Portait de lecteur
Roissy, le 16 octobre 2015, salle d’embarquement. Rangers en cuir et pantalon de toile beige, veste parka bleu marine sur chemise blanche et sac à dos. Il est chauve et porte des lunettes noires à branches rouges. Jambes croisées, bouche pincée, il reste parfaitement calme malgré le retard. Il lit Un Cheval entre dans un bar de David Grossman. Il en est au tout début. A-t-il acheté ce livre à l’aéroport, l’a-t-il choisi pour le long trajet en avion et toutes les attentes inhérentes à ce genre de voyage ? Y a-t-il un cheval au bar de l’aéroport ? : « Quand la scène devient le théâtre de la vie. ».
Wagner et l’antisémitisme.
Vient de paraître un ouvrage de Jean-Jacques Nattiez, Wagner antisémite. Un problème historique, sémiologique et esthétique. L’article que Nicolas Weill consacre à ce livre dans Le Monde du 12 novembre m’a profondément frappée. En premier lieu parce qu’il répond à une question cruciale, est-ce que l’antisémitisme d’un créateur se lit dans son œuvre ? Ici, la réponse est on ne peut plus concrète. « L’enquête minutieuse et élégante que l’auteur a menée au fil des correspondances, des journaux intimes de Cosima, la femme de Wagner, et surtout des partitions donne l’envie de parcourir tous les détours du labyrinthe que constitue une des questions des plus controversées de l’histoire de la musique : l’antisémitisme avéré de Richard Wagner a-t-il contaminé son œuvre musicale et lyrique, où n’apparaît aucun personnage nommément juif ? »
La coupure artificielle entre les écrits théoriques de Wagner et son œuvre ne tient plus vraiment, démontre J.-J. Nattiez : « Ce sémiologue de la musique estime au contraire qu’il existe chez Wagner des groupes mélodico-rythmiques (des « musèmes ») bel et bien porteurs de signification antisémite et perçus comme tels. Ainsi les imitations parodiques de chants populaires juifs ou synagogaux accompagnent-elles les personnages repoussants de ses opéras, comme Alberich ou Mime dans Siegfried (1876), mais aussi Beckmesser dans Les Maîtres chanteurs. De même, le recours systématique à l’appoggiature (ornement mélodique qui consiste à retarder la résolution d’un accord), considérée alors comme typique de la musique juive, se fait entendre sitôt que certaines figures sont en scène. Les spectateurs de l’époque l’ont d’ailleurs bel et bien entendu ainsi : les juifs de Berlin manifestèrent contre les allusions méchantes à leurs prières que Wagner s’était permises. »
Musique, mythe, nature (François-Bernard Mâche)
J’ai donc entrepris cette lecture, dans laquelle je progresse lentement en raison de sa densité, mais qui me passionne. C’est en fait la cinquième édition de cet essai important du compositeur François-Bernard Mâche, la première édition semblant dater de 1983.
Le projet de l’essai est très clair : « avancer l’idée selon laquelle, plus que tout autre exercice de la pensée, la musique est demeurée proche des sources mythiques ». (p.20) « Apollon et Dionysos se partagent le pouvoir des sons, le premier en incarnant leur action génératrice d’épanouissement, d’équilibre psychique, d’illumination ; et le second leur pouvoir d’exaltation. La musique figure alors l’activité la plus conforme aux lois naturelles. « (p.24)
→ en quelque sorte le double pôle de l’ardeur et la mélancolie (thème varié ici) qu’Hélène Pierrakos mettait en évidence dans la musique allemande.
