir et de vivre tout en éprouvant, au sein de son être
artiste, toutes les modalités du réel théâtralisé. Diderot avait pointé le Paradoxe sur le comédien ;
Rottenberg expérimente l’étrangeté de l’acteur, dont le masque autorise une
distanciation le rendant apte à s’aventurer de l’autre côté du miroir. Ainsi
l’acteur fronde-t-il les certitudes et l’appréhension intégralement rationnelle
de l’univers. Il est celui grâce à qui la nuit s’épanche dans le jour, le vrai
dans le faux, celui par lequel la nature se réconcilie avec la culture.
L’acteur-emblème permet à Rottenberg de mettre et de revoir à distance celui
qu’il croit être, celui que les autres pensent connaître. Jouant dans une pièce
tragique, il est confronté à un dilemme qui participe à la fois de l’horreur et
de la jouissance : le sentiment aigu d’une existence souffrant la
contradiction qu’aucun absolu ne vient panser. Cette contradiction peut prendre
des visages variés : elle recouvre l’abîme entre la pratique et l’action
révolutionnaires, entre la lecture et l’écriture, entre l’acte et la théorie,
l’amour et l’amitié, le rêve et le cauchemar… L’article intitulé « L’Acte
pratique révolutionnaire » propose dès son titre un programme de lecture
qui dévie, l’action politique se résorbant en une interrogation sur l’acte
d’écriture que l’acteur explore avec une audace dialectique : « […]
ainsi l’acteur s’extrait de sa propre nullité, il partage l’abstraction, il ne
partage une telle abstraction que parce que, tout en étant proposition multipliée,
proposition du multiple, il n’est que
le partage encore vécu entre le livre et sa scientificité,
entre le livre et la phoné du livre,
entre le livre et son indice
lexical »[12]. Dialectique voyageant de la parole au silence,
du geste au signe, de l’intimité à la publicité, du doute à l’expression, du
sommeil au rêve : telles sont les contrées que l’acteur traverse et que
son être articule dans un corps-à-corps avec le texte.
Dans les dernières pages
du Manuscrit de 67, la figure de
l’acteur occupe une place centrale. Il apparaît comme un passage dialectique,
une cheville de pensée et d’action qui permet l’expression des
contraires — ici désignés par le couple affirmation/négation. Il
vainc le hasard, mot par mot, au cours d’une représentation conçue comme une
cérémonie tenant du théâtre et de la conférence. Son jeu, provoquant un
déséquilibre temporel, consiste à … écrire, mais selon une visée performative
qui en fait l’équivalent d’un acte, et gestuel, et verbal. L’acteur
écrit ; les contraires, tout en s’animant, trouvent à se résoudre sur une
scène intime et pourtant extériorisable, l’infiniment grand rejoignant
l’infiniment petit : « L’acteur — passant dans une écriture
qu’il n’écrit pas mais qui succède, qui déséquilibre le temps sans négation ni
affirmation — l’acteur écrit : sur le fond bleu un garde du
palais du shôgun, et ce qu’il écrit vaut en tant qu’apostrophe, lutte directe
avec l’affirmation et la négation, autrement dit retournées, devant
radicalement se vivre à ce moment au contact de cette nuit bleue, glacée,
pleine d’étoiles. L’acteur remplit son rôle rapidement, devant donc amener
affirmation et négation au contact de l’écriture »[13].
Entre sommeil et veille : la mémoire, à vif
(vies antérieures, vies parallèles)
L’autobiographie est un récit
impossible qui se résout à la récollection inhabitable de souvenirs-écrans que
la langue s’efforce de dérouler dans un temps et un espace à jamais séparés.
