Les poètes de l'Obériou
Lorsque la poésie n'oublie pas qu'elle est poésie, il n'y a pas de temps mort.
Soumise à une féroce censure, celle que les obérioutes ont endurée, ou passée
au révélateur de la célébrité, parfois plus mystificatrice encore, cannibale,
cruelle que bien des décrets et autres prohibitions, la poésie qui épouse les
états successifs de la langue préserve, dans ses rythmes et ses vers, les
personnes qui l'ont incarnée et les lieux où elle a été partagée selon
plusieurs années, décennies, siècles ou millénaires après avoir été composée.
Est-ce à dire qu'il y a une forme de poésie éternelle ? Non, bien sûr. Et à y
réfléchir aucune époque ne l'a prétendu. Ou plutôt, toutes l'ont toujours
affirmé à leurs façons.
Aujourd'hui, lire un poème de Daniil Harms, Guennadi Gor, c'est autant
l'entendre surgir d'une humanité que nous partageons avec l'un ou l'autre, que
l'adapter aux circonstances de notre vie. De fait un poème selon Mandelstam et
Khlebnikov, figures tutélaires de l'Obériou*
(le premier auteur d'un poème mémorable sur Lamarck) attend de ceux qui
le lisent qu'ils lui offrent ses visages, ses formes neuves. Les mouvements
d'adaptation de la poésie, ombres portées d'évolutions voulues et accidentelles
de la langue parlée et écrite, incarnent dès lors une permanence à travers le
réel toujours renouvelé. Parler d'éternité à propos d'un poème ou de toute
autre réalisation humaine, reviendrait donc à se sentir affecté par une
création dont la vertu principale serait d'exiger de ceux qui la découvrent, de
la prolonger pratiquement par leurs actions, d'autres poèmes ou paroles afin
qu'elle se préserve à travers l'histoire et l'espace de la même façon que les
espèces se perpétuent en se reproduisant.
Ainsi la poésie obérioute peu à peu redécouverte et tolérée en Russie sous
Khrouchtchev, puis plus franchement autorisée depuis la Perestroïka
(reconstruction) et la Glasnost (transparence) lancées par Gorbatchev, a connu le
même succès auprès des lecteurs que les poètes de l'Age d'argent auxquels se
rattachent les poètes cubo-futuristes interdits, il y a un peu plus d'un
siècle, à la fin des années vingt. Obériou qui très vite sera jugé antirévolutionnaire
et synonyme d'hooliganisme. Cette même délinquance, voyoucratisme - au moment
où paraît cette anthologie éditée par Henri Abril - invoqués pour condamner
trois jeunes femmes à deux années de camp de travail en Russie pour trente
secondes d'une performance ironique dans une cathédrale où Dieu était prié de
chasser le tyran autoproclamé du pouvoir. Venues d'une mouvance protestataire
(Voïna qui signifie guerre, héritier des mouvements engagés des années vingt),
les Pussy Riot (groupe musical et féministe) se revendiquent de leurs aînés.
L'une d'elles ** dénonçant un procès stalinien, n'a pas manqué de mentionner -
parmi d'autres figures littéraires et dissidentes citées par elle, dont Joseph
Brodsky qui lui aussi il y a quelques décennies a été condamné pour
hooliganisme et parasitisme social dans le même pays - les poètes obérioutes
surgis intacts de l'oubli, alliés exigeants et jamais dogmatiques des libertés
humaines inaliénables figurées par leurs performances et créations verbales.
La baignoire d'Archimède, écrit Henri
Abril, est le nom du projet d'un
recueil collectif de poètes obérioutes, d'autres poètes moins expérimentaux,
les Frères Sérapion et de critiques littéraires parmi lesquels Konstantin
Vaguinov, Tikhonov, Tynianov. Ce livre aurait dû sortir en 1929, mais n'a pas
été édité. Non que les obérioutes aient alors été victimes de la censure ou
d'oukases intempestives, mais suite à des désaccords formels entre poètes et
théoriciens, dont Chlovski, avec lesquels Harms et ses amis échafaudaient l'art
de demain. Ce n'est que peu après ce projet inabouti qu'ils ont été interdits,
arrêtés, pourchassés par le régime politique de l'époque.
Pourtant, jamais ils n'ont paru vouloir dévier de leur visions de la poésie.
