« mai 2013 | Accueil | juillet 2013 »
Rédigé par Florence Trocmé le mardi 18 juin 2013 à 12h07 dans Agenda, liens, informations | Lien permanent
C’est un livre singulier et fort que
donne Mathieu Brosseau avec Ici dans ça*
qui vient de paraître au Castor Astral, sous une belle couverture signée
Jean-Marc Scanreigh.
Le mot qui vient en premier pour tenter d’en définir le projet serait trajectoire. C’est dire la tension et le
dynamisme qui l’animent. Dans la traversée du livre, on va sortir d’un gouffre
presqu’hermétique pour aller vers une forme d’ouverture, via un combat intense,
sans concessions et qui entraîne le lecteur dans un maelstrom d’idées, de
sensations et d’images. À n’en pas douter, « il s’agit d’un récit de
guerre et d’ailleurs » (16) et aussi d’une « bagarre avec l’innomé »
(31). Donc d’une entreprise poétique !
Cette trajectoire prend sa source dans une situation d’enfermement, déjà
marquée par un vif débat de l’auteur avec lui-même et ce qui l’entrave, via les
mots et le chant, dans une forme de scansion-tension qu’il établit fermement
dès le début et qu’il sait tenir jusqu’au terme, quelque 170 pages plus loin.
La première partie du livre est une sorte de cri dans le vide, sans réponse.
Cri lié à la naissance semble-t-il, et qui impose l’étrange idée d’un « dénaître » :
« dénaître pour accéder au réel, pour le toucher dans son unité ? »
(10). On se tape la tête contre les murs mais déjà « tout tente de se
traduire en langue ». Traduire en langue serait alors le moyen de trouver
une issue et il est vrai que la langue, ici, semble fuser comme une balle
traçante sur le câble des nerfs et des tensions les plus insupportables (et
bien sûr, fugitivement, on pense à Artaud).
Il s’agit de « ne pas être un jeu joué d’avance » (20) parce que « L’Histoire
est une hérésie de la pensée, une eau liante dans laquelle les générations se
baignent et se noient. ». Ce liant factice, celui de l’histoire
personnelle et collective, imposées, il va s’agir de le dissoudre. Ce n’est pas
une mince affaire et chaque texte semble se confronter à un des aspects de cet
enchaînement aux maillons multiples, aux « sutures entrelaçantes ».
Les phrases sont courtes, haletantes, il y a peu de relatives, la progression
se fait par blocs de textes, en prose pour la plupart. À l’intérieur de chaque
bloc (un par page), à la fois autonome et maillon indissociable de l’ensemble,
une force se propage de phrase en phrase jusqu’à épuisement de la dynamique. On
peut alors penser que cette écriture a fortement à voir avec la pulsion,
évoquée par le ça du titre. Elle
épouse ces (im)pulsions qui sont en quelque sorte des explosantes qui finissent
par retomber. On peut sans doute comprendre ainsi un terme récurrent dans la
première partie du livre, le çaction.
Il s’agit de « faire taire le ça-en-soi
pour le voir advenir à l’extérieur. » (23)
On relève de nombreuses formules qui font choc, souvent énigmatiques ou
semi-énigmatiques, que l’on retourne plusieurs fois pour tenter d’en percer le
sens, ce qui ne devient possible que lorsqu’elles se trouvent réinsérées dans
le tout. Ainsi de ces sutures entrelaçantes
déjà évoquées qui « nouent le silence agissant à l’absence trouée du soi
passivé ».
Mais il ne faudrait surtout pas croire qu’on soit ici devant une écriture à
visée thérapeutique, devant un langage psychanalytique. En revanche, oui, il s’agit
d’une entreprise cathartique, par l’écriture. Mathieu Brosseau, par elle, par
le chant, par la scansion veut « réinvestir les rêves et leur action.
CHANT. » (25). Et retrouver une forme d’accès à l’extérieur et à l’autre
(personnel et impersonnel) : « Sais-tu utiliser le sujet, toi ?
Le Nous, cet assemblage de Soi généralisé, cet émiettement d’un seul ». (47)
Comme si l’écriture pouvait procéder à un remembrement, une restauration.
Il y a un formidable mix de registres de langues, très intégré, un jeu permanent
sur le genre et le nombre, le singulier et le pluriel, les pronoms personnels. « La
voix se parle, c’est une lettre ouverte » (32) et elle se parle sans doute
telle qu’elle se parle intérieurement. Sans discriminations. Les images
semblent parfois relever du surréalisme mais en fait naissent sans doute d’une
source plus profonde, commune avec le surréalisme bien sûr. Ces images ne
semblent pas avoir statut de métaphore en ce sens qu’il n’y aurait pas d’analogie
ou de comparaison. Pas de comme si
mais du c’est.
Le livre se compose de six parties qui sont autant d’étapes dans cette trajectoire dont il a été question :
composition et écriture donnent le très fort sentiment d’un travail vers l’ouverture
puis de l’avènement de cette ouverture. Le texte a d’ailleurs par moment
quelque chose d’aquatique, à la fois amniotique et océanique, reflétant un
double mouvement oscillant entre risque de retour régressif et expansion inouïe
de soi.
Et lorsque Mathieu Brosseau évoque un « troubadour virevoltant, chantant »
(64), on en vient à se demander si finalement, le chant, car ce livre est à la
fois un chant et une sorte d’épopée avec ses éléments légendaires ou mythiques,
n’est pas l’issue vers l’ici, ce qui
fait advenir à la fois l’ici du
présent et le nous : « la
partie de toi, ensorcelée, il conviendrait que tu la portes jusqu’en de
meilleurs termes » (96).
Un chant émouvant aussi en ce sens qu’on l’entend souvent, surtout dans le
début du livre, comme le chant d’un enfant dans le noir, un enfant qui se
rassure avec sa propre voix. Il faut résoudre la tension entre un désir de
silence qui est sans doute surtout désir d’une voix propre, qui se cherche et
se trouve au travers du livre et toutes les voix intrusives qui tentent de
prendre le dessus.
Il est impossible d’épuiser ici toute la richesse de ce livre. On peut
peut-être proposer pour conclure qu’on est ici
dans ça, devant une poétique du dé-lire,
pour lire le délire mais aussi le dé-dire et en délier les constituants, une
poétique pour saper ce qui lie mal et donc entrave. Une poétique en forme de
coin à poser ici ou là pour soulever la masse ce qui écrase et pour desceller
ce qui étouffe. Et que cette entreprise est donnée à voir et à lire dans son
essor et sa réalisation.
