De la saturation
Il me faut prolonger la réflexion sur la saturation de l’espace de la parole par certains contemporains.
Rendue plus attentive par ces premières constatations, une autre caractéristique m’a frappée ces derniers temps, la rapidité effarante du débit de la plupart de ceux qui interviennent dans l’espace public. Au fond tous, ceux qui saturent l’espace de la parole (P. Szendy, R. Enthoven), comme ceux qui parlent trop vite, me font l’effet de gosses qui ont peur qu’on leur reprenne la parole. Ou bien d’étudiants qui s’efforcent d’empêcher leur maître de penser à ce qu’ils disent, car ce dernier risquerait alors de démontrer la fragilité d’une argumentation, de démonter un édifice bien trop fragile. Il faut l’hypnotiser. Il faut oublier la mort au bout de chaque phrase, le silence définitif à venir, oublier que le temps, et pas seulement celui de parole, est mesuré.
A contrario, très étrange parfois, la pratique d’un Barack Obama qui s’arrête longuement à la fin de chaque phrase. Comme s’il l’avait lancée dans l’espace réel et virtuel et la laissait se propager, par ricochets. Puis il tourne légèrement la tête comme s’il prêtait l’oreille à cette propagation du son, comme s’il s’interrogeait sur sa réception.
Certains livres contemporains aussi saturent l’espace de la page de telle sorte qu’il est impossible de trouver un point d’accès à ce « mur ». Il peut s’agir de très belles écritures mais elles laissent trop peu de place au lecteur. Elles tendent à le tétaniser, à obnubiler sa conscience (la répétition joue souvent un rôle crucial), de telle sorte que son imaginaire, sa réflexion, ses perceptions ne peuvent se déployer, le jeu magnifique de la lecture, cet échange secret et hyperactif entre le texte lu et le lecteur ne peut se faire, toutes les vis sont serrées à mort. Oui à mort, c’est bien de cela qu’il s’agit. Pas de vie, pas de respiration, pas de supposition de l’autre, ici.
Le plus grave
Le plus grave, saturation de l’espace du prétendu dialogue, saturation de la page, c’est que ces pratiques renvoient à une dominante de notre civilisation. Partout il y a cette saturation : d’images, de sons, d’informations, de possibilités aussi. Ce qui rend le choix de plus en plus difficile et, par impuissance à l’opérer, pousse à laisser ce choix aux autres. En ce temps de Noël, je suis affligée des propositions tellement uniformes et convenues sur les réseaux sociaux, Messie de Haendel, carols anglais, petit papa noël et tutti frutti. Qui propose une réflexion plus profonde, sur la naissance, sur les cycles, sur l’alternance de l’attente et de l’avènement ? Qui ouvre la voie vers des œuvres plus secrètes, plus anciennes ou donne une lecture nouvelle d’œuvres essentielles comme l’Oratorio de Noël de Bach ? Le kitsch du Concert de Noël à Vienne : insurpassable et désolant !
Je suis convaincue par ailleurs qu’il y a un hiatus grandissant entre notre nature profonde, fruit d’une évolution génétique somme tout plutôt lente et l’accélération des modes de vie contemporains. Que l’on songe à la vie d’un village paysan, il y une centaine d’année : pas d’images, peu de sons sauf ceux des bêtes et de la nature, pluies, vents, orages ; un peu plus tard, parfois, ce médium dont j’ai toujours pensé qu’il était parmi les rares à permettre le déploiement de l’imagination et de la vie intérieure : la radio. Notre cerveau n’est pas encore programmé pour faire face à cette avalanche de propositions. On a beaucoup parlé du zapping, on parle beaucoup des troubles de l’attention chez les enfants. Mais comment résister à tous ces possibles qui affolent la conscience, tuent la pensée, empêchent le quant-à-soi ? Notre monde peut-il encore engendrer des penseurs, voire même des hommes politiques d’envergure, dans ce contexte ?
