Mots coupés
Hélène Cixous écrit, dans Corollaires d’un vœu, que couper certains mots terribles peut en désamorcer la charge : « c’est son idée pour empêcher la folie de lui voler la langue. Comme ça, terro-, definiti- gén- trahiz- » (p. 41)
→ J’éprouve, dans le contexte actuel, une très étrange incapacité à nommer les personnes qui sont à l’origine de ces violences ou de ces idées. Aucune injure, ce n’est pas mon registre. Plutôt des pronoms. Peut-être parce que que je suis hantée par ma lecture intensive des Journaux de Viktor Klemperer, qui montrent tellement le rapport entre la langue employée, les idées et les actes.
De la peur
« Peur de voir la vieille peur réveillée par la survenue d’une jeune peur si sauvage et si authentique ». (45)
→ je pense aux peurs décrites par Ludovic Degroote dans zambèze, je pense à ses pieuvres qui m’ont tant impressionnée.
La mort déjà advenue (Cixoux, Sénèque)
Jean Le Boël m’écrit :
Vous évoquez le récent ouvrage d'Hélène Cixous et une réflexion de cette dernière sur la mort : « On perd la vie, ce qui la fait, longtemps avant de mourir. » (17)
Sénèque le disait déjà dans la première des Lettres à Lucilius : « In hoc enim fallimur quod mortem prospicimus. Magna pars ejus jam praeteriit » (Nous nous trompons en ceci que nous voyons la mort devant nous. Une grande part de celle-ci est déjà advenue)
Ce qui nous emmène (Ludovic Degroote)
« De là à penser qu’il n’y a rien pour moi dans ces chutes, ce serait une jouissance égocentrique, à quoi je ramènerais cet endroit, qui en serait honteuse ; disons qu’elles m’ont épaté, saisi, étonné, frappé, mais pas ému, exprimant par là qu’elles m’ont laissé sur place au lieu de m’emmener. » (37)
→ cela qui s’applique si bien à la musique ! Belle idée que celle-là, cette distinction entre ce qui vous étonne, que vous admirez peut-être, mais qui vous laisse là où vous êtes et cela, autre, qui vous embarque littéralement.
Hume et les trois relations naturelles
Je relève ce passage d’une note d’Anne Malaprade sur le livre de Ludovic Degroote, zambèze, car elle me parait très éclairante sur le fonctionnement mental. Et qu’elle devrait rendre très humble.
« Me revient cette proposition de Hume selon laquelle nous pensons malgré nous au travers de trois relations naturelles qui sont autant de principes d’association : ressemblance, causalité, contiguïté. »
En tracer le chemin (note de passage)
Musique : prendre un mouvement lent, écouter chaque note entrer en soi, tenter d’en tracer le chemin, l’effet. Que va-t-elle chercher, pourquoi, comment ? Comment m’emmène-t-elle et où ? Pourquoi ne m’emmène-t-elle pas ?
Entretiens et enquêtes
J’aime réaliser des entretiens. Cela correspond plus à ma nature que la note de lecture, le compte rendu critique, ou bien c’en est un bon complément. Je peux ainsi donner libre cours à ma curiosité de l’autre, de sa manière de faire avec le monde, avec son travail. Je viens d’en réaliser un pour Res musica, avec Michael Barenboim, et j’en prépare un avec un jeune pianiste. Entretien…enquête aussi, questionner, tenter de mieux comprendre, de préciser des intuitions.
Écrire (Ludovic Degroote)
« écrire au fond c’est arriver à ce seuil minimal du suppressible » (Zambèze, p.71)
→ il faudrait avoir ce courage, car c’en est un, d’éliminer, de resserrer, de tamiser, de supprimer tout ce que l’on peut supprimer. Se porter à ce seuil du suppressible.
