En lien avec les extraits publiés ce matin dans l’anthologie permanente, cette courte interview de William Cliff.
Lien de la vidéo, durée, 12’.
« décembre 2017 | Accueil | février 2018 »
En lien avec les extraits publiés ce matin dans l’anthologie permanente, cette courte interview de William Cliff.
Lien de la vidéo, durée, 12’.
Rédigé par Florence Trocmé le lundi 15 janvier 2018 à 10h26 dans Archives sonores | Lien permanent | Commentaires (0)
Gérard Cartier donne ici une lecture approfondie du dernier opus d'Auxeméry, Failles/Traces.
Pour respecter la mise en page de cette note, celle-ci est proposée ici au format PDF à ouvrir d'un simple clic sur ce lien.
Auxeméry, Failles / traces, Flammarion, 2017, 366 p. 23€. Sur le site de l'éditeur (on peut feuilleter quelques pages).
Rédigé par Florence Trocmé le lundi 15 janvier 2018 à 10h17 dans Notes de lecture | Lien permanent | Commentaires (0)
William Cliff publie Au nord de Mogador, aux éditions Le Dilettante. (Parution le 7 février 2018)
Petit insecte humain
Petit insecte humain qui rampes sur la terre
Dont l’incertain destin te désole et t’atterre
quand par un soir d'été tu t'en vas plein de doute
écoutant la rumeur qui vient d'une autoroute,
et qu'elle te semble extraordinaire quand même
et palpitante l'existence que tu mènes
malgré les cruautés qui sévissent parfois
entre quelques cités travaillées par des voix
méchantes qui font que comme des sales bêtes
les hommes s'entretuent pour d'ineptes prétextes,
oui par ce soir magique qui s'intensifie,
tu dis merci de pouvoir vivre cette vie
et dans le matin déjeuner assis dehors
recevant du soleil ses merveilleux trésors.
/
Le chemin
Un chemin défoncé, des ornières gluantes,
des feuilles mortes qui dans la tourmente tremblent,
des ronces desséchées faute de sève et des
cailloux révulsés par des camions qui passaient
agrandissant encor les dégâts de leurs roues,
et c'est pourtant en regardant tous ces cailloux,
ces ronces, ces feuilles, ce chemin, ces ornières,
que j'ai senti du courage dans mes artères
après avoir suivi le spectacle navrant
d'une amie emmenée à son enterrement.
Et puis rentré chez moi j'ai pensé qu'il fallait
aller chercher de quoi manger, et c'est après,
en marchant sur ce chemin rempli de misère,
que j'ai senti se renforcer mon caractère
sans pour autant que cette amie ne continue
de me navrer sous un ciel noirci par la nue.
Ensuite je me suis mis à faire à manger
afin de sustenter le corps maigre que j'ai.
/
Église Saint-Merri
Un chœur d'adolescents chantait à Saint-Merri,
petite église sale entourée de maisons
noires rue Saint-Martin près du centre Beaubourg.
Avant de me rendre à je ne sais quelle tâche,
j'étais entré dans cette église dont le prêtre
très enrhumé, grand moustachu et chevelu,
fouillait sous son aube pour trouver un mouchoir.
Mais en faisant le tour de l'église j'avais
vu ces adolescents tenant sur leur poitrine
un portefeuille avec des partitions alors,
après que le prêtre eut parlé dans le micro,
ils avaient entonné le Kyrie Eleison
sous la direction d'un homme affreux et terrible
dont les griffes mordaient l'air de la vieille église,
et le chant s'élevait divin et magnifique
sous les gestes de l'homme tirant la musique,
moi enfoncé dans une cache latérale
pour mieux dévisager l'air de cette chorale,
je vis l'un des gamins clamer le Gloria
lequel fut enchaîné par tous ses camarades
dont les voix s'élançaient vers les ogives fières
pendant que des larmes tombaient de mes paupières
sur le sol séculaire où à la Renaissance
cette hymne sublime osa braver le silence.
Et le prêtre reprit l’usage du micro
Ce qui me fit m’enfuir dans le trou du métro.
