Bernard Noël à travers deux revues
Dans ce double numéro d'Europe (1) l'objectif est de donner à entendre la résonance qui existe entre toutes les interventions de Bernard Noël, qu’elles soient d’écriture ou de parole, de dessin, de mise en scène ou de traductions, d’embrasser sa carrière pour rendre visible la cohérence et la tonalité indéfectible de son œuvre, de faire découvrir sa voix et sa pensée aux jeunes générations.
Nous entendrons tout d’abord un trio de voix où surgissent des souvenirs personnels, puis, des analyses plus stylistiques mais où Bernard Noël apparaît souvent, de biais, sortant des ombres de ces analyses littéraires, comme si sa personnalité y résistait. Mais c’est tout d’abord deux poèmes qui sont proposés. Et un entretien avec Chantal Colomb-Guillaume qui a préfacé et coordonné ce numéro. Il y aborde l’Aubrac contemporain, l’obstacle personnel que fut l’occitan parlé à la maison durant son enfance, ses études dans une École de Journalisme qui l’envoyèrent dans les cafés de Saint-Germain-des-Prés et son appartenance au réseau Curiel avant d’aborder les souvenirs liés aux premiers ouvrages : L’auteur de Extraits du Corps n’avait pas d’existence et celui du Château de Cène n’a commencé à exister que vers le milieu de 1969, mais sans me donner à vivre une double identité car, loin de m’identifier à lui, j’évitais de me signaler sous son nom (…).
Le Dictionnaire de la Commune fut une entreprise politique mais aussi le moment où il commença à signer Le Château sous son véritable nom. Il y eut ensuite Onze Romans d’œil, Romans d’un regard, et Les Peintres du Désir : Le regard est inséparable de l’espace qu’il génère, qu’il occupe, il s’en suit que regarder le regard, c’est faire l’expérience de l’espace dans son unité (…) Peut-être le rapport de la poésie et de la peinture tient-il dans le rapprochement un peu barbare de ces deux mots.
Un poème de Bernard Noël titré Le livre de l’Oubli suit cet entretien :
L’usage normal de la langue : compter et conter. L’écriture est fondée sur un détournement originel qui s’oublie tellement en lui-même qu’elle cherchera toujours d’où elle vient. (…) Le pouvoir est assuré du présent : il sait qu’il n’y a rien hors de lui. Étant propriétaire du présent, il l’est aussi du passé, et cela suffit à faire croire à son avenir. Il est d’ailleurs ce dont l’avenir ne change pas la nature. Le pouvoir contrôle notre relation avec le temps. Seul l’oubli peut le déranger. L’oubli :le contre-pouvoir (…) Mon corps est mon seul lieu, mais il ne tient qu’à un nom, et ce nom a pour fonction de le rendre à l’oubli, dont il est fait.
Un autre nom de poète suit ce poème, Adonis, Pour le salut du temps, en hommage à Bernard Noël :
Dans la houle du plaisir, il m’arrive souvent de nager dans les vagues d’un corps caché qui s’entrechoquent avec les crêtes du corps que j’étreins. Ce corps caché n’est nullement une supposition mais le prolongement incandescent de vos organes qui voyagent dans ceux du corps étreint. Extension – comme s’il était une autre vie dans une autre contrée. Nous entrons ensuite dans l’atelier du poète par la plume de Claude Margat qui dessine en creux le portrait de l’artiste, l’architecture vivante à l’intérieur de laquelle niche le vécu de la maison, cet autre corps de la maison ou des voûtes et des étages s’échelonnent sous des livres et des tableaux qui semblent davantage la porter, la tirer encore plus haut plus que de l’encombrer. Un souvenir partagé par François Bon dans un article vif et ému : là je le revois dans une des salles en sous-sol de l’Assemblée Nationale, je crois que c’est la seule fois où je suis entré à l’Assemblée Nationale, on est serrés, on a trop chaud, et lui il a ses cheveux en arrière, des feuilles blanches à la main, et il lit un texte violent, un de ceux qui définitivement changeront l’incipit du mot censure, l’annuleront pour nous tous dans la subversion personnelle qu’implique, puisque c’est notre espace de travail, le mot sensure qui pour toujours est sien. Collot confirme cette impression d’une œuvre bâtie à hauteur d’homme : Pour avoir traversé comme Eluard, le tréfonds des ténèbres, Noël refuse l’hermétisme et l’obscurantisme où se complaisent tant de contemporains, il n’a de cesse de conduire l’obscur vers la lumière pour atteindre une sorte d’évidence poétique, qui est aussi un acte d’amour envers cet autre qu’est le lecteur. Paul-Otchakovsky Laurens qui publie ses oeuvres complètes en ce printemps 2011 revient sur la création de la collection « Textes » en 1972 chez Flammarion dans laquelle il a impliqué Bernard Noël et analyse sa lecture : Ce que j’aime, c’est que c’est une écriture à la fois de la pensée et de la sensualité, c’est-à-dire une écriture qui se pense, qui s’articule autour d’une pensée mais cette pensée avance par le moyen d’une analogie aux sens, à la sensualité.
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