Enchaînée à elle-même, la mémoire n’est pas capable d’histoires sensées :
cependant elle ressasse indéfiniment quelques séquences que l’écrivain-acteur
déconstruit en scènes partielles et partiales. Le sujet paraît enfermé à
l’extérieur de sa propre mémoire, qui ne cède qu’imparfaitement, lui offrant
quelques scènes minimales circonscrites par sa langue. Dans Le Manuscrit de 67, le matériau
élémentaire de ces souvenirs iconiques ou verbaux est retranscrit par des
italiques, qui soulignent ainsi la teneur particulièrement dense de fragments
originels que ce livre tente de faire parler : « la robe rouge dans l’herbe
tandis que la pluie tombe »[14], « stupéfaction
rapide et massive », « piétinement des chevaux »[15], « Je
trouve les chevaux sur la montagne blanche »,
« ils marchent rapidement sous la
pluie »[16], « Qui
regarde, plie les traits de ses yeux au mouvement nocturne du vin voit
l’exercice de sa langue, voit se déplier et se replier les effets de la tête d’arhat »[17], « l’intervalle
vital nécessaire à la vie »[18], « l’impression
générale serait celle d’une
catastrophe — retour — événement décisif et
funeste — événement dénouant l’action »[19], « les
traits des bonzes à la tête rasée, tenant d’une main une pierre et de l’autre
un bâton orné d’anneaux de métal »[20], « la
mort a lieu dans la chambre — l’interdiction de sortir de la
chambre »[21]. Ces énoncés mystérieux peuvent également
apparaître entre guillemets, ou entre crochets : l’essentiel étant de les
marquer du sceau d’une étrange exemplarité. Ils fonctionnent comme des amorces
narratives ou descriptives, des impératifs catégoriques ou des axiomes, que le
sujet cherche à pénétrer ou à encadrer au moyen d’une prose déclinant leurs
virtualités éthiques et esthétiques. Le texte se fait ainsi l’écho déplié des
choix et des alternatives suggérés par de tels fragments-hiéroglyphes. D’où la
multiplicité des connecteurs logiques qui, au cours de la page, analysent et
quadrillent ce qui, par essence, échappe à l’appréhension rationnelle.
Déductions, inductions, conclusions, raisonnements logiques, parallélismes,
hypothèses, concessions : tous les possibles logiques et mathématiques
s’efforcent de préserver l’intégralité des fictions contingentes à ces
affirmations oraculaires. Le squelette du texte de Rottenberg emprunte alors à
la rigueur mathématique : il ne cesse de disposer le souvenir comme une
formule que la prose dénouerait en démultipliant ses approches. Chaque phrase,
chaque proposition s’entend comme une tentative de clarification qui vise à
désamorcer la brutalité frontale de ces maximes provocatrices.
A suivre demain
[1]. Une exception, toutefois : Pierre
Rottenberg apparaît sur la première de couverture de Histoire de Tel Quel de
Philippe Forest, aux côtés de Sollers et Pleynet, entre autres.
[2]. « Le Sacrifice léger, avec un fragment
d’Anne-Marie Albiach », in Je suis
un homme et j’écris, p. 27-28.
[3]. Pierre Rottenberg, « Un An plus tard »,
in Travail de poésie, revue de l’université
de Bruxelles 1979/1-2, p. 54.
[4]. Le
Manuscrit de 67, p. 84.
[5]. « Dialogue, fatigue et désœuvrement »,
in Je suis un homme et j’écris…, p. 2.
[6]. Ibid
[7]. Ibid., p. 12.
[8]. « Ces pages que vous trouverez quand vous
serez de retour », in ibid.,
p. 14 et sq.
[9].« L’Anamnèse », in ibid., p. 31.
[10]. Le
Manuscrit de 67, p. 144.
[11]. Le Manuscrit de 67,
p. 11.
[12]. « L’Acte pratique révolutionnaire », in Actuels, hiver 83-84, n°24-25,
p. 7.
[13]. Le
Manuscrit de 67, p. 141.
[14] .Le Manuscrit de 67, p. 12.
[15].
Ibid., p. 15.
[16]. Ibid., p. 17.
[17]. Ibid., p. 21.
[18]. Ibid., p. 25.
[19]. Ibid., p. 34.
[20]. Ibid., p. 38.
[21]. Ibid., p. 61.