La note d’écoute
Que pourrait-elle être ? Non pas l’usuel compte-rendu critique, mais plutôt ce que je n’ose appeler une note poétique, songeant à ce que certains poètes, souvent parmi les plus grands, ont pu écrire confrontés à des œuvres plastiques (plus souvent que musicales).
L’écoute, centrale. Peut-être un des moyens de résister à cette saturation que j’évoquais à l’instant et qui est pour beaucoup une saturation essentiellement visuelle où le sonore, même très présent, est dérivé.
Philippe Hersant
J’entends ainsi les cornets et sacqueboutes (cuivres anciens) des magnifiques Vêpres de la Vierge Marie écrites pour le jubilé de Notre-Dame (850 ans, concert du 10 décembre 2013) choisis par le musicien contemporain Philippe Hersant. Il y a là une forme d’appel vers le « puits du temps » qui est extrêmement forte : Hersant et Gabrieli ou Monteverdi – Notre-Dame de Paris et Saint-Marc de Venise. Mais ce n’est pas anachronique, il s’agirait plutôt d’une concaténation puissante d’une immense tradition musicale dont nous avons besoin et de l’approche contemporaine, non dogmatique, non enfermée dans des carcans compositionnels ou des diktats qui tuent trop souvent l’immense mémoire sonore qui est la nôtre (voir cette note sur un livre d’entretiens passionnants avec Philippe Hersant, que j’ai écrite pour le site Res musica).
Cette mémoire sonore dont on dit qu’elle est moins vulnérable à la dégénérescence cérébrale que celle des mots, des noms. Mémoire sonore dont il ne faut jamais oublier qu’elle a commencé à se déployer avant la mémoire des images et de la lumière, dans l’obscurité liquide, in utero. Peut-être que les musiciens et les mélomanes (les fous de musique) sont ceux pour qui cette expérience sonore originaire, couplée au balancement rythmique, a engendré une quête infinie.
Les mots des chœurs
Dans les chœurs, dans l’opéra aussi sans doute, ces bribes de mots, ce texte souvent troué, inévitablement, quelle que soit la qualité de diction des choristes : une création renouvelée à chaque fois en soi, un matériau privilégié pour la formation de l’image intérieure (à la manière du poème, vivant autant de l’absence que de la présence des mots qu’il porte). Une image intérieure infiniment plus riche, complexe, fluctuante que n’importe quelle image visuelle ou numérique, parce qu’elle n’est pas faite que de visuel ?
Tout le poids de l’histoire
« Jérusalem que l’on bâtit comme une ville », que de convoqués, intérieurement, dans cette simple phrase du « Psaume 126 » des Vêpres de la Vierge de Philippe Hersant par les solistes, avec chacun sa voix à nulle autre pareille, tout le poids de l’histoire de cette ville, images bibliques en liaison forte avec celles de l’histoire contemporaine, faisceaux d’évocations en vibrations plus ou moins perceptibles, tout le mythe Jérusalem, ce nom dans tant d’œuvres musicales, littéraires, plastiques.
Et la répétition, importante toujours chez Hersant : le mot passe, le mot revient, réitérés les termes, les accords, les dissonances. Les cloches et les voix qui s’éteignent.
De la naissance, Heiner Müller
Bernard Umbrecht, sur le site Le Saute-Rhin consacre tout un ensemble au dramaturge allemand Heiner Müller
Je relève ces propos : « On affirme rarement sa singularité dans la natalité qui est généralement donnée au passé et au passif. Je suis né, venu au monde. Ma naissance fut difficile. Beckett dit que ce n’est pas lui qui est né mais un autre que lui. On naît sans savoir qui est celui qui naît. Arriver dans un monde qui est déjà là est la condition d’une vita activa. Le nouveau-né est appelé parce que nouveau à transformer ce qui existe, même les contes, à œuvrer, agir. C’est ce que Hannah Arendt oppose à la métaphysique de la mort et qu’elle appelle politique. Heiner Müller y ajoute le travail de la naissance elle-même : je fus une naissance difficile, laborieuse. Comme si ce n’était pas seulement le travail de sa mère mais aussi le sien. (…) Au début était l’action. On vient au monde. La vie est travail. (source)
Ce qui fuit ou s’éteint (Jacques Drillon)
Signalée par la magazine Diapason, la mise en ligne par Jacques Drillon des PDF des 19 numéros de sa revue Symphonia.