[Florence Trocmé]
Mathieu Brosseau, Ici dans ça, Le Castor Astral, 2013, dessin de couverture
et vignette de Jean-Marc Scanreigh, 15€
*Une lecture d’extraits d’Ici dans ça
sera donnée par Nâzim Boudjenah, pensionnaire de la Comédie-Française, ce jeudi
20 juin, à la bibliothèque Marguerite Duras à Paris. En savoir plus.
Poezibao proposera ultérieurement un
entretien avec Mathieu Brosseau autour de ce livre.
Rédigé par Florence Trocmé le lundi 17 juin 2013 à 16h50 dans Notes de lecture | Lien permanent
•[évènement] Maurice Nadeau, éditeur et écrivain, est mort
•[article] Pour saluer Maurice Nadeau (Pierre Assouline)
•[lecture] Eugène Savitzkaya au Marathon des mots, Toulouse,
le 29 juin 2013
•[rencontre] La traduction collaborative : de l’Antiquité
à Internet, 5 au 7 juin 2014
•[parution] L. Campa, "Guillaume Apollinaire"
•[parution] "De la perception de l’insondable aux profondeurs
du mystère chez Pierre Jean Jouve"
•[parution] "Qu’entendons‑nous par oralité ?"
•[Audio] Matthieu Gosztola lit "Débris de tuer"
(Rwanda 94) & autres (...)
•[article, en anglais], Bloomsday
•[Article] Brecht et la chanson du Dieu Bonheur
Rédigé par Florence Trocmé le lundi 17 juin 2013 à 12h41 dans Agenda, liens, informations | Lien permanent
Claude Ber : Puisque j’ai ici le rôle, toujours
difficile, de t’interroger sur ton écriture, commençons par une question
abrupte sur le pourquoi de la présence majeure du poème. Nul ne peut répondre à
un impératif du poème qui nous choisit plus que nous ne le choisissons, mais
quelque chose d’unique s’impose à travers lui quand la poésie dit ce qui ne
peut se dire qu’en poésie… Qu’est ce qui, dans le poème, fait pour toi
sommation essentielle ?
Béatrice Bonhomme : Tu sais que j’ai écrit en prose, un texte que
j’avais appelé d’ailleurs « récit poétique », j’ai écrit un journal
et une pièce de théâtre. Des nouvelles également. A chaque fois, ce qui
motivait aussi mon travail était une recherche sur la forme et le sens considérés
ensemble, comme le dit Pierre Jean Jouve. J’ai tenté, par exemple, de réécrire
la même histoire sous trois formes et ça a donné Dernière adolescence, Marges, La Fin de l’éternité. Mais on peut
dire à juste titre que j’ai tout de même fait le choix de l’écriture poétique,
puisque la très grande majorité de mon travail est du côté de la poésie. Poésie
donc, mais là aussi j’ai poursuivi la recherche formelle à travers trois formes,
essentiellement le poème en prose, le vers et le verset.
Pourquoi la poésie ? Je crois que c’est parce que pour moi la poésie est
la forme la plus proche de la pensée impersonnelle et anonyme. La poésie
lyrique, le fond de la poésie lyrique, c’est un fond impersonnel. Un fond
impersonnel rythmé, rythmique. Le moment où le moi se dit, c’est un moment
impersonnel, le moment où l’amour se dit de façon intense, serrée, tenue, c’est
un moment impersonnel, un moment d’impersonnalité paradoxale. Lorsque j’écris
en poésie, je traite d’archétypes comme ceux du corps souffrant, ou bien de
l’enfance, de l’amour, de la maison abandonnée, du deuil. Ce sont des choses
partagées par tous. Pour preuve, le titre choisi par Ilda Tomas et Peter Collier,
titre général s’il en est : Le mot, la
mort, l’amour. Ce n’est pas moi qui ai choisi ce titre, et j’en aurais peut
être choisi un autre, mais je m’y retrouve finalement assez bien dans sa généralité,
dans son impersonnalité même. La poésie, c’est une intensité lyrique impersonnelle, le je et
le tu restent anonymes, le tu c’est la voix du poème, l’autre en soi, tout le
monde, n’importe qui. Ce qui est partageable par la poésie, c’est
paradoxalement ce qui est le plus singulier, notre émotion, sans mesure commune, mais qui
devient commune par les mots de la poésie. Nous touchons là au paradoxe qui
veut qu’entre les humains, le plus communicable soit aussi le plus intime. Il s’agit
d’amener l’absolu singulier vers la proximité, vers le commun partageable,
comme le dit Christian Doumet. La
poésie semble donc inséparable d’un point de vue individuel et être en même
temps un lieu commun. Liée à mon histoire personnelle, à ma vie la plus intime,
elle est pourtant partagée par tous. L’émotion poétique, en ce qu’elle a de
spécifique, est un mouvement qui part du plus intime mais se projette dans le
monde et dans les mots : elle me met littéralement hors de moi, et par là
devient communicable. Le sujet lyrique est transpersonnel. C’est un « nous »
qui unit la première personne du singulier à la première du pluriel. Comme le
montre Michel Collot, loin de nous enfermer dans la sphère du sentiment
personnel, le lyrisme moderne est inséparable d’un travail sur soi et sur la
matière du monde et des mots. La poésie est pour moi un moment partageable
parce qu’impersonnel. Cependant la généralité n’est pas donnée. C’est le fruit
d’un travail, d’un effort d’écriture.
Et
le vers tente de rendre ce moment partageable par tous, l’amour, l’enfance, la
perte, ou plus simplement l’eau de la pompe, les pierres, les oiseaux, l’herbe,
la mousse, les rencontres quotidiennes, un regard sur le monde. Les vers sont
pour moi une sorte de chant lyrique impersonnel, un échange où tous peuvent se
retrouver, comme si n’importe qui était traversé par une musique simple, un peu
universelle finalement. En outre, quand je lis de la poésie ou quand j’en
écris, je suis dans la rencontre, la porosité. Cela me permet une plus grande
disponibilité au monde, une plus grande dilatation. Enfin la poésie me paraît
capable de transmettre des comportements, une éthique, une philosophie, des
rituels humains, des relations aux éléments, qui gardent toute leur importance
dans un monde de plus en plus déshumanisé, qui se cache derrière des écrans et
qui a perdu le lien à l’autre et au monde.