William Cliff, Au Nord de Mogador, Le Dilettante, 2017, 128 p. 15€, pp. 6, 26 et 39. (parution le 7 février 2018)
William Cliff dans Poezibao :
extrait 1, "Lecture" poétique 4, extrait 2, Immense Existence (par T. Hordé), au lundi des Poètes, mai 07, autour de Immense Existence (prix des découvreurs), Epopées (note de lecture), extrait 3, extrait 4, extrait 5, ext. 6
Rédigé par Florence Trocmé le lundi 15 janvier 2018 à 10h03 dans Anthologie permanente | Lien permanent | Commentaires (0)
N.B. Poezibao adresse tous ses vœux à ses abonné(e)s et reprend aujourd’hui la publication hebdomadaire de cette note d’information.
Les articles publiés par Poezibao ces trois dernières semaines, à lire aussi directement sur le site :
Voici les vingt articles parus dans Poezibao du 23 décembre 2017 au 12 janvier 2018. Ainsi qu'une nouvelle publication dans le Flotoir.
Toutes les lignes bleues sont des liens, que l’on peut cliquer pour aller directement aux articles concernés, sur le site.
• Le feuilleton de Jean-Paul Klée, avant la fin de tout, épisodes 3, 4 et 5 (fin) :
○ (Feuilleton) Jean-Paul Klée, "Avant la fin de tout" / 3
○ (Feuilleton) Jean-Paul Klée, "Avant la fin de tout" / 4
○ (Feuilleton) Jean-Paul Klée, "Avant la fin de tout" / 5
• Un hommage d’Isabelle Baladine Howald à Paul Otchakovsky-Laurens :
○ (Hommage) à Paul Otchakovsky-Laurens, par Isabelle Baladine Howald
• Les notes de lecture :
○ (Note de lecture) Evelyne "Salope" Nourtier, "Le Poteau rose", par Mathieu Jung
○ (Note de lecture) Mina Loy, "Il n’est ni vie ni mort" – Poésie complète", par Pierre Drogi
○ (Note de lecture) Séverine Daucourt-Fridriksson, "Dégelle", par François Lallier
○ (Note de lecture) Christophe Manon, "Vie & opinions de Gottfried Gröll", par Jean-Pascal Dubost
○ (Note de lecture) Vénus Khoury-Ghata, "Les Mots étaient des loups", par Michaël Bishop
○ (Note de lecture) Lambert Schlechter : "Monsieur Pinget saisit le râteau et traverse le potager", par Mathieu Jung
○ (Note de lecture) Lambert Schlechter : "Monsieur Pinget saisit le râteau et traverse le potager", par Jean-Pascal Dubost
○ (Note de lecture) Trois livres de Benjamin Péret, par Christian Bernard
• Dans l’anthologie permanente :
○ (Anthologie permanente) Christophe Manon, "Vie & opinions de Gottfried Gröll"
○ (Anthologie permanente) Etienne Faure, "Écrits cellulaires"
○ (Anthologie permanente) Sherwin Bitsui, par Jean-René Lassalle
• Les trente-et-un livres et revues reçus par Poezibao, dont Jacques Roubaud, Marie-louise Chapelle, Dominique Quélen, Antoine Emaz, Marie de Quatrebarbes, William Cliff, Christiane Veschambre… :
○ (Poezibao a reçu) du samedi 13 janvier 2018
• Et aussi :
○ (Notes sur la création) Bernard Noël, "du jour au lendemain"
○ (Agenda et revue de presse) du 8 janvier 2018
○ (Agenda et revue de presse) du 10 janvier 2018
○ (Poètes) Sherwin Bitsui (par Jean-René Lassalle)
• A signaler aussi, une nouvelle parution du Flotoir,
○ Le musical et le vital
Rédigé par Florence Trocmé le samedi 13 janvier 2018 à 10h52 dans Poezibao Hebdo | Lien permanent | Commentaires (0)
Les trente-et-un livres et revues reçus par Poezibao ces trois dernières semaines :
○ Jacques Roubaud, Peut-être ou La nuit de dimanche, (brouillon de prose), autobiographie romanesque, Seuil, 2018, 20€
○ Marie-louise Chapelle, Tu(maniériste), Eric Pesty éditeur, 2017, 12€
○ William Cliff, Au nord de Mogador, Le Dilettante, 2017, 16€