Belle note d’intention : « Nuit après nuit, nous avons placé dans le ciel notre propre constellation d’étoiles qui nous protègent et nous guident, dans un Noël permanent. Nous sommes faits de ce que nous avons été, de ce que nous avons appris, des êtres que nous avons rencontrés, des évènements que nous avons vécus, et celui qui n’en tiendrait pas un compte précis, celui-là ne saurait dire ce que nous sommes. (…) La revue pointe ici et là ce qui se passe ou a passé dans le ciel des hommes musiciens – dans nos vies en somme – s’efforçant de retenir ce qui fuit ou s’éteint, et dont nos yeux éblouis s’apprêtaient à se détourner. » Symphonia n°1, décembre 1995 (site)
L’éthique d’un texte (Pierre Vinclair)
Très forte remarque de Pierre Vinclair, qui va bientôt achever son remarquable parcours de traduction de The Waste Land de T.S. Eliot.
« L’étude de l’éthique d’un texte ne doit pas être la reconstruction d’une idéologie hors-sol, mais au contraire la compréhension précise et pragmatique de ce qu’il dit et fait, à qui, et comment. » (source)
De la lecture (Pierre Vinclair)
« Le lecteur est en effet celui qui ajoute des syllabes pour donner sens au "da" qui n’en a pas par soi seul ; celui qui continue les vers au-delà du poème, dans les blancs ; qui s’abandonne au texte et en même temps le continue en lui ; qui trouve autrui dans la prison des mots et qui le continue. Le poème est don du poème et la lecture empathie. » (source)
Photographier, c’est rester vivant (Denis Roche)
« Denis Roche dit que photographier, c’est rester vivant. Que chaque fois qu’il appuie sur le bouton, il se sent plus libre. Décryptons : pour lui, la photo n’est pas de l’art, pas une technique, pas une histoire de formes, pas un métier. Elle serait "un autre art que l’art" qui se joue moins quand on la regarde, et plus quand on la prend. Autrement dit, ce qui se passe au moment de déclencher – les sensations, les gens autour, le site visité, l’air respiré – est plus important que l’image elle-même. »
Michel Guerrin, dans Le Monde, samedi 26 décembre 2015, p. 25 écrit un bel article à propos de la réédition de ce livre au titre si beau, Le Boitier de mélancolie – cent photos, choisies par Denis Roche et chacune associée à un texte.
→ Je me sens profondément en accord avec ces remarques. Oui, ce qui se passe quand on déclenche, la suite ne pouvant être que décevante. Jamais l’image obtenue n’approchera la vision entrevue, jamais elle ne reflètera vraiment l’amour qu’on a mis dans cette prise de vue-là, la vision que l’on a eue et que l’on a tenté de rendre.
Faire le mur, Emmanuèle Jawad (en lisant écrivant)
On est ici, au début du livre en tous cas, dans le monde de la photo ou du cinéma, les paysages, les visages peut-être, sont cadrés. Cette coupe très particulière qui consiste à cerner une portion bien définie du visuel, cadrage dont la perception a sans doute aussi évolué avec les zooms qui permettent de rétrécir ou d’élargir le champ sans bouger. Cadrer c’est choisir et c’est aussi exclure, c’est privilégier et c’est abandonner, c’est inévitablement imprimer une marque, le tampon du cadre, sur le visuel donné. « Il cadre (…) porte à l’éclat » (p. 9)
Prélever une tesselle de la mosaïque, un petit pan de mur, un éclat de réel. Pourquoi, pratiqué par certains, ce prélèvement aboutit à une photo admirable et pratiqué par le commun d’entre nous donne une image sans grand intérêt autre que pour soi (et encore !). Quel est le mystère du bon cadrage ? Comment tailler dans une « prolifération de signes » - signes dont certains sont explicites, voulus par qui les a posés là mais aussi tous ces signes qu’adresse ce pan de réel à chacun d’entre nous différemment, ces vagues d’ondes à échos démultipliés qu’il engendre dans la conscience et au-delà. Ce qui fait la force d’une œuvre ou d’un paysage. Colline pour tous, élément topographique bien caractérisé, mais chacun sa colline, son théâtre, ses collections de collines, ses références intérieures (pour moi, Nicolas Pesquès, parmi d’autres).