Pourtant, je reste toujours attirée par le théâtre. J’imagine une pièce assez
picturale, visuelle, qui serait faite de fulgurances et d’éclats sur fond de
fresques et de tableaux et permettrait de faire passer un rythme, des rituels
et des liens. Mais ce serait toujours de la poésie. Je ne
réfléchis pas en clivages formels mais en traversées hybrides et
transgénériques.
CB : Dans ce paradoxe, que tu soulignes et qui rend le plus singulier
partageable, tu as opté, notamment dans le travail
remarquable accompli depuis des années dans la Revue Nu(e), pour la singularité
hors souci d’école ou de courant. Pourrais-tu éclairer brièvement cette
indépendance qui te caractérise et évoquer en même temps ceux que Char nomme « les
alliés substantiels », qu’on pourrait aussi nommer les intercesseurs, qui
t’ont fait entrer dans le territoire du poème ou t’y accompagnent.
BB : Je ne sais pas
trop quoi répondre car j’aurais pu faire partie de certains mouvements, rester
dans le sillage de poètes mille fois plus reconnus que moi, mais j’ai toujours
eu quelque chose d’indépendant, de décalé, et je n’ai jamais voulu me plier à
un parti, à des écoles. Ma revue relève de la même volonté de me tenir en
dehors de toute ligne. On me l’a reproché assez souvent, mais moi ce qui
m’intéressait, c’est de rendre compte, sans a
priori, sans exclusion, de ce qu’est actuellement le paysage poétique
contemporain en France. L’exigence d’accord, la qualité des textes, mais une
grande ouverture et une vraie attention à des écritures différentes. Donner carte
blanche à des poètes de grande qualité de quelque bord que ce soit. En tant que
critique littéraire, de la même façon je m’intéresse à toutes sortes
d’écritures, des écritures plus formelles ou littérales comme à des écritures
lyriques ou davantage tournées vers un désir de signification. Ces catégories
me semblent poreuses les unes aux autres de toute façon. Peut-être que ce qui
diffère, c’est l’habitation de la langue. Le lyrique accepte d’habiter la
langue, même si c’est sans naïveté, sans mièvrerie dans un chant souvent
désenchanté. Sans avoir pleine confiance dans le langage, comme je n’avais pas
d’autre maison et que nous étions des exilés, j’ai accepté d’habiter la langue.
J’ai habité la langue comme on habite une enfance, une maison, un pays, puisque
tout au départ avait été enlevé. Il me fallait au moins ce désir là pour exister.
CB : Dans ce lyrisme distancé, dont tu parles et qui est indissociable de
notre condition de « moderne » et des doutes qui la travaillent,
peux-tu préciser les dominantes de tes choix d’écriture, ta manière d’habiter
la langue …
BB : On peut dire que, d'une certaine façon, je suis une
lyrique. Mon travail
sur la forme et en particulier le verset peut le faire penser. J’ai beaucoup
appris de Jouve, Vargaftig et Stétié en ce qui
concerne la forme. Mais de toutes façons, je n’aime pas trop les
catégories et je préfère penser que je suis un peu inclassable dans le monde de
la poésie même si en France, on aime bien les taxinomies, les rangements, les
tiroirs.
Alors ma lignée poétique. Je vais juste parler des poètes que j’ai aimés. Racine
quand j’avais 12 ans. Je l’ai lu et relu et je m’en répétais sans cesse des
tirades entières. Saint-John Perse et Dante que me récitait mon père quand
j’avais 15 ans. Baudelaire, Verlaine, Rimbaud durant cette période aussi et à
18 ans j’ai lu Eluard et Desnos. Segalen auquel j’accorde une place
particulière. Puis j’ai rencontré l’œuvre de Jouve. D’abord par le biais du
roman, ensuite j’ai abordé la poésie sans tout de suite la comprendre sans
doute. Curieusement, les romanciers ont pour moi été aussi des poètes :
Alain Fournier, Julien Gracq, Jean Giono dans Un roi sans divertissement, Jouve romancier dans Paulina et dans Les Années
profondes, La Colette de Sido,
Virginia Woolf, Marguerite Duras, Claude Simon. Et parmi les poètes
contemporains, je citerai juste ceux qui m’ont amenée à la poésie : Bernard
Vargaftig, Marie-Claire Bancquart, James Sacré, Salah Stétié, Yves Bonnefoy. Je
les considère d’une certaine façon comme des alliés substantiels puisque la lecture
de leurs poèmes me ramène à l’émerveillement du monde.
CB : On ressent, à te lire, cet émerveillement du monde, cette célébration
de la lumière présente dans tes poèmes et en même temps, ils s’enracinent
aussi, me semble-t-il, dans un manque essentiel, dans ce qu’on pourrait nommer
le « regard mélancolique » sous
lequel tout se défait et qui pressent
en tout instant sa fin ; je pense au
sens initial du terme de « représentation » en peinture qui,
originellement, « représentait » ce qui n’existait pas, anges, dieux
etc. Il y a dans ton écriture une analogue manière de représenter non ce qui
n’est pas, mais ce qui n’est plus ou ce qui est toujours déjà en passe de
disparaître. Dans une présence absence, où les choses sont à la fois données et
soustraites. La place de la description dans tes textes, leur dimension
picturale est aussi significative d’un lien avec les arts plastiques, dont il
serait intéressant que tu précises l’importance.
BB : Le lien à la
peinture est comme le lien aux mots, un lien charnel, physique. J’ai été élevée
dans l’odeur de peinture et de térébenthine. Mon père, au début, n’avait pas
d’atelier. Il n’avait pas d’autre
ambition que de créer. Il était comme un artisan, un bricoleur, qui marouflait
partout des toiles, utilisait des pigments, de la colle, des pinceaux, des
palettes. C’était concret. Les couleurs, c’était de la matière, du matériau,
les formes habitaient le monde avec nous. Je ne faisais pas vraiment de
différence entre la table de la salle à manger et un appentis où poser des pots
de couleurs. L’art faisait partie du quotidien, on vivait au milieu, parmi les
tableaux, les fresques peintes sur les murs, les vitraux de couleur. C’était
partout. J’étais parmi la peinture comme parmi les meubles auxquels on se tient
pour apprendre à marcher, les mots auxquels on s’accroche pour apprendre à
parler ou à lire. La peinture, c’est pour moi une langue aussi charnelle,
matérielle et physique que le langage des mots. J'aime bien ce que dit Sartre de son enfance :
"Je pris longtemps le langage pour
le monde. Exister c'était posséder une appellation contrôlée quelque part sur
les tables infinies du verbe, écrire, prendre les choses vivantes au piège des
mots : si je combinais les mots ingénieusement l'objet s'empêtrait dans les
signes et je le tenais (...). Les livres ont été mes oiseaux et mes nids, mes
bêtes domestiques, mon étable et ma campagne." Je pourrais dire la
même chose, mais aussi de la peinture, de la couleur, des formes, des tableaux.