○ Antoine Emaz, Plein Air, Editions Unes, 2017
○ Dominique Quélen, Revers, Flammarion, 2018, 16€
○ Marie de Quatrebarbes, Gommage de tête, Eric Pesty éditeur, 2017, 13€
○ Etienne Faure, Écrits cellulaires, Le Phare du Cousseix, 2017, 7€
○ Jean-Marc Baillieu, Trench-coat, Editions du Rinceau, 2018
○ Christiane Veschambre, Ils dorment, L'Antichambre du Préau, 2017
○ Armand Gatti, Je voulais vous dire, Aencrages & co, 2017, 21€
○ Jacques Jouet, Les encore vie de Pierre Getzler, Poïen, 2017
○ Denise Desautels, D'où surgit parfois un bras d'horizon, Editions du Noroît,2017
○ Eléonore de Monchy, A tire-d'os, préface d'Emmanuel Moses, Revue Nunc/Éditions de Corlevour, 2018, 16€
○ Marc Alyn, Les Alphabets de feu, Le Castor Astral, 2018, 18€
○ Jean-Pierre Chambon, L'écorce terrestre, Le Castor Astral, 2018, 12€
○ René Le Corre, Un monde de rosée, Monde en poésie éditions, 2017, 12€
○ Sylvie Méheut, Le cercle de l'aurore, Monde en poésie éditions, 2017, 13€
○ Michel Bourçon, A l'arbre que l'on devient, Le Phare du Cousseix, 2017, 7€
○ Christophe Jubien, L'année où ma mère est née au ciel, haïkus, Association française de haïku, 2017, 8€
• Deux Poésie / Gallimard
○ Andrée Chedid, Rythmes, Poésie / Gallimard, 2018, 6,30€
○ Roland Dubillard, Je dirai que je suis tombé, suivi de La boîte à outils, Poésie / Gallimard, 2018, 8,20€
• Une traduction
○ Thomas Hardy, Les poésies d'amour, traduites et présentées par Jean-Pierre Naugrette, Circé, 2017, 12€
• Un essai
○ Jean Esponde, Le désert, Rimbaud, Atelier de l'Agneau, 2018, 17€
• Une anthologie
○ Poèmes pour célébrer le monde, textes choisis et dossier par Véronique Anglard, Gallimard, coll. Folio, 2018, 3,90€
• Un roman
○ Séverine Jouve, Les chercheurs de lumière, révolutions minuscules, roman, préface de François Dominique, L'Harmattan, 2018, 16€
• Revues
○ Europe, n°1065-1066, janvier-février 2018, Roland Dubillard, Arthur Adamov, 20€
○ L'Ours blanc, n°17, hiver deux mille dix-sept, Robert Lax & Thomas Merton, correspondance, traduit de l'anglais et annotée par Vincent Barras, Editions Héros-Limite, 2017, 5€
○ L'Ours blanc, n°18, hiver deux mille dix-sept, Jérémie Gindre, Saga des gens de Saxon, Editions Héros-Limite, 2017, 5€
○ Filigranes, n°97, Raisons déraisons, 2017, 10€
○ Chroniques poétiques, n°4, janvier 2018, 2018
○ Gong, n°58, janvier-mars 2018, 2018, 5€
Rédigé par Florence Trocmé le samedi 13 janvier 2018 à 10h28 dans Poezibao a reçu | Lien permanent | Commentaires (0)
Merveilleux et liberté
Une heureuse conjonction de publications offre l’occasion de retrouver, à nouveaux frais, le poète surréaliste Benjamin Péret (1899-1959) : un volume sur Les Arts primitifs et populaires du Brésil, sa Correspondance avec André Breton (présentée et éditée par Gérard Roche chez Gallimard) et enfin, le numéro 6 des Cahiers Benjamin Péret.
C’est un bel ouvrage relié que les éditions du Sandre ont conçu pour réunir trois essais de Péret sur les arts du Brésil, parus en revues en 1956 et 1958. Une préface de Jérôme Duwa et une postface de Leonor Lourenço de Abreu en assurent la précise présentation. Mais c’est un vaste ensemble de photographies inédites, prises par Péret lui-même lors de ses séjours brésiliens, qui ajoute au prix de ce livre où se déploie la curiosité poético-ethnographique de l’auteur de l’Anthologie des mythes, légendes et contes populaires d’Amérique (Albin Michel, 1960).