Dans cette première partie « Captures/Caméras », un poème caméra qui déploie le champ et sa profondeur. J’entends parfois une parenté avec certaines sous-dominantes de l’œuvre de Patrick Beurard-Valdoye. Ensuite, en deuxième partie, « Faire le mur » et la construction sur les pages de tous les murs du monde, les frontières, les nouvelles frontières (exactement le sens inverse de ce que laissait entendre le nom du voyagiste, qui ouvrait sur l’aventure, l’ailleurs, l’autre).
Emmanuèle Jawad me semble proposer ce qui pourrait être une manière, il n’y en a pas beaucoup, d’aborder l’actualité dans la poésie. Non pas le redouté poème de circonstance (à chaque drame, je reçois un petit lot de tels écrits), mais une manière d’accoler le très particulier (par exemple le nom de Melilla) et l’idée universelle de la barrière, de la clôture, de la tentative matérielle de repousser ce qui est ressenti comme un envahissement, un corps étranger.
En écoutant Philippe Hersant
J’écoute quelques Éphémères. J’y retrouve ce qui est presque une signature, une sorte de dissonance appelante. Magnifique piano, comme si le son créait l’espace, un temps suspendu. Très différente de Morton Feldman et cependant quelque chose qui y fait penser. Éphémères est un titre parfaitement choisi. Ce sont des moments sonores très brefs. À chaque fois on se promène dans un monde différent. Certains sont nés de haïkus de Bashō.
Note de passage
Sous certaines pensées, un abime, comme un puits, une galerie, celle des souvenirs, associations, idées secondes, etc. Il y a des idées plates et des idées en 3D.
Musique et cerveau
De passionnantes études en imagerie cérébrale révèlent ce qui se passe quand on pratique un instrument de musique. Cela déclenche de véritables feux d’artifice dans le cerveau, simultanément dans de très nombreuses zones. « Jouer de la musique provoque une sollicitation complète du cerveau : cortex visuel, auditif et moteur. Jouer de la musique implique une motricité fine qui est contrôlée par les deux hémisphères. Jouer de la musique augmente le volume et l’activité du corps calleux qui est le pont entre les deux hémisphères cérébraux. Il semblerait que les musiciens, en raison de l’hyper connectivité de leur cerveau, soient en mesure d’appliquer plusieurs balises à un même souvenir, une balise conceptuelle, une autre émotionnelle, une auditive, une enfin contextuelle. » (source, documentaire en anglais)
Bach en 14 stations
Très bel article de Gilles Cantagrel dans le numéro de janvier de Diapason (n° 642). 14 étapes car le nom de Bach correspond au chiffre 14 (b=2, a = 1, etc.). Chaque fois le nom de Bach et un verbe : voyage, transcrit, dialogue, danse, chante, orchestre, expérimente, prêche, pense, etc. Très belle approche, parfaitement adaptée à un article de magazine et qui aboutit à un portrait par éclats, riche et complexe. J’ai entendu dire que Gilles Cantagrel venait de publier un livre sur ce voyage de Bach à Lübeck, auprès de Buxtehude, qui me fait tant rêver. Le livre s’appelle La Rencontre de Lübeck.
Le cabinet de travail de Bach
Le Komponirstube.
J’en ai vu une évocation à Eisenach, dans la Bachhaus, la maison natale du musicien. La table, le petit clavier, les livres, les bibliothèques, la fenêtre sur le jardin.