La différence, c’est que mon enfance a été aussi une enfance en pleine nature,
souvent en pleine campagne et que les mots ou la peinture ne remplaçaient pas
le monde. Ils en faisaient partie.
Revenons
à la peinture. Mon père recevait une revue. Elle s’appelait L’Œil et je passais du temps à la feuilleter
un peu, sans trop comprendre. Comme je n’allais pas à l’école, je restais là à
traîner parmi les pots de peinture et une fois par jour, de l’âge de 4 ans à 10
ans, ma mère me faisait travailler 15 minutes. Elle me donnait une petite
reproduction de tableau, ou l’image d’un monument historique et elle me
demandait de le décrire et de rédiger la description.
Puis j’ai travaillé avec de nombreux plasticiens pour la revue Nue et pour mes livres d’artistes comme
Albert Woda, Alexandre Hollan, Farhad Ostovani, Nasser Assar, Sonia Guerin,
Alberte Garibbo, etc…
S’il y a pour moi une forme qui dans la poésie est liée à la peinture, c’est le
poème en prose. Comme dans La Maison
abandonnée qui décrit une fresque et qui est pour moi liée à la peinture, à
la description visuelle. C’est comme un tableau, c’est le lieu du regard comme
de petits tableaux qui chercheraient à fuir du champ de la caméra, du champ
visuel, par quelque chose qu’on n’arriverait jamais à saisir et qui échappe
justement à la description. C’est une écriture moins marquée par le lyrisme ou
la nostalgie que le vers ou le verset. La prose dans ce texte est d’ailleurs
ancrée dans le présent d’une rencontre ponctuelle. Elle décrit des fresques et
des tableaux réels. C’est une maison abandonnée, par exemple, rencontrée au
détour d’une rue, une maison au présent, tandis que les vers renferment une
épaisseur temporelle liée au passé, au temps arrêté, à l’enfance.
J’ai tenté ensuite de poursuivre ce lien à la peinture et à l’enfance sur
d’autres supports comme les lanternes magiques, les diaporamas qui constituent
aussi l’enfance du cinéma.
CB : Dans cette fresque, que dessine ton travail reviennent des images, des
métaphores récurrentes, un univers qui te caractérise. Je pense notamment à la
répétition de motifs insistants tels que la mer, la lumière, la couleur bleu,
de thématiques majeures comme l’enfance, la mort, l’amour, de figures dominantes,
l’amant, le père… Même si le poème travaille une matière humaine universelle,
anonyme comme tu le dis, chaque poète le fait d’une manière qui lui est propre
et qui fait résonner sa voix. Comment abordes-tu ces « motifs
impersonnels » pour reprendre tes termes ?
BB : J’aborde des motifs
impersonnels assez universellement ressentis comme l’amour, le lien à
l’enfance, le deuil. Des motifs simples tissés dans des mots simples. Toute une
partie de ma poésie, c’est vrai, évoque la rencontre et l’instant, les
paysages, la nature, les arbres, le lien au monde. D’autres textes chantent le
lien amoureux, enfin il y a le rituel funéraire qui dans Mutilation d’arbre prend la forme d’un cri et dans Passant de la lumière d’une psalmodie. Je
trouve significatif que, dans le livre d’Ilda Tomas et Peter Collier, certaines
personnes qui avaient été contactées pour des articles, ont préféré offrir des
poèmes disant leurs deuils personnels, la perte de la mère ou du frère, comme
si ce que j’avais pu écrire sur mes propres deuils, les avait amenés à partager
ce qu’ils ressentaient. Dans l’entretien même, Dorothée Catoen me dit que ce
que j’ai écrit dans Mutilation d’arbre
ou Passant de la lumière l’a aidée
lorsqu’elle a vécu le deuil de son père. Cela m’a semblé curieux sur le moment,
le fait que les articles aient insisté sur le deuil et que les poèmes offerts
soient des poèmes de deuil. Je n’aimais pas trop ce rôle de pleureuse que
j’avais l’impression qu’on me faisait porter. D’autant que sur toute l’œuvre,
il n’y a vraiment que deux recueils de deuil mais je pense finalement que ce
témoignage est important car cela prouve que je ne parle pas de moi ou de mon
père mais bien de quelque chose de partagé par la condition de tous. De même, l’enfance
quelle qu’elle soit, malheureuse ou heureuse, a une importance centrale pour la
formation de l’écrivain. Bien sûr que j’écris par rapport à une expérience tout
à fait réelle et personnelle et que tout est ancré dans le vécu mais, en
revanche, il ne s’agit pas de biographèmes. J’ai été étonnée que les questions
de Dorothée Catoen dans l’entretien du livre portent finalement beaucoup sur la
biographie mais je me suis aperçue que tenter d’y répondre au fur à mesure
m’amener à réfléchir à une écriture, à une façon d’écrire le monde et que la
biographie n’avait que cet intérêt, celui d’amener à autre chose, à des motifs
d’écriture. C’est une traversée de certains motifs, ceux qui soulignent la
place de l’homme dans le monde, et tributaires aussi de l’importance du mot.
L’enfance, parce que c’est dans l’enfance que l’on vit cette première
expérience primordiale du rapport au monde et aux mots, les deux n’étant pas
séparés comme ils le seront plus tard lorsqu’une sorte d’expérience de la
faille va intervenir. La poésie pour moi justement c’est le lien retrouvé, le lien tissé dans l’amour ou la mort, le lien
à l’autre, le lien au monde. Les motifs du bleu, de la mer et de la lumière des
paysages méditerranéens sont tissés, cousus ensemble et apparaissent comme dans
une tapisserie, une fresque, un tissage. Comme des matériaux et des couleurs
dans le texte. C’est comme si je tricotais le monde et les mots, une maille à
l’endroit, une maille à l’envers, ou que je recousais bord à bord le monde et
les mots. La mer et les paysages qui
lui sont associés, le bleu et les couleurs du paysage, la lumière et les corps,
comme des matériaux de la fresque et de la tapisserie. Mon père travaillait sur
des morceaux de carton où il posait des formes et des couleurs. Pour moi, ces
morceaux de carton, c’est le quotidien où poser des couleurs, des mots. Des
fils rouge ou bleu que je tire et je tisse suivant différentes formes.