Et il va s’agir pour l’auteur de découvrir certaines lois universelles de l’esprit humain « qui se retrouvent dans toutes les activités imageantes de celui-ci, comme la musique, la poésie, les arts visuels, la danse, les rites sociaux, etc. » (p.32)
La double voie (F.B.Mâche)
« Le choix entre la voie apollinienne et la voie dionysiaque ne représente pas une alternative : toutes deux mènent à un accomplissement spirituel, l’une par la méditation, et l’autre par la transe. Mais les mythes nous avertissent aussi que la méditation peut dégénérer en sécheresse intellectuelle, et la transe en sauvagerie anarchique »
Et je ne peux m’empêcher de relever ce passage, qui me renvoie à bien des questions et aussi des frustrations musicales d’autrefois : « Le dessèchement du sérialisme chez ses plus médiocres épigones en une combinatoire purement formelle, et d’autre part l’assourdissante et vaine exaltation de la plupart des produits de l’industrie musicale, où une transe préfabriquée est coupée de toute réelle transcendance, et où accomplissement ne signifie plus que consommation, illustrent assez bien aujourd’hui les deux écueils, les deux Symplégades, entre lesquels peu de musiciens arrivent à se faufiler. » (p. 36)
→ merveilleuse histoire des Symplégades : Jason, à bord de l’Argo, doit franchir les Symplégades, une passe entre deux énormes rochers mobiles en mer, qui se rapprochent et s'entrechoquent dès qu'on tente de les franchir. Jason eut l'idée d'y envoyer une colombe, et d'y précipiter l’Argo juste derrière pour profiter du temps mort nécessaire à la remise en place des roches. Au passage de la colombe, les rochers s'entrechoquèrent mais la colombe put passer et avant que ceux-ci aient le temps de se refermer une seconde fois sur l’Argo qui suivait de près la colombe, le bateau réussit à passer et les rochers se fixèrent pour toujours. (source). Scène puissante qui renvoie à l’histoire du passage de la Mer Rouge par les Hébreux.
Belle mise en garde de François-Bernard Mâche, à propos du double écueil : « il y a dans la rationalité un potentiel d’aliénation aussi dangereux que les routines de l’instinct ou les caprices de l’affectivité ».
De la répétition
Thème qui m’est si important ; faisant des recherches sur le livre de François-Bernard Mâche, je relève ces remarques issues de son essai et que je ne crois pas avoir encore découvertes : « « l’accélération d’un son parallèlement à son intensité croissante. C’est un geste qui est ancré dans la physiologie de beaucoup d’espèces vivantes. Autre exemple, la répétition qui est un universel des musiques humaines mais aussi des musiques animales. Quelles répétitions ? Comment ? À quel taux ? Quelle est la différence entre répétition et variation ? Peut-on répéter sans varier ? Il semble exister à la fois une sorte de catalogue de base et un mode d’emploi commun à toutes les espèces capables de jouer avec des signaux sonores. »
→ curieusement je croise deux fois Jean-Jacques Nattiez ce matin, à propos de ce livre sur Wagner et l’antisémitisme et aussi dans cet article où j’ai trouvé la citation ci-dessus.
Mythe et musique, préciser le projet
« Les affinités du mythe et de la musique supposent une recherche des universaux. » : ce à quoi va donc s’employer François-Bernard Mâche. Il va s’agir de « tracer les limites de la pensée consciente, en marquant où s’arrêtent ses pouvoir, sur quoi butent ses outils. » (p.43) (avec une belle référence à Roger Caillois qui a « perçu la profond identité biologique entre l’instinct et le mythe, lorsqu’il observe que celui-ci "représente à la conscience" l’image d’une conduite dont elle ressent la sollicitation. » (in Méduse et Compagnie, cité p. 43)
Universalité des modèles sonores
On entre dans le vif du sujet dans le livre de FB Mâche, avec ce nouveau chapitre. Il va s’agir de justifier l’idée que « le mythe, en tant que fonctionnement spontané de l’esprit humain, est une des sources de la création musicale » et donc de « mener une réévaluation des rapports entre le "naturel" et le "culturel" » (p. 47)
« C’est sur des données ontologiques et non techniques qu’il s’agit d’asseoir des démarches esthétiques, si on veut qu’elles émeuvent en profondeur l’imaginaire. »
→ Yves Bonnefoy ne dit sans doute pas autre chose quand il conteste, sans cesse, la prééminence du "concept".
Dans le train
Attention à la fermeture des portes qui n’ont pas été ouvertes.
Mozart, au piano
Dimanche 15 novembre, j’ai vécu quelque chose de très particulier en jouant le mouvement lent de la sonate K 570 de Mozart. Lentement, en écoutant de toute mon âme, pas trop empêtrée pour une fois dans les considérations de technique et de bien faire. J’ai eu le sentiment que c’était une forme de réponse. Ce n’est sans doute pas un hasard si l’Iran et d’autres interdisent la musique. Ce jeune homme vu à la TV l’autre jour qui jouait du piano dans les décombres d’un quartier de Damas et dont on a aspergé le piano d’essence pour y mettre le feu (mais par chance, ils n’ont pas eu l’idée de détruire les mains du garçon, on a vu cela ailleurs).
