DESTINATION SANS FIN
Si je dois mourir
tranchez ma gorge
et brûlez-la sur le bûcher
de leur indifférence.
Cela ne m’importe pas plus
que ceci, de prendre
ta main dans ma
main et tourner ensemble le dos
au naufrage
non de nos vies
mais celui où nous fûmes enclins
à les vivre. Je ne voudrais pas
marcher seul ici, où
l’obscurité encercle, où ton visage
rayonne par-delà l’enflure de
mes doutes et éclaircit la brume
de mon appartenance. Reste proche
que je puisse te tenir légèrement
sinon la peur intérieure déchi
quèterait les quelques mesures que j’ai
établies contre la nuit.
L’amour n’est rien d’autre que ça
une paille contre le vent
qui nous abat au sol
sans soumission. Viens
amour, viens, prends cette
ombre que j’appelle moi : jette
la contre la pierre, de crainte que la noirceur
devienne nous. Viens me précipiter
en bas contre la grève, où
le sable nous enlace.
L’amour est comme l’amour, un bébé
comme un bébé, le sens comme
la mémoire, lumière comme une lumière.
Un voyage est détour
et une poche un charme
dans lequel naissent les leurres.
Un nuage est un nuage et
une histoire comme une histoire,
chanson c’est chanson, la fureur
comme une fureur.
Extrait de Charles Bernstein, Dark
City, Sun & Moon 1994. Traduit de l’anglais (américain) par Jean-René
Lassalle.
ENDLESS DESTINATION
If I should die
cut out my throat
and burn it on the pyre
of their indifference.
It means no more to me
than that, to take
your hand in my
hand and turn our backs
from the wreck
not of our lives
but where we have been given
to live them. I would not
walk alone here, where the
dark surrounds, where your face
radiates beyond my swollen
misgivings and clarifies the mist
of my belonging. Stay near
that I may hold you lightly
else the fear inside tear
away what measures I have
held against the night.
Love’s no more than that
a straw against the wind
that blows us to the ground
without submission. Come
love, come, take this
shadow I call me: cast
it against stone, lest the gloom
become us. Come cast me
down ‘gainst shore, where
sand enfolds us.
Love is like love, a baby
like a baby, meaning like
memory, light like light.
A journey’s a detour
and a pocket a charm
in which deceits are borne.
A cloud is a cloud and
a story like a story,
song is a song, fury
like fury.
Extrait de Charles Bernstein, Dark City, Sun & Moon 1994.
•
DANS LE ROSE
Voyons maintenant quelques conseils pour les futurs
pères. Ne jamais porter de chapeau à
une pendaison ou amener un oreiller de plumes
pour répéter le violoncelle. Ne pas accepter
le professeur de culture ni le ministre
du goût, mais attaquer quiconque
occupe imbu de soi la place de ceux-là
méritent ça. Prends les fissures
du mur comme ton credo ou but –
obscurité loge dans l’œil de
certains ne verront pas –
ce qu’ils peuvent comprendre
ne vaut pas le prix
d’une conserve usagée. Je suis peut-être loco
mais au moins j’écoute : Quoi
que tu aies zappé ferait un Paradis
de Contreplaqués.
C’est la différence entre vérité
et réalité : l’une se met en scène
au tribunal de la circonstance brute
l’autre est cadrée par ses propres
insistances. La vérité est religieuse, la réalité
culturelle, ou plutôt
la vérité est la base de la réalité
manifestée mais la réalité intervient
contre toute attente.
Extrait de : Charles Bernstein, Dark
City, Sun & Moon 1994.
Traduit de l’anglais (américain) par Jean-René Lassalle.
IN THE PINK
Now let’s turn to some advice for expectant
fathers. Never wear a hat to a
hanging or carry a feather pillow to
cello practice. Suffer not the
professor of culture nor the minister
of taste, but assail all who
complacent sit in the place of those
deserve it. Take the cracks on
the wall as your credo or call –
obscurity’s in the eye of
ones will not behold –
what they can understand
isn’t worth the price of
a used tin can. I may be loco
but at least I listen: What
you’ve tuned out would make a Paradise
of Plies.