CB : Cette image du
tissage, de la tapisserie – texte et tissu ont même origine… – caractérise
effectivement ton écriture, avec ce qu’elle inclut de répétition, de reprise,
de retour des mêmes thèmes et images, mais aussi avec ce qu’elle implique de travail
rythmique, de tonalité parfois monocorde. Peux-tu nous parler de cette
importance du rythme, du souffle dans ton travail, où l’image du poumon tient
significativement un rôle central, de ce « verset » qui est dominant
dans tes textes et du rapport au temps qui s’y exprime.
BB : Je me situe pour ma
recherche du verset dans la lignée Segalen, Jouve. De façon plus lointaine Péguy
pour le souffle, la répétition et la relance et Claudel pour le lien de
porosité au monde. Le verset me permet une amplitude, une respiration lyrique
et il a un lien fort justement au rituel et au retour d’une sorte de rythmique
circulaire qui a un rapport avec la mémoire. Mon travail porte beaucoup sur la
répétition et j’ai travaillé avec Serge Popoff, graveur, sur les états
différents d’une même gravure et les passages différents de l’encre. C’est à ce
moment là, d’ailleurs, que j’ai écrit mes premiers versets comme Femme de tulle et de pierre qui, significativement, est
dédié à un plasticien. Sur la disposition, la composition de la page, le blanc
devient une composante du rythme. Ce rapport au blanc est un rapport au corps,
dans la réalisation où la langue se présente comme une matière plus ou moins
dense, un ensemble de signes plus ou moins espacés. Les motifs du souffle et de
la respiration, aller-retour du souffle, animent mes poèmes. Je recherche dans
ma lecture à haute voix qui est toujours volontairement monocorde, sans
théâtralisation aucune, une discrétion prosodique. Je voudrais arriver à créer
une sorte de phrase nue, marquée juste par le rythme et la répétition qui
serait comme le rythme naturel du sang, du battement du cœur, le flux et le
reflux de la mer. Et créer ainsi chez celui qui m'écoute une sorte d'hypnose,
un apaisement, un bercement, une réparation. Des mots qui réparent, reprisent
et recousent. Litanie d'un battement au plus près de la pulsation du corps, du
sang dans le corps. Les mots du corps dans mes textes sont les mots mêmes de la
respiration ou du manque de respiration,
du souffle, du cœur et du sang.
Le pouls du poème est un rythme qui bat, comme le pouls de la mer, comme un
flux et un reflux. Avec un aller-retour, un travail sur la répétition, sur la
litanie, la syntaxe devient rythme. Et c'est là, dans ce corps même,
qu'intervient une certaine sacralisation (immanente). S'il y a présence du
sacré, elle est dans le corps lui-même. Là encore je répondrai très simplement
que le mot pour moi est physique, concret, qu'il est dans un rapport direct au
corps. Mes poèmes se fondent sur l'énonciation lyrique non d’un je mais d'un
"tu" dans ce désir de s’adresser à l’autre dans le poème, ou encore
d'un "il" et d'un "elle" dans une sorte de dialogue des
voix. Le texte devient ainsi, pour moi, non plus expression d'un lyrisme
personnel, mais lieu de partition, lieu musical et pictural. D'autre part, il
n'est nullement synonyme d'effusion subjective. Car il ne s'agit pas ici de
jouer de la corde des sentiments pour tenter d'émouvoir le lecteur, mais
d'abord de mettre sous tension le langage pour redécouvrir un rythme presque
élémentaire en ce qui me concerne, rythme primordial, immémorial. Un
"je" donc quelquefois dans mes poèmes, mais surtout un "tu"
ou encore, pour créer cette impersonnalité et cette distance que je cherche, quand
la poésie traverse de façon anonyme, un "il" et un "elle",
interchangeables d’ailleurs, androgynes, avec un travail sur l’ambiguïté volontaire
de l’accord des participes passés.
CB : Dans cette
quête d’un rythme élémentaire, où le corps est primordial, j’ai envie, en dernière question, de te demander comment tu ressens
l’importance de la parole poétique en nos temps dominés par l’ « universel
reportage » pour reprendre l’expression de Mallarmé et comment tu te
situes dans la poésie contemporaine, dans cette constellation poétique
disparate, où, au-delà des taxinomies et des étiquetages toujours réducteurs et
face auxquels je partage ta réserve, se dessinent, cependant, une cartographie,
des régions, des paysages du poème…
BB : Je crois que dans une
époque déshumanisée par une technique permanente, les portables, les textos qui
déforment tous les mots, internet et les mails qui empêchent la beauté de
l’écriture et la calligraphie, je crois que l’habitation de la langue est
essentielle. On parle toujours d’habitation du monde, mais la poésie est
d’abord habitation de la langue. Une des choses les plus graves du monde actuel,
c’est la perte de la langue, les gens, les jeunes ont de plus en plus de mal à
habiter une langue, à s’exprimer dans une langue. C’est pourquoi je pense que
le lyrisme et la poésie sont essentiels dans notre société car il apporte une
forme de confiance dans la langue, même si c’est une confiance qui reste
critique et lucide, « une langue de poésie qui se justifiât entièrement
comme chant » dit Jouve. Il ne s’agit pas d’un chant naïf, il s’agit d’un
respect et d’un amour de la langue comme lien à l’autre et au monde, comme possibilité
de pensée.
Comment je me situe : Je me situe
dans la poésie contemporaine par la sensibilité, l’émotion qui m’est
propre, mon amour des mots, mon désir par rapport au poème et à la langue.
Ensuite, je pense être un peu à côté. J’ai une forme d’optimisme, de
simplicité, en ce qui concerne la poésie qui n’est pas de saison, sans doute.