L'impression qu'ils laissent, malgré leur impossibilité de continuer leurs
créations selon leurs désirs, fait penser à ces moments où nous nous endormons
avec le son de paroles familières à l'oreille, si bien qu'au moment de notre
réveil nous les cherchons et nous attendons à les entendre poursuivre leurs
musiques alors qu'il arrive que nous les ayons rêvées entre-temps. Ce que ces
poètes vivaient en assemblant les mots d'une façon nouvelle, n'était pas
négociable. Cela coulait probablement de source pour eux d'une façon
irrépressible, eau d'une rivière ou d'un fleuve, ou sang dans les veines, si
bien qu'ils ont réussi à transmettre l'élan de cet impératif vital.
La poésie obérioute, moins aléatoire que le dadaïsme et le surréalisme auxquels
elle a pu être comparée, consiste plus à jouer avec les significations des mots
qu'avec leurs sonorités. Prise à bras le corps, la question de l'insensé - Brille l'étoile du non-sens Elle seule est sans fond écrit Alexandre Vvedenski très lié à Daniil
Harms, une grande partie de leurs créations respectives et communes ayant pu
être sauvée contrairement à nombre de poésies de leurs amis - permet aux
obérioutes d'enjamber les ismes partagés
entre ultra-réalismes, imitant la langue officielle de l'administration,
dépouillés de toutes images et métaphores, et les écoles de l'absurde, du
soupçon, opposées au monde commun, vécu par tout un chacun. Plus proche des
réunions du Grand jeu et des poésies
de René Daumal que de toutes écritures automatiques de la même époque, les
obérioutes, dans le sillage des cubo-futuristes, loin de voir dans le nihilisme
une malédiction, un facteur de troubles et de désespoir, y trouvent une
occasion inestimable de relancer les dés, d'explorer en aventuriers toutes
normes et définitions des modes d'être ensemble, proches qu'ils sont de
Malévitch qui encourage leur intrépidité et de la physique d'Einstein qui ouvre
avec la quatrième dimension des perspectives infinies à ce jour laissées en
friche, dédaignées par nous au profit de logiques binaires exclusives.
Les altérations et engendrements successifs des objets les uns par les autres,
qu'ils soient espèces de la nature ou abstractions, offrent une cohérence
nouvelle à nos perceptions et sensations, au point que l'organisation du monde
habituelle finit par nous sembler à son tour exceptionnelle, étrange. Si
finalement les sons s'attirent et muent lentement, ce ne peut et doit être que
par l'attirance d'une réalité construite dont les sens, les vouloir dire
toujours inattendus, magnétisent les déplacements progressifs. Et plus la
réalité autour d'eux devient normée et exclut tout écart avec ses interdits
couvrant chaque relation humaine, plus s'installe à travers leurs pratiques du
langage une cohérence qui rend les utopies rêvées proches, concrètes, à même
d'être débattues par chacun. L'humour loin d'être pièce rapportée de ces
actions, performances, réunions, poèmes écrits, est le cinquième élément
omniprésent de cette poésie.
Guennadi Gor dont les poèmes écrits en 1942 (année de la mort de Daniil Harms en
prison) trouvés par ses proches après sa mort auraient pu ne jamais être
publiés ni lus par personne***, serait-il celui qui sauve de la nuit noire,
rejoignant la liste des disparus, Nikandr Tiouvélev ? Poète qui n'a laissé
d'autres souvenirs que quelques vers et dont Gor se serait souvenu
inconsciemment ? Gagné par le mobilisme d'Ovide et de Héraclite, Guennadi Gor
est peut-être bien devenu lui-même Nikandr Tiouvélev dont il n'avait
probablement jamais entendu prononcer le nom ni lu aucun vers. Ainsi la poésie
est/serait-elle ce fleuve, espace des traversées, écrit et parole d'un ou
plusieurs noms, signés et anonymes, le commun,
En nous coulait le fleuve, en nous,
Mais la voix de l'aube défaille.
L'enfance : un buisson desséché,
Et tout est creux comme une paille.
Nous briserons notre vie d'un coup
Pour que, plus limpide qu'un verre,
La pensée fleuve coule en nous.
[René Noël]
*association pour l'art réel n'excluant aucun possible de la vie
**Nadejda Tolokonnikova : ses amies, Maria Alekhina et Ekaterina Samoutsevitch
ont elles aussi prononcé un plaidoyer en faveur des libertés fondamentales.
Philosophes de formation, artistes, ces trois jeunes femmes inscrivent leurs
noms parmi les générations de dissidents
***Blocus, Guennadi Gor, traduction
de Henri Abril, éditions Circé, 2010
La baignoire d'Archimède, anthologie de
l'Obériou, choix, traduction et présentation de Henri Abril, Circé, 2012