Cette anthologie, parue peu après la mort du bouleversant poète d’Air mexicain (1952), annonçait deux ouvrages « en préparation » : « Les arts du Brésil » et « Visite aux Indiens ». Si l’on rappelle Dans la zone torride du Brésil. Visites aux Indiens du même Péret (également publié par J. Duwa et L. Lourenço de Abreu, en 2014, aux éditions du Chemin de fer), on peut estimer, cinquante-sept ans plus tard, que ces deux projets ont fini par voir le jour. Ce n’est pas rien si l’on considère le peu d’éclairage dont bénéficie l’œuvre de ce passant considérable du surréalisme et de l’esprit de révolte que fut Péret. Il est des livres qui (re)viennent de loin, ceux-ci nous parlent depuis des contrées en voie de disparition, depuis des imaginaires dont l’actuel cours de choses semble avoir programmé l’obsolescence.
Dans le même temps que Péret projetait difficilement ces Arts du Brésil, André Breton peinait à mener à bien son Art magique (1957). La Correspondance entre les deux amis — c’est d’abord l’histoire d’une rare amitié — fait apparaître leur soif d’images à une époque où elles demeuraient rares et d’accès malaisé. L’heure était à l’agrandissement du musée imaginaire surréaliste, à l’approfondissement de la réflexion sur le merveilleux sous toutes ses formes.
Toute une section des toujours très soignés Cahiers Benjamin Péret est justement consacrée au merveilleux, avec des contributions de J. Duwa, Pierre Mabille, Gaëlle Quemener, Claude Courtot, Philippe Audoin et Jean-Claude Silbermann. S’il « est partout, de tous les temps, de tous les instants » comme le disait Péret, le merveilleux n’en est pas moins une notion difficile à saisir. En 1942, Péret y voyait l’idée qui pourrait se substituer au surréalisme, en subsumer l’essentiel dans la période qui s’annonçait. « Y a-t-il place pour un merveilleux moderne ? [...] je veux parler d’une forme de merveilleux qui exprime et transfigure notre époque. » (Lettre à André Breton du 12 janvier 1942.)
Le nouvel ordre du monde qui se rêve ici, fondé sur une redistribution des aptitudes psychiques, un réarmement de l’imaginaire qui prendrait le pas sur l’ordinaire rationnel, où le désir enneigerait d’étincelles chaque nouvelle donne dans le libre jeu du langage, des êtres et des choses, c’est dans cette intuition du merveilleux qu’il faut en chercher la clé. Le surréalisme, c’est sa grandeur et sa défaite, s’est toujours pensé comme quête d’un réenchantement du monde. Péret, dans son action politique comme dans sa pratique poétique, dans son attention aux arts premiers comme dans son empathie pour les arts populaires, est du nombre de ceux qui, au siècle dernier, ont contribué à élargir les horizons de la sensibilité et les dimensions de la liberté. Ces ouvrages viennent à point nommé nous le confirmer.
Christian Bernard
Benjamin Péret, Les Arts primitifs et populaires du Brésil, Éditions du Sandre, 2017, 216 pages, 35€
Benjamin Péret, André Breton, Correspondance (1920-1959), présentée et éditée par Gérard Roche, Gallimard, 2017, 464 p., 29€
Cahiers Benjamin Péret, n° 6, 146 p, sommaire
Rédigé par Florence Trocmé le vendredi 12 janvier 2018 à 14h20 | Lien permanent | Commentaires (1)
P.O.L avant la nuit
Paul Otchakovsky-Laurens est mort, sur une route de Marie Galante, il faisait beau, il était en vacances.
Nous avons tous rêvé d’être édité par P.O.L.
Autant pour faire partie de ce que nous pressentions comme une unique petite communauté d’amis liés de façon joyeuse, indéfectible, que pour le prestige du petit logo emprunté à l’un de ses écrivains, Georges Perec.
Nous sommes tous dévastés par sa mort, effrayés par la bêtise de cette « aventure horrible et sale » qu’est la mort pour Camus, lui aussi tué sur la route, P.O.L. un 2 janvier, Albert Camus le 4.
Nos écritures pleurent, nos cœurs pleurent, la poésie pleure.