Nous étions des exilés, des marginaux avec pour seules valeurs l’amour, la
culture et l’art. Enfant, j’étais une sauvage, en marge de tout, de l’école, de
la société. J’habitais seule dans un jardin avec les arbres, les chats et les
mots dans ma tête. Je suis devenue une
passeuse de mots par mon métier, par la revue, par mes poèmes, mais je suis
restée cette sauvage qui ne se situe nulle part et ne veut pas être attachée
comme le loup de la fable. Du coup, je ne sais pas du tout où me situer. J’ai
eu envie des mots, de les travailler et de les partager. Voilà tout.
Rédigé par Florence Trocmé le lundi 17 juin 2013 à 12h00 dans Entretiens | Lien permanent
Comment donner une forme aussi logique que passionnelle à un ensemble riche et
complexe ? Comment mettre en relation et combiner des unités critiques
diverses où les mêmes éléments sont repris, disjoints, redistribués proposant
des clés de lecture pour peindre une même personne ?
Cet ouvrage se déclare, d’entrée de jeu, comme reconnaissance au triple sens du
terme :
Reconnaissance d’une œuvre et de sa place éminente dans la poésie actuelle.
Reconnaissance envers une œuvre au sein de laquelle le secret des êtres et des
choses, le dialogue de la vie et de la mort commandent le mouvement de
l’écriture et son dynamisme interne.
Reconnaissances enfin au sens d’itinéraires, d’explorations, de propulsions
menées dans l’opulence de cet univers poétique.
Il serait vain de prétendre rendre compte en quelques minutes de la qualité
exceptionnelle des études. L’intérêt nous semble plutôt de retrouver les pistes
à parcourir à partir du chemin tracé par le poète. La structure de base qui
assure à l’ouvrage son ordre et son orientation est celle d’une continuité,
d’une progression, et d’un approfondissement dans la découverte d’une identité.
Les séquences soigneusement élaborées, avec un style différent et un rythme
renouvelé, ont été disposées en vue d’obtenir un autre système, en écho à
l’œuvre et à l’artiste étudiés ; le passage de l’une à l’autre se faisant
comme par un fondu-enchaîné dans une
poursuite qui affine, affouille
et affermit l’approche critique.
La première partie, grâce aux textes inédits de Béatrice Bonhomme, renvoie
d’emblée à l’écriture du poète : nous sommes à même la matière et la chair
vivante du Verbe !
Succède une partie biographique : aucun bavardage anecdotique, mais un
dialogue fécond qui plonge dans ce nœud d’où partent, mûrissent et fusionnent
les multiples façons d’être, de sentir et de créer.
La lumière étoilée illustre les rapports entre formes artistiques et artistes
variés faisant ressortir le rôle prépondérant tenu par l’art, dans une œuvre
qui ouvre dans la photographie, la peinture et le théâtre, des lignes et des
perspectives qui se croisent, s’entrelacent et convergent.
Le vide essentiel désigne l’autre côté de la vie : Béatrice Bonhomme capte
les frissons du manque ressenti en creux et en cri. Elle suggère à vertige les
cicatrices de l’inexistence, ce lieu de tension absolue où fermente
l’insoutenable, et traduit le passage inouï de l’absence à l’étreinte, de la
carence à la caresse.
Mais Béatrice Bonhomme connaît autant l’art d’aviver et d’exalter l’éclat de la
vie, l’élan de l’amour, l’épaisseur savoureuse et charnelle du monde, ce que
révèlent le corps glorieux et les splendeurs du sentir, celles des aubes et des
couleurs, des arbres et des fleurs, des rires d’enfants, des pulsations
sensorielles et des émois sensuels.
Cette poésie porte néanmoins les marques d’une conscience inquiète devant le
problème du destin de l’être et la difficulté à dire l’indicible et l’infini.
Chaque lecture fait vibrer l’intensité de ce qui fut un désir, une émotion, la
perception de la beauté ou de la douleur, aboutissant logiquement à une
interrogation sur les fonctions de la poésie.
Nous avons cherché à engendrer, par l’agencement de tous les textes, la trame
de l’ensemble poétique de Béatrice Bonhomme, sa teneur, en contrepoint duquel
se sont déployées toutes nos voix. Les combinaisons par lesquelles les
matériaux s’organisent effacent sans doute les conditions difficiles qui
mettent la création critique en mouvement et la font s’ouvrir, se déployer et
s’émouvoir comme une respiration, un souffle, une palpitation : manière de
dominer et de recréer ce battement de vie singulier.
Cet ouvrage fut une fête à des degrés divers. Il est d’abord le centième de la
collection de Peter Collier sur la Littérature Française Moderne. Il est
élaboration d’un ensemble chanté dans une combinatoire signifiante, dans une
démarche effectuée davantage sous forme cinétique que statique, qui privilégie
les sources émotives dans une organisation conceptuelle.
D’autre part, pour comprendre un poète, il faut répondre à ses vibrations. Par
moments, cet ouvrage a des airs de méditation lyrique, ensemble de science et
de ferveur, de concentration et d’effusion, conçue sur le lyrisme de Béatrice
Bonhomme, prolongeant indéfiniment le retentissement des poèmes dans une
ardente communication qui nous porte et nous inclut tous.
[Ilda Tomas]
Sous la direction de Peter Collier
& Ilda Tomas, Béatrice Bonhomme, le mot, la mort, l’amour,
Editions Peter Lang, 2013. Contenu du
recueil
Lire aussi un entretien de Béatrice Bonhomme avec Claude Ber
Rédigé par Florence Trocmé le lundi 17 juin 2013 à 11h46 dans Cartes Blanches | Lien permanent
« Je suis dans
l’incapacité de spéculer sur la métaphore sans prendre en compte certains de
ses attributs et ressentir là une affinité avec quelque obscure part de ma
nature. D’où mon inclination à aller trop loin… à déclarer, comme je le faisais
dans ma jeunesse, que la métaphore est le dieu au cœur du poème, le corps dans
lequel il expose sa splendeur et sa transcendance (et amène, dois-je ajouter, à
écrire des poèmes épouvantables)… en fait, associé, en quelque façon que nous
ne comprenons pas, à la force de motivation qui se trouve soutenir le fait
d’écrire lui-même, peut-être même quelque variation, quelque portion de cette
force motrice, son partenaire symbiotique.
Je demeure loyal envers elle, bien
que n’en pensant pas moins, et courtise encore cette invisible pourvoyeuse en
généreux présents, trop riches parfois, qui semble se manifester à l’appel de
quelque puissance plus haute dans l’imagination. »
Dossier Rakosi, traductions inédites et
présentation d’Auxeméry pour Poezibao.