This is the difference between truth
and reality: the one advertises itself
in the court of brute circumstance
the other is framed by its own
insistences. Truth’s religious, reality
cultural, or rather
truth is the ground of reality’s
appearance but reality intervenes
against all odds.
Extrait de Charles Bernstein, Dark City, Sun & Moon 1994.
•
TEMPS D’OMBRE (extrait)
[Walter Benjamin / Friedrich Hölderlin]
Benjamin :
Dans le contexte de la densité poétique
Tous les caractères acquièrent l’identité
Hölderlin :
Proche il est
Difficile à appréhender
Benjamin :
L’impénétrabilité de la relation résiste
À tout mode de compréhension
Autre que celui du sentiment
Hölderlin :
Ton pas, ne foule-t-il pas
Ce qui est vrai, comme des tapis ?
Benjamin :
Le poétisé, qui est identique à la vie –
Hölderlin :
Tu es un daim solitaire.
Ta timidité est ta manière
De pénétrer dans le monde.
Cela est ton courage.
Benjamin :
Et après ? Qu’est-ce qui est en attente ?
Hölderlin :
Rien n’attend
Que l’espace immobile
Entre les choses
Tu y cèdes
Comme un chant
Benjamin :
La mort un voile
Qui s’ouvre
Sur le vide
Hölderlin :
Dans lequel le céleste
Se rassemble
Benjamin :
Radieusement poreux
Hölderlin :
Sobre en son sacré
Benjamin :
Mais la beauté
N’est jamais dans le lever
D’un voile.
C’est le secret
De son étreinte.
Hölderlin :
Ne sont-ils pas, les vivants –
Nombre d’entre eux –
Connus de toi ?
Benjamin :
Ce qui est vivant
Peut être perçu
Seulement par le moyen
De ce qui ne l’est pas.
Les morts parlent
Mais seuls les vivants
Les entendent.
Hölderlin :
Retournant, formant son soi, atteignant sa demeure –
Extrait de Charles Bernstein, Shadowtime, Green Integer 2005.
Traduit de l’anglais (américain) par Jean-René Lassalle.
SHADOWTIME (extrait)
[Walter Benjamin / Friedrich Hölderlin]
Benjamin :
In the context of poetic density
All figures acquire identity
Hölderlin:
Near is
And difficult to grasp
Benjamin:
The impenetrability of relation resists
Every mode of comprehension
Other than that of feeling
Hölderlin:
Your foot, does it not walk
On what is true, as upon carpets?
Benjamin:
The poeticized, which is identical with life –
Hölderlin:
You are a lonely deer.
Your timidity is your way
Of entering the world.
This is your courage.
Benjamin:
And after? What awaits ?
Hölderlin:
Nothing waits
But the motionless space
Between things
To which you surrender
As song
Benjamin:
Death a veil
That opens
Onto a void
Hölderlin:
In which the heavenly
Gathers itself
Benjamin:
Radiantly porous
Hölderlin:
Sacredly sober
Benjamin:
But beauty
Is never in the lifting
Of a veil.
It is the secret
Of its enfolding.
Hölderlin:
Are not the living –
Many of them –
Known to you?
Benjamin:
What is alive
Can be perceived
Only by means
Of what is not.
The dead speak
But only the living
Hear them.
Hölderlin:
Returning, forming into itself, coming home –
Extrait de Charles Bernstein, Shadowtime,
Green Integer 2005.
Les Editions Joca Seria viennent de sortir un beau livre de Charles
Bernstein : Pied bot
(traduit par Martin Richet).
Le livret de l’opéra Shadowtime par Charles Bernstein, dont le thème est
la mort hallucinée du philosophe Walter Benjamin, est disponible
en version française sous le titre « Temps d’ombre » sur le site Droits
de Cités (traduit par Juliette Valéry) :
Charles Bernstein dans Poezibao :
bio-bibliographie
un
extrait
[Jean-René Lassalle]
Rédigé par : Virginielebrun.wordpress.com | lundi 03 septembre 2012 à 14h01