Évolution de la manière de lire
Il me semble qu’on ne parle pas assez des mutations de nos manières de lire au fur et à mesure de notre développement. Posons les choses simplement : voici un texte, par exemple Anna Karénine ou Le Lys dans la vallée. Pourquoi le lirons-nous sans doute complètement différemment si nous avons 15 ans ou si nous en avons 45 ? Comment notre manière de lire évolue-t-elle au fil du temps ? Qu’apportons-nous à notre lecture et qu’apporte la lecture à notre lecture, alors que s’accroit le poids de ce que nous avons lu.
Ce qui souligne, une fois encore, que l’acte de lire est non seulement un acte dynamique mais aussi une interaction très forte entre ce qui est lu et qui lit.
Berlin (Emmanuèle Jawad)
Je poursuis ma lecture du beau livre d’Emmanuèle Jawad, Faire le mur. Cette formule page 42 « relevé de constellations brèves » pourrait décrire le travail d’Emmanuèle Jawad. Elle semble en effet procéder à des relevés, prélevant des morceaux du visible ou du réel, qu’elle cadre puis scrute et condense en quelques traits. Il se peut aussi qu’il y ait des concrétions de plusieurs relevés, qui seraient alors comme des calques superposés. Il y a des strates. Dans le sol, dans les mémoires, dans les consciences. Vient ensuite une section intitulée « Huit plans », avec à chaque fois le mot mur comme enchâssé dans le texte. Huit portraits d’espaces urbains ingrats ou laids. Qui m’ont fait penser à Montréal où sont constantes ces juxtapositions de terrains vagues ou d’arrières plus ou moins sordides de bâtisses et de beaux bâtiments modernes tout frais sortis de terre, et cela jusqu’en plein centre-ville.
Dans tout le livre d’E. Jawad, la ligne, le cadre, le mur. On est dans un univers cadré, carcéral souvent, orthogonal. Cela se coupe, cela coupe, lignes dures, tranchantes, peu humaines (où la droite dans le corps humain ?). L’histoire d’un film en train de se faire semble courir comme en filigrane au fil des sections du livre, repérages, tournage. « En crâne – mémoire mentale permute un mur l’autre ». (68)
Il y a une construction autour du mur en général, des murs en particulier et plus précisément de ces murs qui divisent, enferment, isolent.
Et aux murs de terre, de pierre, de barbelés, E. Jawad ajoute le mur d’eau, la mer bien sûr.
À ce stade de la nuit, Maylis de Kerangal, (en lisant, écrivant)
Je ferme le livre d’Emmanuèle Jawad et j’ouvre A ce stade de la nuit de Maylis Kerangal, avec le sentiment de ne pas tellement changer d’univers, même si la manière est profondément différente d’une auteure à l’autre.
Un visage d’acteur (M. de Kerangal)
« Un visage d’acteur, autrement dit un visage recouvert d’écritures, les compulsant une à une et les fusionnant toutes en un seul récit » (p. 15)
→ c’est à propos de Burt Lancaster, à cause de Lampedusa, que Maylis de Kerangal écrit cette phrase qui amène le lecteur à penser à « ses » visages d’acteurs, d’actrices, mais aussi de musiciens et à ce qu’ils portent de ce qu’ils ont joué, interprété. Quand elle regarde le visage de Burt Lancaster, quand je regarde celui de Claudio Abbado ou de Samson François, que voyons-nous, elle et moi, en réalité, quels calques là encore posés sur ces visages qui furent le Guépard, Mahler ou Ravel ?
