« Le seul conseil qu’une personne
puisse donner à une autre à propos de la lecture c’est de ne demander aucun
conseil, de suivre son propre instinct, d’user de sa propre raison, d’en
arriver à ses propres conclusions [...] Chacun doit en décider pour soi-même.
Admettre dans nos bibliothèques des autorités, si lourdement fourrées et
enrobées qu’elles soient, c’est détruire l’esprit de liberté qui est la vie
même de ces sanctuaires. »
« Ne donnez pas d’ordre à votre auteur ; essayez de devenir lui.
Soyez son collaborateur et son complice. Si dès l’abord vous reculez, si vous
faites des réserves, des critiques, vous vous empêchez de tirer tout le profit
possible de ce que vous lisez. Mais si vous ouvrez votre esprit aussi large que
possible, des signes, des indices d’une finesse presqu’imperceptible dans le
tour et le détour des premiers phrases vont vous mettre en présence d’un être
humain différent de tous les autres. »
« La première étape – recevoir des impressions avec le maximum de
compréhension – n’est que la moitié du chemin ; une seconde est nécessaire
si nous voulons tirer tout le plaisir d’un livre. Nous devons juger cette
multitude d’impressions ; nous devons faire de ces formes flottantes une seule
forme solide et durable. Mais pas immédiatement. Attendez que la poussière se
dépose, que le conflit et les questions disparaissent ; marchez, parlez,
enlevez les pétales morts d’une rose, ou dormez. Alors brusquement, sans que
nous l’ayons voulu, car c’est ainsi que la Nature opère ses transitions, le livre
nous reviendra mais d’une manière différente. Il flottera au sommet de l’esprit
comme un tout. Et le livre comme un tout est autre chose que le livre absorbé
couramment, en phrases détachées. »
« Ne sont-ils pas des criminels les livres qui ont gâché notre temps et
notre sympathie ? Ne sont-ils pas les ennemis les plus insidieux de la
société, des corrupteurs, des ravisseurs, les auteurs de livres faux, de livres
truqués, de livres qui emplissent l’air de pourriture et de miasmes ?
Soyons donc sévère dans nos jugements : comparons chaque livre avec le
plus grand dans son genre. [...] et de même avec la poésie, quand l’enivrement
du rythme a cessé et que la splendeur des mots s’est évanouie, une vision nous
reviendra, et il nous faut la comparer au Roi
Lear, à Phèdre, au Prélude [...] et nous pouvons être sûrs
que la nouveauté de la poésie et du roman nouveaux en est la qualité la plus
superficielle et que nous n’avons qu’à modifier légèrement, non à refondre, les
principes d’après lesquels nous avons jugé les anciens. »
« Il nous faut rester des lecteurs. Nous ne viserons pas à cette gloire
supplémentaire qui appartient aux rares êtres qui sont aussi des critiques.
Mais nous n’en avons pas moins notre responsabilité de lecteur, et même notre
importance. Les critères que nous posons et les jugements que nous portons
s’insinuent dans l’air et deviennent partie de l’atmosphère que respirent les
écrivains en travaillant. Une influence est créée, qui le marque, même si elle
ne trouve jamais son expression imprimée. Et cette influence, si elle est bien
préparée, vigoureuses, personnelle, sincère, pourrait être de grande valeur
aujourd’hui, quand la critique se trouve par la force des choses en suspens,
quand les livres défilent comme une procession d’animaux dans une baraque de
tir et que le critique n’a qu’une seconde pour charger, viser, tirer, bien
pardonnable s’il prend un lapin pour un tigre, un aigle pour une volaille, ou
manque son but et perd son coup contre quelque pacifique vache paît dans le
champ voisin. »
Virginia Woolf, « Comment lire un livre », in L’Art du Roman, Coll. « Signatures », Points, 2009, pp.
168, 169, 178, 179, 181,