Nous sommes dévastés, effrayés, inquiets : la maison P.O.L. va-t-elle survivre ? Mes amis mes amis, chez P.O.L., je vous en supplie, mes amis mes amis, Jean-Paul, Frédéric, auxquels nous pensons tellement ces jours-ci, faîtes qu’elle survive.
P.O.L. m’avait refusé un texte autrefois, ça n’a jamais été grave, un refus, finalement je n’ai jamais publié ce livre, je ne l’ai pas gardé.
Plus récemment il n’a pas répondu, j’ai publié le livre ailleurs, ça n’a pas été grave non plus.
Nous avons tous rêvé d’être édité chez P.O.L. mais nous ne lui en avons jamais voulu de ne pas le faire. Nous travaillions, tous, à ce que nous aimons, c’était cela l’essentiel.
Dès le début, qui était aussi le début de la vie de lectrice adulte, La traversée du Rhin de Paul-Louis Rossi, le ton était donné, sous le signe des dieux absents mais des dieux quand même. Tous les livres de Roger Laporte, qui comptent toujours autant pour moi. Lors d’une conversation avec Paul Otchakovsky-Laurens à la librairie Kléber à Strasbourg pour la sortie de son premier film, j’ai pu le remercier d’avoir toujours réimprimé Une vie qui comporte l’ensemble des textes de Roger Laporte, livre fondateur de ma vie, lui dire aussi que je ne comprenais pas toujours ses choix mais que je les respectais. Il m’a dit ensuite qu’il avait aimé cette remarque. Dans mon vieux fonds à la maison, il y a des merveilles, la gloire de Daniel Oster (sur Mallarmé), la Condition d’infini volume 5 de Jean Daive, (relatant ses rencontres avec Paul Celan), Une vie de Roger Laporte, la théorie des propositions de Claude Royet-Journoud, Mes amis les amis, Vaches, Là où le cœur attend, de Frédéric Boyer, beaucoup de livres de poésie, moins de romans, et j’en oublie car mon cœur défaille.
Nul besoin pour moi de le connaître davantage. De même nous ne dérangions jamais José Corti que nous regardions, admiratifs, devant la vitrine de sa librairie, il me suffisait de savoir qu’il existait, qu’il lisait, éditait, vivait. Rien d’autre à raconter que l’importance si grande que son travail pour moi depuis plus de quarante ans.
A ma façon de travailler ce fonds, en librairie, il le savait et cela me suffisait.
Et même s’il ne l’avait pas su, cela n’aurait rien changé.
Pour mes vœux de cette année qui commence si mal, j’avais pris une photo d’un rebord en bois où sont posés, chez moi, deux livres, éclairés faiblement par une petite lampe. L’un, ce sont les splendides tissus dessinés, Maîtres invisibles de Koraïchi (Actes Sud), l’autre c’est Vienne avant la nuit, ce livre si bouleversant, déchirant, si beau, de Robert Bober, édité à l’automne par P.O.L..
Il fait nuit depuis sa mort. Mais il est venu avant la nuit et nous a éclairés.
Merci à lui pour cette irremplaçable clarté.
Isabelle Baladine Howald
5 janvier 2018
Rédigé par Florence Trocmé le vendredi 12 janvier 2018 à 14h06 dans Evènements | Lien permanent | Commentaires (0)
Chant du déluge (1)
tó
tó
tó
tó
tó
tó
Je mords mes yeux à les fermer entre ces chants :
ils sont les sons de cosses d’insectes noircies
pliées sur des dents de wapiti dans une canette en fer,
ils sont ailes de goëland se gavant d’air froid
battant dans un sac en papier sur le sol taché d’eau chlorée.
Ils se recroquevillent dans les angles, hérissés de chaumes noirs,
trépignent à travers le plafond du séjour
extirpent chaque brin de nos cheveux par les prises électriques
et peinturent en sable nos tiges dans l’évier de cuisine.
Ils parlent la double hélice
zigzaguent un tronc d’arbre
écorcent les pointes des feuilles dans un ambre fendillé –
ils plantent chuchotements où des cris s’incinèrent en sifflements.
Source : Sherwin Bitsui, Flood Song, Copper Canyon Press 2009. Traduit de l’anglais (américain) par Jean-René Lassalle
Flood Song (1)
tó
tó
tó
tó
tó
tó
I bite my eyes shut between these songs.
