Tardieu à 360° 5 : L’accent grave
C’est « au carrefour du Burlesque et du Lyrique » que Jean Tardieu situe son œuvre dans l’ « argument » liminaire de Monsieur monsieur en 1951. Traditionnellement, le mot « lyrisme » est associé à un registre grave, le terme de « burlesque » à une tonalité comique. Pour comprendre cette articulation paradoxale, il faut, dans un premier temps, revenir sur la chronologie des œuvres des années quarante et cinquante.
Un rapide survol de la bibliographie de cette période permet de dégager un point de bascule entre deux corpus aux tonalités bien distinctes. Les œuvres écrites et publiées pendant la guerre ou juste après (1) poursuivent une écriture lyrique sérieuse inaugurée avec Accent en 1939. La tonalité que Jean Tardieu qualifie de burlesque, quant à elle, révélée au public au début des années cinquante avec la double publication de Monsieur monsieur et de Un mot pour un autre (ouvrage repris et augmenté plus tard sous le titre : Le Professeur Froeppel), est apparue à l’époque comme un changement radical. Or malgré cette rupture tonale qui a fait croire (ou craindre) à ses lecteurs que Jean Tardieu avait abandonné le registre lyrique de ses premiers ouvrages, la publication de plusieurs recueils ultérieurs (2) leur prouvera qu’il n’en est rien, comme on peut le constater en lisant les trois volumes de la collection Poésie/Gallimard (3) où Jean Tardieu réunit après coup l’essentiel de sa production poétique.
Dès les premières publications de Jean Tardieu domine ce qu’il appelle « l’accent grave ». Si l’on met à part Figures, ouvrage d’un lyrisme plus flamboyant, plus enthousiaste, car consacré aux merveilles de la peinture, l’écriture poétique présente une certaine unité tonale caractérisée par un lyrisme en demi-teinte, qui fonctionne sur le mode de la litote et non sur celui de l’hyperbole. Le souci métaphysique qui est au fondement de cette écriture lui confère un aspect universel, détaché de l’anecdote, de sorte que l’on a souvent qualifié ce lyrisme de non personnel. Les thèmes : le réel et l’irréel, la présence et l’absence, l’encombrement et le vide, le moi et l’autre — double ou témoin —, l’effroi du néant, les paroles errantes, les cauchemars et visions fantastiques, ainsi que les formes : le poème en prose, le poème en vers et les dialogues, tout cela s’est progressivement mis en place.
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