La prononciation du nom propre en langue étrangère (Maylis de Kerangal)
« Il est étrange de voir à quel point le nom propre est indifférent à la phrase où il se place et roule entre les mots comme un caillou qui, pourtant, propagerait sa poésie ». (p.30)
Pour pratiquer un peu la lecture à haute voix (pour une personne malvoyante), j’ai souvent réfléchi à cette question du nom propre, en particulier au nom d’une langue étrangère et sur la manière de le prononcer. Laquelle manière contribuera à en faire un caillou, un corps étranger, ou non. Se pose aussi dans ce contexte la question, très troublante et intéressante, de la réception par l’autre, à qui nous faisons la lecture, de ce qu’on lui lit. Petite fierté à prononcer, plutôt pas mal et en tous cas avec un intense plaisir, les noms allemands, langue non connue de la personne à qui je lis. A contrario, petite frayeur remontant à l’enfance, devant les mots anglais – qui doivent presque tous être redits, alors même que l’on était si fière de son sa-i-ence (la revue Science) ou de son netcheur (Nature). On restera toujours celle qui chantait faux (quelle brûlure pour une mélomane) et celle qui a, comme son père, un accent déplorable en anglais (paradoxalement ce sont eux les deux musiciens de la famille, ainsi rejetés parmi ceux qui n’ont pas d’oreille).
Des noms propres (Maylis de Kerangal)
Il y a chez Maylis de Kerangal une exploration très concrète des mots, comme si elle les pesait dans sa main : « je pose côte-à-côte ces deux noms » (…) « j’essaie d’intercepter ce qui circule en eux » (travail de poésie ?) (…) cette boucle tournoyante du sens. » (p.32)
J’ai d’ailleurs choisi pour l’anthologie permanente de Poezibao de ce 30 septembre un long passage de M. de Kerangal sur les noms propres. « J’ai pensé aux fantômes qui logeaient dans les noms, et je me suis demandé comment les entendre, comment les percevoir. » (p.39)
Songlines
Revoici les songlines et il m’a fallu un très long cheminement pour remonter le fil et retrouver où et quand j’en avais entendu parler. Il a fallu des déductions logiques, des recherches par moteur(s). Et pourtant c’était simple ! Poezibao ! Ici, dans cet article de Florence Jou sur une expérience d’urbanisme, la sonification d’une ligne de bus.
Je les retrouve donc sous la plume de Maylis de Kerangal, elle qui lit Le Chant des pistes de Bruce Chatwin alors qu’elle se trouve dans un train qui traverse la Sibérie. Les songlines, ces « pistes chantées, traversant le continent australien des Aborigènes, qui auraient été tracées par leurs ancêtres. Ils y auraient laissé des empreintes à certains endroits du paysages (sur les collines, roches, points d’eau, etc.). Ces lignes sont réelles pour les Aborigènes, mais pour l’anthropologue Tim Ingold, elles ont un statut de lignes fantomatiques, au même titre que les lignes géodésiques ou les lignes des constellations. Elles parcourent le monde, elles ont des conséquences physiques, mais elles ne sont finalement visibles qu’au travers de représentations cartographiques. Elles se situent entre réalité et imaginaire. » (source). Maylis de Kerangal écrit, elle : « ligne de chant figurant un parcours terrestre, récit mythique ou poème de remémoration, ces psalmodies cartographiques décrivent une identité. » (p.45)
M. de Kerangal a un art très poussé de la description, je l’avais déjà remarqué dans Réparer les vivants. Descriptions sans doute très inspirées par le cinéma qui semble beaucoup compter par elle. Ainsi de la lente montée de la nuit dans le compartiment du Transsibérien, avec un magnifique effet de fondu-enchainé. Une vraie prouesse au fond de faire un fondu-enchaîné simplement avec des mots !
Ces entrecroisements (Maylis de Kerangal)
« J’ai visualisé les parcours innombrables qui s’entrecroisaient à la surface de la terre, ce maillage choral déployé sur tous les continents, instaurant des identités mouvantes comme des flux, et un rapport au monde conçu non plus en termes de possession mais en termes de mouvement, de déplacement, de trajectoire, autrement dit en termes d’expérience. » (p. 45)
→ J’ai souvent aussi connu cette vision, superposition de flux, comme dans une vitrine de magasin de jouets, un grand décor de trains électriques miniatures. La simultanéité réduite à une échelle humaine par la miniaturisation, le train qui sort du tunnel de la petite butte artificielle en haut à droite, la gare en bas avec sa garde-barrière, ce faux lac… et surtout ces étranges objets dits trains qui circulent, s’arrêtent, repartent, de manière toujours identique, mus par qui et quoi ? Fascinants.