They are the sounds of blackened insect husks
folded over elk teeth in a tin can,
they are gull wings fattening on cold air
flapping in a paper sack on the chlorine-stained floor.
They curl in corners, spiked and black-thatched,
stomp across the living room ceiling,
pull our hair one strand at a time from electric sockets
and paint our stems with sand in the kitchen sink.
They speak a double helix,
zigzag a tree trunk,
bark the tips of its leaves with cracked amber—
they plant whispers where shouts incinerate into hisses.
Source : Sherwin Bitsui, Flood Song, Copper Canyon Press 2009.
Chant du déluge (2)
Pénétrant la vibration du tambour
j’entends la gazoline
s’égoutter le long du décor clôturé
de roseaux par lesquels nous grimpons au travers
et j’enfile mes mains dans des souliers d’océan.
J’accède au chemin de gravier des cygnes étiré sur les senteurs du lac,
enroule cette page blanche sur le point d’exclamation asséné entre nous.
L’orage couché hors de son étui fœtal
redresse ses oreilles d’antilope
et écoute son cœur pulser dans la terre poudreuse
sous les danseurs pulvérisant poussière à leurs chevilles du tonnerre vers la pluie.
Je ne peux arracher mes doigts de la hache
incapable de prononcer un mot
sans l’accent de grand-père clapotant
autour de la pierre lancée dans son matelas s’effilant.
Des années auparavant il aurait nommé cette saison
en aplanissant un champ où les criquets plongeaient dans une fumée noire.
Source : Sherwin Bitsui, Flood Song, Copper Canyon Press 2009. Traduit de l’anglais (américain) par Jean-René Lassalle
Flood Song (2)
Stepping through the drum’s vibration,
I hear gasoline
trickle alongside the fenced-in panorama
of the reed we climb in from
and slide my hands into shoes of ocean water.
I step onto the gravel path of swans paved across lake scent,
wrap this blank page around the exclamation point slammed between us.
The storm lying outside its fetal shell
folds back its antelope ears
and hears its heart pounding through powdery earth
underneath dancers flecking dust from their ankles to thunder into rain.
I am unable to pry my fingers from the axe
unable to utter a word
without grandfather’s accent rippling
around the stone flung into his thinning mattress.
Years before, he would have named this season
by flattening a field where grasshoppers jumped into black smoke.
Source : Sherwin Bitsui, Flood Song, Copper Canyon Press 2009.
Chant du déluge (3)
Un corbeau claque bec continuellement :
le passé est un flou barbouillage rouge quadrillé au néon ;
sur la voie vers le sud,
vitres abaissées,
tu enfournes des granules d’air en conserve
ainsi qu’un océan dessus les dunes de sable,
par delà la langue de lune déclinante sur le tableau de bord
afin de plisser l’horizon
entre pétales de neige ciselée.
Des oiseaux bleus trillent des cailloux de glace depuis leur estomac
et s’écrasent
leurs ailes lourdement encrassées
par la boue sombre d’un ciel métal-fusil,
sur les bandages de la terre
frissonnant de froids maléfices et convulsions
dans le marché
sous une avalanche de pommes.
Source : Sherwin Bitsui, Flood Song, Copper Canyon Press 2009. Traduit de l’anglais (américain) par Jean-René Lassalle
Flood Song (3)
A crow snaps beak over and over again:
the past is a blurry splotch of red crosshatched with neon light;
on the drive south,
windows pushed down,
you scoop pellets of canned air
and ocean across sand dunes,
across the waning lick of moonlight on the dashboard
to crease the horizon
between petals of carved snow.
Blue birds chirp icy rocks from their stomachs
and crash
with wings caked heavy
with the dark mud of a gunmetal sky,
to the earth’s bandages
shivering with cold spells and convulsions
in the market
underneath an avalanche of apples.
Source : Sherwin Bitsui, Flood Song, Copper Canyon Press 2009.
Chant du déluge (4)
Une buse à queue rousse râcle de son bec le mur en grès.
Pluie d’étincelles coulissant dans le ciel matinal.
Tu crois que cette bouteille creusera un canyon
éclairera une piste
martelée de mains gantées
tandis que tu inhales la terre le vent et l’eau
par le gicleur de carburant
à la fin de la piste,
un épieu de silex fiché dans le commutateur à clé.
