Qui a dit que la poésie d’Alice Massénat était
difficile ? Serait-ce par ailleurs pour contrebalancer l’hermétisme
légendaire de l’écriture poétique, plurimillénaire, pluridisciplinaire, de dire
que celle présentée ici, plus que nulle autre, repose sur un lent travail de
maturation et de décantation, un tant soit peu douloureuse, il est vrai ?
Si on remarque en effet que « Le Catafalque aux miroirs » fut écrit
entre 1990 et 2003. Chose plutôt rare pour un livre de la sorte, physiquement
peu épais. Au moins, ne pourra-t-on réfuter la constance et la sincérité qui
ressortent de ce projet – Ipso facto !
Peut-on également parler de transe verbale dès lors que le
langage est transcendé par une fluidité si tangible, à rebours de ses propres
motifs, semble-t-il, ruinant ainsi toutes catégories, toutes notions de style
voire de valeur ? Peut-être, au fond ! Car au commencement était le Verbe.
Et le Verbe était… fou ! A
savoir, bien avant la moindre proposition d’éthique castratrice inventée par
l’homme, partant d’idée de transgression. Or, c’est bien naturellement d’une
poésie inadmissible qu’il s’agit ici alors que tout lecteur virtuel se voit mis
en garde dès les premiers abords du texte : « votre ombre qui se tait (…)
avec l’espoir de vous dépecer (…) de vous surseoir ».
Le ton de la poète se prête volontiers au jeu de la folie
émancipatrice, sans aucune concession, louant ses « égarements »
comme des « barbaries de champ de foire… » Pas de fausse pudeur de sa
part ; ni de vraie exubérance donc. Mais un monde couve du dessous,
quelque peu inquiétant. De sous la gangue (ou sa sœur paronyme) condamnée à se
fendiller éternellement. Ça bouge, sans jamais éclore. Le monstre langagier
rêve – c’est sa vie – se défoule en rêvant. La
nuit remue, eût dit de son vivant un autre amateur de la nuit des mots.
D’où il apparaît que rien n’en sortira de totalement indemne. Rien moins que
profondément hilare, dément, bondissant en hurlant, un jour, au beau milieu de
l’arène, après des années et des années de claustration. Qu’il y ait un public
ou non. Entendre par là : des lecteurs.
Derrière les mots, la révélation. De toute une vie. Et puis
surtout la liberté à conquérir d’urgence. Car être libre, Alice Massénat y
aspire avec une volonté plus que visible, quitte à tuer, non sans souffrance
(tant pis pour lui !), le gendarme du sens en chacun de nous. Or, quoi de
mieux que l’usuel couteau à « cran d’arrêt » pour ce faire, dont
l’efficacité s’est tant de fois vérifiée, « …briguant l’incartade, les
songes à gros bouillons / revendiquant un hier cent fois maudit / ses mots / A
tous ces chiens plus merdes qu’humains… »
On penche pour une conscience atteinte au plus profond tant
la voix qui la porte et la rejette tour à tour déborde l’espace du langage.
Voix nue plus que nue – impudique,
s’indignerait l’esprit pudibond ; décadente en apparence mais garantissant
sa survie à cette condition, par ce qu’il lui reste – douloureusement – d’élan
créateur. Au sens érotique du terme. Soit dans
le texte. Ou comment apprendre à tuer la mort en faisant feu de tout bois, peau
neuve de toute mue, ramassée ça et là ; histoire de ne jamais perdre le
fil de sa propre recréation, dans la panique, on peut le comprendre. Ainsi
« quand tu te recrées », Madame Massénat, n’est-ce pas dans le but
d’opposer « le silence d’une morte qui s’incruste » aux
« ruts », aux « foutres qui s’invitent », aux
« spasmes » enfin (en une danse érotique qui leur conviennent) ?
L’ombre de Bataille plane, entre Eros et Thanatos. Ah, chère Madame
Edwarda !… heu, Massénat !…
Que la logique des poèmes du Catafalque soit de rêve, d’obsession, d’angoisse ou même
d’exécration importe peu. L’essentiel réside d’une part dans une atmosphère qui
assume ses formes de mal aise par quoi tout l’univers tremble ; et d’autre
part, en compensation de la violence d’un tel art de vivre, dans la célébration
de ce même univers, d’une maîtresse-voix allant jusqu’à s’étreindre elle-même dans son étau faute de corps à
proximité. D’un amour terrifiant ! Arachnéen ! C’est-à-dire sans
pitié à l’égard des convictions humaines, celles-ci foulées aux pieds.
Fi pourtant de rituels compulsifs qui confondent poésie avec
attitude poétique, lorsqu’on ne voudrait voir dans une sensibilité à vif
qu’inconditionnelle démarche ; que réprouverait certainement la morale de
l’écriture selon Pound : la seule que représente l’exactitude
foncière de l’expression (sic). Comptant par ailleurs qu’à travers toute
expérience d’écriture s’érige un lexique peu à peu, à même de nous faire
connaître et reconnaître son auteur, quelque soit son degré de sincérité qui
transparaît – et ici, sincérité il y a. Assurément ! Avec style,
encore ! Alors que la fonction poétique est autre chose que
communicative ou vague signifiant se déclarant comme tel : comme
d’enterrer vivantes les ombres d’un classicisme répétitif et suranné, par
exemple, les vilaines bêtes ! « chaque fois dans le lointain écart…
entre ces murs à l’affût… hilare dans la nuit de l’escalier… », avec un
rire qui transbahute les règles, les formes, les fondements mêmes de nos
valeurs révélées fragiles du monde dit visible, et sensible. Avec un rire
malgré les « lèvres qui se découpent au diamant ».
« Mamour / (…) Permets-moi de te crier tous ces viols
qui se percutent le front… », clame encore l’arachnide.
Qui a dit que la poésie d’Alice Massénat était
violente ? Référence à cette conduite énonciative décidément sans mystère
sur ses intentions d’élargir le cercle de l’âme profondément sexuée qui
s’ignore. Par le biais de cette voix d’avant le verbe ét(h)ique, que nous avons
abandonnée un jour par maladresse, par paresse et par lâcheté. Voix – ou
« verbe d’instinct » – qu’on retrouve en ces pages, bien sûr.
Ce pourquoi, âmes sensibles, il serait préférable que vous
n’entamiez jamais ce livre. Au risque qu’en retour il ne vous entame.
Une note de lecture de Mazrim Ohrti
Alice Massénat
Le Catafalque aux miroirs (éditions
Apogée)