Le son d’une ville
J’écrivais il y a peu que nous ne pouvions plus imaginer le contexte sonore d’une ville dans le passé. Et pourtant, certains tentent de la restituer cette ambiance sonore : « Une ville silencieuse ? Ça n’existe pas ! Dans une ville, on lime, on fond, on déchire les matières, on s’apostrophe ; les cris des animaux se confondent avec les sons de l’environnement. Or la majeure partie des restitutions 3 D touchant au passé et à l’Histoire sont souvent muettes, tout à l’inverse du Projet Bretez dont la spécificité est d’être construit autour du son.
Cette maquette virtuelle restitue le Paris de la seconde moitié du XVIIIe siècle – un Paris, aujourd’hui, complètement disparu. La finalité d’un tel projet est de créer une sorte de matrice afin de pouvoir générer des maquettes 5 D de villes historiques quels que soient l’époque et le lieu. Une maquette 5 D ? C’est une maquette 3 D (longueur, largueur et hauteur), où l’on peut se déplacer à la première personne (4e dimension) et où est intégrée une dimension sensible – dans notre cas : le sonore » (Article de Mylène Pardoen signalé par Pierre Assouline)
Fa mineur
Heureuse de trouver cela, un propos du musicologue, pianiste et chef Robert Levin : « Nous ne sommes plus dans les règles du romantisme qui impose des cadres précis avec la doctrine des tonalités, c'est-à-dire qu’à chaque tonalité correspond une expression déterminée. Celle de fa mineur, par exemple, exprime la passion. (in Pianiste, n° 96, p. 17)
→ toujours cette évidence lors d’une écoute distraite de musique, ou même à l’écoute attentive, que ce qui me parle le plus ce sont toutes ces tonalités fa mineur, fa#mineur, do#mineur, sol mineur… et je pense que j’ai presqu’une aversion pour certaines tonalités, mais je n’ai pas assez investigué pour savoir lesquelles !
De la transition (Beethoven, Mathias Enard)
J’emprunte, avec sa permission, ce passage remarquable de Mathias Enard à Marc Dugardin qui les a relevées lors de sa lecture de Boussole :
« Des lignes magnifiques, entre autres, autour de l’opus 111 de Beethoven, sonate en deux mouvements - le troisième mouvement serait présent « en creux », écrit Enard. Et plus loin : Le génie de ces variations, vous en conviendrez sans doute, monsieur Mann (il s’agit de Thomas Mann), réside aussi dans leurs transitions. C’est là que se trouve la vie, la vie fragile, dans le lien entre toutes choses. La beauté c’est le passage, la transformation, toutes les manigances du vivant. Cette sonate est vivante, justement parce qu’elle passe de la fugue à la variation et débouche sur le rien. Et Enard introduit ici une citation de Celan : Qu’est-ce qu’il y a dans l’amande ? Le rien. Il s’y tient et s’y tient. (…) Puis il reprend : Tout mène à ce fameux troisième mouvement en silence majeur, une rose de rien, une rose de personne. »
Des voix qui font barrage
Deux auditions successives récentes m’amènent à une réflexion sur la voix et le dialogue.
Tout d’abord une ancienne émission de France Culture, signalée par Jean-Paul Louis-Lambert : un entretien entre le musicien contemporain Philippe Hersant et Danielle Cohen-Lévinas (première diffusion le 13 octobre 2002).
Plus tard, dans la soirée, un autre entretien entre Peter Szendy, philosophe et musicologue, spécialiste notamment de l’écoute (tiens, tiens…) et Laure Adler
Dans le premier cas, des voix riches en nuances, souples, ménageant des silences, intégrant l’hésitation, se répondant. Dans le second, un flux verbal ininterrompu, celui de Peter Szendy, ponctué par les phrases percutantes et un poco percussives de Laure Adler, avec sa voix très particulière, qui me semble manquer d’accents toniques, rester en suspens.