Tu penses que tu peux retourner à l’endroit
où ta mère étendait ses manches au devant de la houle
disant : “Nous voici revenus
par la route couverte d’une neige vidéo
nous sommes revenus ici
le chant s’abat.”
Source : Sherwin Bitsui, Flood Song, Copper Canyon Press 2009. Traduit de l’anglais (américain) par Jean-René Lassalle
A red-tail hawk scrapes the sandstone wall with its beak.
A shower of sparks skate across the morning sky.
You think this bottle will open a canyon wall
and light a trail
trampled by gloved hands
as you inhale earth, wind, water,
through the gasoline nozzle
at trail’s end,
a flint spear driven into the key switch.
You think you can return to that place
where your mother held her sleeves above the rising tides
saying “We are here again
on the road covered with television snow;
we are here again
the song has thudded.”
Source : Sherwin Bitsui, Flood Song, Copper Canyon Press 2009.
Bio-bibliographie de Sherwin Bitsui
Rédigé par Florence Trocmé le vendredi 12 janvier 2018 à 13h56 dans Anthologie permanente | Lien permanent | Commentaires (0)
Sherwin Bitsui est un poète Navajo des États-Unis, plus précisément un Diné du clan Todich’iinii (Eau Amère). Né dans une réserve d’Arizona en 1975, il enseigne maintenant l’écriture à l’Institut des Arts Amérindiens de Santa Fe. La nation Navajo possède le plus grand territoire autochtone des États-Unis (71.000 km2 dans le Sud-Ouest), une administration tribale placée sous la tutelle fédérale et une population de 340.000 personnes avec un haut taux de chômage. La langue Navajo a environ 170.000 locuteurs et plusieurs programmes éducatifs qui la soutiennent. Sherwin Bitsui écrit en anglais et semble publier peu, deux livres en 10 ans, dont le deuxième a cependant reçu le prix du American Book Award. D’un autre côté il pense que la poésie est “un art difficile” qui nécessite un grand investissement et une attitude de vie de la part du poète, qui doit en plus avoir un autre métier pour gagner sa vie ; à ceci s’ajoute certainement une responsabilité ethnique de devoir représenter un artiste de son peuple, tout en recherchant des valeurs universelles. Sa poésie est postmoderne dans le sens où elle contient des doutes sur les formes traditionnelles et des remodelages légèrement expérimentaux. Dans son livre-poème Flood Song, un long flux de conscience entre le je et le nous offre un road-movie de paysages oniriques entre beauté de la nature sauvage, déliquescence contemporaine urbaine et éclairs de la mémoire et tradition amérindiennes. Le mot navajo “tó” répété au début signifie “eau” et évoque un écoulement goutte à goutte ou peut-être un rythme sourd de martèlement persistant (cœur, tambour, claquements de bec, etc.). Sherwin Bitsui est aussi peintre et a réalisé la couverture de Flood Song. Il prépare sans doute avec lenteur et minutie son nouveau livre.
Bibliographie sélective :
Shapeshift, University of Arizona Press 2003
Flood Song, Copper Canyon Press 2009
Sitographie :
Ecouter dans Lyrikline la voix de Sherwin Bitsui lisant le début de son “Chant du déluge” (Flood Song) traduit ici
Interview de Sherwin Bitsui dans un magazine amérindien
Vidéo de Sherwin Bitsui lisant un poème au festival de Medellin
Jean-René Lassalle
Rédigé par Florence Trocmé le vendredi 12 janvier 2018 à 13h54 dans Poètes (fiches bio-bibliographiques) | Lien permanent | Commentaires (0)
Jean-Paul Klée a bien voulu confier à Poezibao des extraits de carnets qu'il tient actuellement. Le site proposera des pages issues de ces carnets que le poète a titrés Avant la fin de tout, dans une transcription de Mathieu Jung, approuvée par Jean-Paul Klée.
Extraits n°5.
Pour faciliter l'enregistrement ou l'impression du texte et pour en respecter la mise en page, ce feuilleton est proposé en format PDF à ouvrir d'un simple clic sur ce lien
Rédigé par Florence Trocmé le jeudi 11 janvier 2018 à 09h37 dans Feuilleton | Lien permanent | Commentaires (0)