Le 22 juin dernier était fêté le centième anniversaire de la
naissance de Sándor Weöres, un poète hongrois protéiforme et original, parmi
les plus aimés de son pays. Il n'existe que très peu de traductions en français
de ce poète.
Cécile A. Holdban, poète et traductrice, a entrepris de traduire certain de ses
poèmes, dont plusieurs sont à paraître en revue, et l'un de ses recueil les
plus emblématiques est à paraître dans la collection Orphée, des éditions de la
Différence, dirigée par Claude Michel Cluny
Thierry Gillyboeuf et Cécile A. Holdban ont proposé à Poezibao ce dossier, présentation du poète et large choix de
traductions.
[éléments de
biographie et de bibliographie]
Incontestablement, Weöres Sándor* est, avec Jószef Attila, la figure centrale,
incontournable et fondatrice de la poésie hongroise moderne. Mais contrairement
à ce dernier, Weöres Sándor, dont on fête aujourd’hui le centenaire et qui
avait été proposé pour le Prix Nobel de littérature un an avant sa mort, reste
encore largement méconnu en France. Il est pourtant l’un des poètes les plus
populaires de son pays, aimé autant des adultes que des enfants pour lesquels
il a imaginé des comptines et des chants qui font désormais figure de
classiques et ont inspiré aussi bien des compositeurs comme Kodály Zoltán et
Ligeti György que nombre d’interprètes de musiciens folkloriques ou
contemporains.
Poète prodige – il a publié son premier poème, “Les Vieux”, à quinze ans, qui
lui vaut d’être remarqué d’emblée par Kosztolányi Dezső et reçoit le prix
Baumgarten à dix-sept ans, qui lui permet d’entreprendre un voyage en
Extrême-Orient –, virtuose – par ses trouvailles rythmiques, ses néologismes,
ses jeux de mots, la richesse onirico-philosophique de sa langue, il a insufflé
au hongrois une vitalité inépuisable – il se passionne pour des domaines aussi
variés que le mysticisme, la linguistique, l’Orient, l’érotisme, la musique,
les civilisations premières ou l’antiquité. Sa poésie ne se nourrit pas des
évènements de sa vie personnelle ni des soubresauts de l’histoire et des
bouleversements que son pays a connus au cours du XXe siècle, qu’il
a vécus et traversés en préservant une voix/voie poétique unique et inimitable.
Écrivain protéiforme et inclassable, qui ne cesse de se renouveler, traducteur
de William Blake, Stéphane Mallarmé, Taras Chevtchenko ou Lao T’seu, lui qui se
disait “las d’être enfermé dans un corps masculin” composa, en 1972, Psyche,
un ensemble de lettres et de poèmes attribués à une poétesse tsigane (fictive)
du XIXe siècle, Lónyai Erzsébet, retraçant le parcours d’une femme
passionnée, ses amours tumultueuses, sa quête d’identité et sa révolte. Il y a
tant de finesse et de vérité dans le portrait ainsi dressé de cette femme, qu’à
sa parution, les lecteurs sont persuadés qu’elle a réellement vécu et que
Weöres Sándor l’a découverte… jusqu’ ce qu’il avoue être l’auteur du livre,
dévoilant ainsi sa capacité à transcender le sexe et l’époque avec génie. Bódy
Gábor, un jeune cinéaste, adaptera en 1980 ce texte dans son très beau film Nárcisz
és Psyché (Narcisse et Psyché). Comme l’écrivait lui-même Weöres
Sándor, l’univers avait fait son nid dans l’œil de celui qu’on a appelé
l’“Orphée hongrois”.
[Cécile A. Holdban & Thierry Gillyboeuf] Portrait inédit de Jean-Paul Gillyboeuf
*En hongrois, le patronyme est toujours placé devant le prénom
TÖRT FÉNY
Suhogó este, árnyakból varrva,
hullámosan fénylő sötét szövet.
A súlyos csöndet alig zavarva
dongó surrog a violák felett.
Kivilágított repülőgép fenn
búgva viszi a világ zaját.
Itt egykor annyi sugárban éltem,
hogy feledtem az örök éjszakát.
(Ének A Határtalanról, 1979)
LUMIÈRE FRACTALE
Le soir bruisse cousu d’ombres,
tissu couvert de vagues sombres.
Le bourdon survole les giroflées
le silence pesant est à peine dérangé.
Là-haut un avion éclairé vrombit
emportant la rumeur du monde
tant de rayons me baignèrent un jour ici
que j’en oubliais la nuit infinie.