Dans le débit de Peter Szendy, alors même qu’il disait des choses passionnantes et notamment sur l’écoute, ce qui me semble donc un peu paradoxal, pas une minute d’arrêt, pas un interstice où se glisser pour reposer la pensée, l’articuler même, avant l’idée suivante. Un débit qui me fait aussi penser à Raphaël Enthoven. Pour moi, qui écoute, pas de place, pas d’introduction possible dans ce discours, je suis exclue. Alors que dans le dialogue moins sûr de lui, plus explorateur sans doute, de Philippe Hersant et de Danielle Cohen-Lévinas, je me sens invitée à penser avec eux, j’ai le temps de laisser mes réactions et mes associations à ce qu’ils disent se déployer.
En irait-il de même pour certaines œuvres musicales qui saturant l’espace sonore, ne laisse pas de vrai interstice à l’auditeur, pas de possibilité de participation à la musique ?
Faisant une brève recherche sur Danielle Cohen Lévinas, je découvre dans sa bibliographie ce titre admirable, qui entre si bien en résonance avec mon propos : La voix au-delà du chant, une fenêtre aux ombres
Pas de fenêtres aux ombres, me semble-t-il dans la voix de Peter Szendy ou dans celle de Laure Adler.
Du souvenir musical
Et précisément, Philippe Hersant, tant dans le livre d’entretiens avec Jean-Louis Tallon, paru récemment aux éditions Cécile Defaut et que je lis pour Res Musica, que dans cet ancien entretien radiophonique avec Danielle Cohen-Lévinas a des propos passionnants sur le souvenir musical et sur ce qu’il en fait dans sa pratique de composition. Il ne le dit pas ainsi, mais je le comprends ainsi : un souvenir musical, une ritournelle, une bribe sonore peuvent parfois être comme le corps ajouté qui va permettre soudain à la matière sonore de s’organiser, de se former. Il raconte ainsi comment il pataugeait littéralement dans la composition de son Trio (1998), écrasé par l’ombre des grands trios romantiques, quand il a repéré dans ses esquisses un petit motif de trois notes, fa-mi-ré, qu’il a immédiatement identifié comme celui de la Sonnerie de Sainte Geneviève du Mont de Marin Marais. Ce fut une sorte de ferment qui lui a permis d’écrire alors rapidement cette musique sur laquelle il avait tant peiné.
Carnets/Flotoir
Peut-être repenser leurs rapports à ces deux amis-là. Tout de l’un ne doit pas passer dans l’autre. Le carnet, c’est aussi le gribouillage, le pense-bête, le brouillon, parfois. J’y note beaucoup, je dois y noter aussi librement que je le souhaite mais pas nécessairement tout retranscrire dans le Flotoir. Je peux aussi semer quelques mots dans le carnet pour un développement dans le Flotoir. C’est ainsi par exemple que j’ai procédé pour la réflexion sur les voix en dialogue.
Ce serait aussi une mesure prophylactique pour que la lassitude ne vienne pas empêcher de développer tel ou tel point. Et pour que le carnet ne devienne pas avec son ampleur parfois une sourde menace pour le Flotoir.
Le souvenir musical, encore
Je reviens sur la question du souvenir musical. Ce que Thierry Martin-Scherrer nomme, je crois, les musiques originaires, celles que nous avons entendues en premier, dans l’enfance. C’est ainsi que certains disques nous auront marqués à jamais et qu’il nous sera difficile d’accepter une autre interprétation ou que nous aurons couru notre vie durant après tel ou tel souvenir musical ou sonore. Je peux en évoquer deux très précisément, les enregistrements originaux de l’Histoire de Babar, que je viens de retrouver, avec François Périer, Jean Desailly, Micheline Dax… (pas le Babar de Poulenc). Et un enregistrement, mais lequel, des Études de Chopin, avec la possibilité que se mêlent, se superposent deux souvenirs, celui d’un disque de l’intégrale des Études de Chopin, peut-être par Malcuzynski et la « Révolutionnaire » donnée dans un disque pour enfants encore, Chopin raconté aux enfants. Peut-être les souvenirs musicaux, comme les souvenirs de maisons d’autrefois, ne gagnent-ils pas à être réveillés ?