Rédigé par Florence Trocmé le lundi 17 juin 2013 à 10h40 dans Notes sur la création | Lien permanent
Coquilles
Les fautes d’orthographe et les coquilles font mon bonheur
Il y a des jours où j’en ferais exprès
C’est tricher
J’aime beaucoup les fautes de prononciation les hésitations de la langue et l’accent
de tous les terroirs
Un jour viendra
Un jour viendra
La technique moderne n’y suffit plus
Chaque traversée coûte un million aux électeurs
Avec les avions et les dirigeables cela coûtera dix millions
Les câbles sous-marins ma cabine de luxe les roues les travaux des ports les
grandes industries mangent de l’argent
Toute cette activité prodigieuse qui fait notre orgueil
Les machines n’y suffisent plus
Faillite
Sur son fumier Job se sert encore de son face-massage électrique
C’est gai
Adrienne Lecouvreur et Cocteau
J’ai encore acheté deux tout petits ouistitis
Et deux oiseaux avec des plumes comme en papier moiré
Mes petits singes ont des boucles d’oreilles
Mes oiseaux ont les ongles dorés
J’ai baptisé le plus petit singe Adrienne Lecouvreur et l’autre Jean
J’ai donné un oiseau à la fille de l’amiral argentin qui est à bord
C’est une jeune fille bête et qui louche des deux yeux
Elle donne un bain de pieds à son oiseau pour lui dédorer les pattes
L’autre chante dans ma cabine dans quelques jours il imitera tous les bruits
familiers et sonnera comme ma machine à écrire
Quand j’écris mes petits singes me regardent
Je les amuse beaucoup
Ils s’imaginent qu’ils me tiennent en cage
Rire
Je ris
Je ris
Tu ris
Nous rions
Plus rien ne compte
Sauf ce rire que nous aimons
Il faut savoir être bête et content
Blaise Cendrars, Du Monde entier au cœur du
monde, Poésies complètes, préface de Paul Morand, édition établie par
Claude Leroy, Poésie/Gallimard, n° 421, 2006, pp. 257, 260 et 262.
On peut rappeler que les éditions Gallimard viennent de publier dans La Bibliothèque
de la Pléiade Œuvres autobiographiques
complètes, en deux volumes, édition publiée sous la direction de Claude
Leroy, ainsi qu’un Album Cendrars,
par Laurence Campa, (offert pour l’achat de trois volumes de la Pléiade)
Blaise Cendrars dans Poezibao :
bio-bibliographie, extrait
1, annonce
spectacle au Théatre Poème (06), ext
2
Rédigé par Florence Trocmé le lundi 17 juin 2013 à 10h35 dans Anthologie permanente | Lien permanent
Rappel : agenda, liens, informations sont désormais publiés ici
Pour recevoir les mises à jour quotidiennes dans sa boîte aux lettres, voir ici
Dernières parutions sur le site :
[Notes de lecture]
•Jacques
Demarcq, "Avant-taire", par Bruno Fern
•James
Joyce, trois traductions de ses poèmes, par Alexis Pelletier
•Jacques
Ancet, "Ode au recommencement", par Yann Miralles
[Anthologie permanente]
•Boris
Pasternak
•Mathieu
Brosseau
•Françoise
Clédat
[Anthologie « notes sur la
création »]
•Virginia
Woolf
•Jean-Baptiste
Para
•George
Steiner
•Francis
Ponge
[Poètes]
•Boris
Pasternak
[Le journal permanent de la poésie]
Voir toutes les annonces parues dans le Scoop.it
de Poezibao mais noter tout
particulièrement :
•La
mort de Rüdiger Fischer
•Mathieu
Brosseau, Paris, le 20 juin 2013
•[prix] Mathieu Bénézet, grand prix de Poésie de
l'Académie Française
•[prix]
Michel Butor, grand prix de Littérature de l'Académie Française
[Livres reçus par Poezibao]
•[Poezibao
a reçu] du samedi 15 juin 2013
notamment Mathieu Brosseau, Jean-Louis Giovannoni, Yannis Ritsos, Claude Favre,
Hanne Bramness, etc.
On peut lire aussi des notes de lecture da mon site personnel, Le
Flotoir, en particulier sur Fantasque
Fatrasie de Françoise Clédat.
Rédigé par Florence Trocmé le samedi 15 juin 2013 à 10h20 dans Poezibao Hebdo | Lien permanent
Cette rubrique suit l’actualité éditoriale et présente les derniers ouvrages
reçus par Poezibao.
•Mathieu Brosseau, Ici dans ça, Le Castor Astral, 2013, 15€
•Jean-Louis Giovannoni, Issue de retour, Éditions Unes, 2013,
16€, en savoir +
•Claude Favre, Métiers de bouche, ijkl,
Ink, 2013,
•Yannis Ritsos, secondes, poèmes traduits du grec par Marie-Cécile Fauvin, édition
bilingue, coll. Po&Psy, éditions Erès, 2013, en
savoir +
•Hanne Bramness, Le Blues du coquillage, poèmes traduits
du norvégien par Anne-Marie Soulier, Dessins de Laurie Clark, coll. Po&Psy,
éditions Erès, 2013, en savoir +
•Philippe Judlin, hors-champs, coll. Po&Psy, éditions
Erès, 2013, en savoir +
•Amandine Marembert, Et s’il ne parlait pas ?, Les
Arêtes, 2013, 20€
•Louis Dalla-Fior, Apprentissage du sentier pris en sens
inverse, Tarabuste, 2013, 11€
•Martine Morillon-Carreau, Pierres d’attente, coll. « Le
Semainier », éditions du Petit Pavé, 2013, 10€
•Piet Lincken, Parmi les sphères, M.E.O., 2013, 12€
•Xavier Forget, Un coin de siècle, M.E.O., 2013, 14€
Revue
Traversées, n° 68, mai 2013
Rédigé par Florence Trocmé le samedi 15 juin 2013 à 10h10 dans Poezibao a reçu | Lien permanent
Jacques Ancet sans point final
Dans chaque livre de Jacques Ancet, la bibliographie se compose de quatre
parties : « Poésie », « Proses », « Essais »
et « Traductions ». Mais qu’on ne s’y trompe pas : cette
quadripartition répond davantage aux besoins de l’édition (classer par genres,
étiqueter) qu’à une nécessité interne à l’œuvre. Car, des narrations échevelées
d’Obéissance au vent aux poèmes
proches du haïku qu’on retrouve dans tel ou tel recueil (notamment l’anthologie
Entre corps et pensée), des traductions
de Jean de la Croix ou des études des Voix
du temps/Temps des voix aux vers
comptés de, par exemple, L’Identité
obscure, c’est toujours une même parole, un même « murmure » (p. 12), qui emprunte souvent à la vague (p.