A FOLYÓK
A folyók egymásba hangzanak
És egymás körül látszanak
Elhagyva saját alkonyukat
A hontalan pályán
A megfoghatatlan ügetésen
Most és még sokáig.
(Kútbanéző, 1985)
LES FLEUVES
Les fleuves résonnent l’un dans l’autre
paraissent s’entrelacer l’un l’autre
abandonnant leur propre déclin
sur un chemin d’exil
sur un galop imprenable
maintenant et pour longtemps encore.
FELHŐ
Fenn a felhő
címer-forma,
kerek széle
hattyú tolla,
benn oroszlán
tátja torkát,
ódon hajó
bont vitorlát,
s amint hajnal
lángja kigyúl,
címer-rósza
benn kipirúl.
(Hódolat A Tűztengernek, 1980)
NUAGE
Nuage, en haut
forme un blason,
de ses contours ronds
plumes d’oiseau
dedans un lion
gueule béante
là un bateau
voile déployée
comme une flamme
embrase l’aube
blason de rose
vient l’empourprer.
REPÜLŐBALESET SZÍRIÁBAN
Vujicsics
Tihamér emlékének
Fönn az üresség
lenti sötétre kifeszítve.
Mint a madárnak,
felhőn kell távozni nékem.
Fönn a tág homály,
lenn a zsúfolt éjszaka.
Mint a pálmafának,
e kettőn kell áttörni nékem.
Levegővel, porral keverve,
rideg korong a világ.
Mint a fürésznek,
peremébe kell harapni nékem.
Fönn a föld
es lenn as ég.
Mint a mesének,
most kell kezdődni nékem.
(Téli Csillag, 1977)
ACCIDENT D’AVION EN SYRIE
À
la mémoire de Vuljicsics Tihamér
En haut le vide,
tendu sur l’ombre d’en bas.
Tel l’oiseau
je dois m’éloigner dans les nuées.
En haut l’étendue de brume
en bas le trop-plein de la nuit.
Tels les palmiers
je dois leur passer au travers.
D’air, de poussière mélangé
le monde est un disque glacé.
Telle une scie
je dois attaquer sa surface.
Au-dessus la terre,
en dessous le ciel.
Tel le conte
je dois commencer maintenant.
VILÁGSZELLEM
Elnémulom a lombat,
megnövekszem a csontot,
kinyílom a virágot,
meghalom a világot.
(Hódolat A Tűztengernek, 1980)
L’ESPRIT DU MONDE
Par moi se tait le feuillage,
par moi les os s’allongent,
par moi s’épanouit la fleur,
par moi le monde se meurt.
15
Lentement, j’ai fermé mon beau livre.
Le paysage perd son plumage coloré.
L’ombre ouate ma chambre étroite,
L’obscurité de sarment jette des branches sauvages
Une lumière verte prodigieuse point dans le ciel
La fin du monde apparaît à présent ici
Lentement, j’ai fermé mon beau livre
Je l’ai jeté dans le néant bienheureux.
Szép könyvemet lassan becsuktam.
Hullatja tarka tollait a táj.
Árny béleli kicsiny szobámat,
vad lombokat hajt az indás homály.
Zöld csoda-fény dereng az égen,
a világ vége látszik most ide.
Szép könyvemet lassan becsuktam,
belédobtam a boldog semmibe.
26
Je m’interroge. Des oiseaux monstrueux
Se posent en rangs lourds sur mes bras,
S’évanouissent et se fondent dans l’alphabet.
Töprengek.
Borzas madarak
szállnak súlyos seregben két karomra,
szétmosódnak betűkbe folyva.
65
J’ai semé la lune
Jamais moissonnée
Enfourné la brume
Sans trouver à dîner
J’ai parlé aux murs
Mais n’ai pas d’allié
Aimé un nuage,
Pas mon épousée.
D’air me suis nourri
Sans rien posséder
Aux poèmes donné vie
Mais pas d’héritier.
Une statue je serai
Que l’on voit de loin
Les jambes écartées
Molle comme un pantin.
Holdfényt
vetettem,
nincs aratásom,
ködöt sütöttem,
nincsen kalácsom,
falnak beszéltem,
nincsen barátom,
felhőt szerettem,
nincs hites-párom.
a leget ettem,
nincs földi kincsem,
verset nemzettem,
gyermekem sincsen,
szobor leszek hát,
mely messze látszik,
szétveti lábát
és hadonászik.
[traductions inédites de Cécile A. Holdban]
On peut aussi lire dans Poezibao des traductions inédites et une notice proposée par Jean-René Lassalle.