L’écrivain italien Giuseppe Bonaviri vient de mourir, ce 21 mars 2009.
« Là où il
associe le vers et la prose, Bonaviri est le plus novateur. [Dans L’incominciamento], il alterne les
proses et les poèmes noués autour d’un thème identique. Deux traitements
stylistiques résultent de ce parti pris. Comme si prose et poésie était sommés
de mêler leurs attributs pour chanter la louange du créé ou, encore,
interpréter les mystères. Bonaviri part du moi privé pour finir par évoquer la
palpitation de l’univers dans un mouvement panique [...] Puisant dans les
métaphores médicales et scientifiques, le médecin-écrivain Bonaviri renouvelle vigoureusement
le langage poétique. Il greffe la tradition littéraire sur l’oralité tout en
faisant un large usage des dialectes siciliens et des archaïsmes. Il se veut
ubiquitaire et atopique. »
Philippe di Meo, extrait de l’introduction à un choix de traductions de L’incominciamento, publiées dans l’un
des deux numéros spéciaux de la revue Po&sie,
consacrés à la poésie italienne, ″30 ans de poésie italienne″, 1, p. 163.
Harmonie
Si l’idée du temps – du Timée
de Platon à Saint Augustin et, de ces derniers, jusqu’à Kant et Newton − nous a
conduits, tout au long des siècles, au sentiment du projet de Heidegger et aux
relations des mouvements, aux variations électromagnétiques d’un champ selon
Einstein, elle demeure pour moi liée au souvenir d’un temps immobile et sphérique
dont me parlait mon père. Tailleur lorsqu’ il était jeune, dans la Grand’Rue1
de Mineo, homme des plus timides, silencieux, plutôt sombre bien que prompt à
des colères soudaines.
Lorsque nous regardions depuis le haut plateau de Camuti, où explosait le vent
mêlé au blé, me montrant face à nous, au-delà de la vallée d Fiumecaldo, notre
village, qui s’arrondissait sur la montagne, en splendeur, il me disait : « Écoute,
Pippino, Mineo est devant nous avec ses artisans qui travaillent, avec les
femmes qui sans s’interrompre vaquent à leurs tâches quotidiennes ; et, en
contrebas, dans les vallées, dans le jointures des cimes doubles, et sur les
hauteurs, travaillent les paysans ; ou, encore, les chèvres cherchent leur
nourriture parmi les maquis et les sommets dépourvus d’arbres. Si avec ton
esprit, tu assembles le tout à l’aide de fils, de soie par exemple, et le
couds, comme je le fais pour un costume, dans la même aiguillée, tu emmêles artisans,
paysans, femmes, bêtes et arbrisseaux. Autrement dit, tu obtiens un temps rond,
parfait, qui en chacun de ses points vibre circulairement d’harmonie. »
Enfant, ce jeune homme, mon père avait écrit des poèmes que j’ai publiés, du
moins ceux qui ont survécu, dans une plaquette intitulée L’Arcano (Ed. Bibò, Fr.). D’après ce volume, je cite quelques vers
qui reflètent cette intuition d’un temps sphérique, qu’un animisme et une
pensée magique voulaient syncrétique : « Entendez, c’est un chant
suave/d’enfants qui dans la journée/fragrante, monte comme par enchantement/dans
l’air parfumé./C’est un chant joyeux/qui à traves champs s’égare/dans l’air
flottant/il se cherche, se trouve, se confond. » (Le 20 octobre 1919, lorsqu’il
écrivait ces vers, mon père avait dix-sept ans). Certes, tandis qu’à cette
époque à Mineo les femmes tissaient du lin, ou appelaient des centaines de
poules et de coqs dispersés par les pentes, avec des cris comme « chicchiì, chicchiì », ou encore « puripò, puripò », dans ce temps
omniprésent où, parce que contemporains, tous les êtres non divisés par la mort
étaient vivants, Achille devait combattre à Troie, tandis que vers le règne de
Cambay, marchaient les chameaux et des marchands, portant de l’encens, des
épices, des dattes et des vêtements d’or.
Harmonie
Les fourmis contournaient une aire de battage
ronde où en deux mille cercles, l’âne
suivait le lent paysan chanteur,
joyeuse était la pie sur l’olivier.
Toute blanche, parmi des sauterelles
et des grillons, dans l’été indolent,
en guirlande d’épis, et grottes gonflées
de racines, marchait la déesse Cérès.
Le chevrier jouait de la cornemuse qui ivre
reparcourait le cristal de roche et les pentes,
les aiguilles des tailleurs résonnaient
d’ardeur, le poisson était assoupi dans les abîmes.
Sur les tuiles brisées en cramoisi et fils d’or,
le maçon coiffait des gouttières ;
auprès du torrent Xanthos au lit rouge,
Achille dormait sous la forteresse de Troie.
Un coq chanta vers le noble règne de Cambay,
le potier travaillait de jaunes argiles selon les règles
de l’art, depuis un noyer, d’une voix mélodieuse,
la voix du pic rejetait des pièces d’argent
Giuseppe Bonaviri, extrait de L’incominciamento, traduction de Philippe di Meo publiée dans l’un des deux numéros spéciaux de la revue Po&sie, consacrés à la poésie italienne, "30 ans de poésie italienne ″, 1, p. 16
Bio-bibliographie de Giuseppe Bonaviri.
Index de Poezibao
Une de Poezibao
Sur simple demande à [email protected] :
→ Recevez chaque jour de
la semaine "l'anthologie permanente" dans votre boîte aux lettres
électronique
ou
→ Recevez le samedi la lettre d’information, avec les principales parutions de
la semaine sur le site (les abonnés à l’anthologie reçoivent automatiquement
cette lettre)
• Merci de préciser "abonnement à l’anthologie" ou "abonnement à
la lettre seule″
1 Cf. Giuseppe Bonaviri : Le Tailleur de la Grand’Rue, L’Imaginaire, Gallimard (N.d.T.).