Philippe Hersant qui en fait souvent la matière première de son inspiration musicale parle de ces souvenirs, il les dit sédimentées, déformés, appauvris, enrichis. Ce qui l’intéresse, ce n’est pas tellement la source mais l’objet façonné par le temps. En un processus d’appropriation de la musique qui finit par faire partie de lui.
Ce qui est passionnant c’est qu’il montre aussi qu’à partir de cette impulsion première à laquelle il donne droit de cité (et de citer !), il y aura le travail de composition proprement dite avec un « très gros contrôle sur les durées et l’harmonie », qu’il peut passer deux jours à chercher un accord. Et qu’il aime gommer la chronologie, rapprocher des choses qui sont très éloignés dans le temps. Philippe Hersant qui dit aussi qu’il travaille beaucoup plus sur l’aspect harmonique que sur l’aspect mélodique.
Julien d’Abrigeon, Fablab (brèves de lecture)
Un petit opuscule, chez Contre-Pied. Qui fait irrésistiblement penser à La Fontaine, le trop peu lu, le trop peu aimé, le magnifique, qui nous enseigne tant sur nos travers ! J’avais entendu le titre plutôt dans une connotation actuelle, laboratoire de fabrication…. mais c’est bien de fables ici qu’il s’agit, brève scène animalière traitée dans une langue très contemporaine, avec une recherche vraiment intéressante et aboutissant sur une courte « morale » bien troussée et percutante, qu’on prend parfois en pleine figure.
Pierre Voélin, des voix dans l’autre langue (Brèves de lecture)
Un livre émouvant, grave et infiniment mélancolique, mélancolique peut-être plus que désespéré, même si de l’espérance ici, il n’y en a que très peu et plutôt en les choses qu’en les êtres. Livre de deuil à n’en pas douter, livre habité comme tous ceux de l’auteur par les grands drames du XXème siècle et singulièrement la Shoah. « Depuis qu’il écrit, ce poète s’interroge avec gravité sur le pouvoir des mots à la suite des exterminations de la Shoah, des goulags, des massacres génocidaires (…) les yeux ouverts sur toutes les violences, particulièrement sur celles qui se servent et abusent de la langue ». Il a d’ailleurs écrit un essai qui s’intitule « Les mots génocidés », dans un ouvrage collectif, Les Mots du génocide.
« La cloche des morts – et son tintement de braises » (p.11)
« je veux la langue de mémoire »
« J’appelle sur les eaux courantes
la seconde en feu – où fuit le martin-pêcheur » (p.14)
Cette poésie qu’on aurait peur d’abimer, de dénaturer en la commentant, en la glosant et qu’on ne peut que citer.
Les présences, les voix, les innombrables dédicaces : Bobrowski, Cristina Campo, Christine Lavant, Emily Dickinson, G.-M. Hopkins, Anne Akhmatova et Mandelstam.
Elles et eux, les très grands, qu’il faut lire constamment, en indispensable contrepoint à la poésie contemporaine.
C’est un très beau livre, habité de présences, presque plus que de voix. Et de « gestes dédicatoires ».
Christiane Veschambre, quelque chose approche (Brèves de lecture)
Ce quelque chose qui parfois approche, affleure et « le poème, alors, pour en tenter un relevé ».
Un régime d’apparitions disparitions, le champignon, le fantôme, la voix comme hallucinée entendue dans la nuit
Emily Dickinson, encore, trois occurrences en deux jours et cela me fait un bien infini. Citée par Frédérique Guétat-Liviani (texte à venir dans le cadre de l’enquête de Poezibao sur l’art comme recours), par Pierre Voélin et par Christiane Veschambre.
Ces deux derniers livres ont d’étranges affinités, une fragilité grave et je choisis de les laisser mener leur conversation secrète, ensemble, sur l’étagère.