20) ou au vent ses figures – en un mot : une même voix –, qui s’offre au
lecteur. Et Ode au recommencement,
comme son titre l’indique, et comme le signale aussi l’épigraphe empruntée à
Paul Claudel, porte, se laisse porter
par le même mouvement, en même temps qu’il se propose de relancer, à sa manière, un chemin d’écriture depuis longtemps
engagé.
Ici, il faut souligner tout d’abord l’emploi du verset. Plus qu’une synthèse
entre le vers et la prose si souvent employés çà et là, il faudrait voir en
lui, sans doute, quelque chose comme « cette
vibration si longue à s’éteindre et qui renaît toujours » (p. 60) dont parle le livre, ou encore « cette prose cadencée qui chante un
peu mais pas trop » (p. 77). En somme : une forme souple qui
permet de conjoindre lyrisme et prosaïsme, l’épique et le didactique, le
personnel et l’anonymat, que Jacques Ancet aborde toujours, d’une manière ou
d’une autre, dans ses écrits.
Du personnel, parlons-en : la particularité de cette Ode au recommencement serait aussi de laisser la part belle, plus
qu’à l’accoutumée, semble-t-il, aux références autobiographiques. Apparait en
effet dans maints passages la silhouette du traducteur (p. 13, p. 87), les
allusions au corps (« S’habituer à
son nouveau visage, le nez plus gros, les lèvres plus fines, les yeux cernés,
enfoncés, la coupe changée pour le peu de cheveux », p. 61, « nausée mal aux reins la bouche
pâteuse », p. 67) ou encore l’enregistrement des mots échangés au quotidien,
parfois triviaux (p. 88).
Et pourtant, le poète ne se complait pas dans les plaisirs de l’autoréférence
ou du name dropping. Les noms écrits
sur la page (comme ceux, nettement plus dramatiques, de la p. 66) ou les
notations du jour-le-jour sont une manière de (ou une matière pour), sans cesse,
recommencer le poème. C’est pourquoi
on relèvera dans cet ouvrage les multiples anaphores : « je reviens », bien sûr, qui
ouvre le livre, se trouve souvent à l’entame des versets ou des sections, avant
de se décaler légèrement au milieu ou en fin de versets – et de clore
l’ensemble (« Pourtant je reviens,
une dernière fois, je reviens », p. 85, et « c’est pourquoi revenir c’est ne plus comprendre et pourtant être
là comme jamais », p. 90) ; mais aussi « je vois » et « j’entends »
(dans la deuxième section), ou encore le « il
y a » des choses énumérées.
Les procédés de répétition participent aussi à cette « ode au
recommencement » – de la syllabe aux mots, des versets subtilement repris
et modifiés (« on dirait la même
chose, mais la même chose n’est jamais la même », p. 42) aux sections
entières. Car « c’est toujours le
même air, la même chanson que je répète, que je ne sais que répéter »
(p. 17). Tout ceci se résumant bien dans tels passages où le poète affirme, à
propos du monde : « il est ceci
et cela et ça et ça et ça » (p. 48) ; ou à propos de
lui-même : « je dis là, je dis
là, là, c’est là » (p. 56) – passages dans lesquels on sent bien que
les mots répétés ne sont jamais identiques, que la variation se donne dans le
ressassement, à la manière du fleuve d’Héraclite (« l’eau ressasse son froissement hypnotique », p. 54), et
que la parole obéit ainsi au principe de « ce
caméléon dont parle Keats » et que l’auteur reprend à son compte.
On comprend dès lors que toute la réflexion de Jacques Ancet – dans ce livre
comme partout ailleurs – tourne autour du temps, et de la dialectique
retour/continu : « on ne sait
plus …
// si ce geste qui me traverse est d’hier ou d’aujourd’hui, si hier et
aujourd’hui ne sont pas qu’un seul et même présent recommencé » (p. 17). Le retour, ce sont ainsi les références
au passé, à la mémoire (« le soleil
éclairait les meubles sombres venus d’un inaccessible passé », p. 47, « de nous ne restent que ces traces ou
vestiges, vieilles lettres, photos jaunies, rire lumineux de la jeunesse »,
p. 57, « les choses de
l’enfance », p. 70) – mais un passé qui s’incarne dans le présent du
poème : « j’écoute dans ma voix
revenir la voix de ma mère, de mon père, que j’entends toujours sous les voix »
(p. 23), « est-ce la mémoire qui
parle ou, dans la mémoire, cet instant qui persiste et chaque fois refait le
jour » (p. 33). Car ce retour ne se départ jamais d’un grand mouvement
qui emporte tout le livre, du début à la fin (« l’air qui nous sépare, nous rapproche, nous emporte comme ces
paroles prononcées il y a tant d’années et qui reviennent », p. 80) et
qui est celui de la parole même – pour paraphraser un verset (« une sorte de rumeur d’eau qui
coulerait sous la vie, à moins que ce ne soit la vie même », p. 71).
C’est un continu de vie, un continu de voix, qui fusionne les temps dans le
temps du poème : « je ne sais
plus s’il arrive du passé ou du futur, d’une vie … si intense … que ce qui est
et ce qui pourrait être se confondent » (p. 74), car « demain hier aujourd’hui se bousculent
entre mes mots et c’est encore, entre eux, la même joie, la même
angoisse » (p. 86).
Ces versets, ce livre entier, cette « vibration
de l’infime, et l’infini réverbéré » (p. 90) – comme tout ce qu’engage
un tel travail –, inutile de le préciser (mais disons-le tout de même) n’ont
pas, ne peuvent avoir, de point final.
[Yann Miralles]
Jacques Ancet, Ode au recommencement,
Lettres vives, 2013. Extraits sur le site de
l’auteur.
Rédigé par Florence Trocmé le vendredi 14 juin 2013 à 18h34 dans Notes de lecture | Lien permanent