Écouter les Busch, oui, aussi. Les mouvements lents en particulier des quatuors de Beethoven. Sentiment qu’ils nous disent tout de ce que nous n’arrivons pas à nous dire, à nous formuler.
La phase délétère
Mais la pensée est bouleversée et confuse. On doit lutter non seulement contre le défaitisme, mais aussi sans cesse s’interroger sur ce que véhiculent les médias et les hommes politiques. Ce que j’appelle la phase délétère qui suit immanquablement la phase de fraternité et de solidarité, fondée sur l’émotion. La pensée ensuite fait trop souvent défaut, chacun y va de sa solution simpliste quand elle n’est pas fasciste, c’est difficile d’arriver à avancer au milieu de tout cela. »
Veille et immense réserve de soin
Veiller sur ceux qui sont autour de soi.
Veiller sur la musique et la littérature.
Nous avons d’immenses réserves de soin les uns pour les autres et pour elles, la musique et la littérature et cela on ne peut pas nous le retirer.
Flotoir
Ouvrir le Flotoir, un geste nécessaire et salutaire plus que jamais. Y recueillir ce qui a du sens, tenter de penser, ici, avec les livres, les amis, la musique.
Radio France
Pas vraiment aimé ce documentaire fourre-tout (La Maison de la Radio de Nicolas Philibert, Arte) mais me souviens de deux scènes, tout particulièrement : Frédéric Lodéon disparaissant derrière ses piles de CD et tellement heureux de ces présences ; le visage mobile, émouvant de cette jeune écrivain, Bénédicte Heim, écoutant le générique de Du Jour au lendemain d’Alain Veinstein.
Austerlitz, de Stan Neumann
Un film admirable (Austerlitz de Stan Neumann, Arte), poignant, puissant. Un Denis Lavant effrayant. Une caméra qui fouille les visages et les architectures. La tante du héros, Jacques Austerlitz, bouleversante avec son visage si jeune, sa peau si fraîche et son récit terrible, le départ de la mère du héros pour Terezin (Theresienstadt).
Stan Neumann qui a réalisé un film sur Victor Klemperer.
Écoute
Félicien David, le Désert, Orchestre de Chambre de Paris, sous la direction de Laurence Equilbey
→ Les quelques fragments écoutés m’ont donné envie d’en entendre davantage ! À suivre, donc. Mais une chronique a déjà été publiée dans Res Musica !
Le bruit d’une époque
Dans le film de Neumann, cette remarque : que savons-nous des bruits, du climat sonore d’une époque ? Il s’interroge à ce sujet, se demandant ce que pouvait être un cri lugubre dans les rues du XVIIIème siècle (si mon souvenir est juste), avec les pavés en bois, la présence de l’eau partout… il faudrait revoir le film. Je suis à la recherche du nom de l’actrice qui joue la tante et elle n’est pas dans les génériques tronqués que je trouve en ligne.
→ Le bruit de notre époque est tout sauf naturel. En ville en tous cas, dans les grandes villes assurément. Le bruit est à 95% d’origine humaine, et plus spécifiquement mécanique. Dû aux machines, voitures, camions, bus, motos, aux engins de travaux. Un peu aux conversations. Et si peu au bruit du vent dans les arbres, aux chants ou cris des oiseaux. Ce grondement sourd, continu. Bruit de fond de l’univers urbain, symbole d’une menace peut-être.
→ Cette remarque qui peut sembler anodine me fait prendre conscience à quel point nous sommes immergés dans notre temps au point de ne pas pouvoir imaginer autre chose. Immergés dans notre condition locale au point de ne pouvoir penser un ailleurs, un autrement.
Poésie et musique
Préparant la publication d’un article de Laurent Mourey dans la nouvelle rubrique de Poezibao, « Musique et Littérature », je relève cela : « dans quelle situation, et quelle idéologie cette conjonction de "la poésie et la musique" place le poème, celui qu’on écrit et celui qu’on lit, celui pour lequel, dans et par lequel on devient une écoute du langage. »
→ très sensible à cette idée d’écoute du langage. Je ne cesse de penser en ces jours tragiques à Victor Klemperer et à tous ces relevés qu’il fait du langage des Nazis, au péril de sa vie ; j’imagine un de ces nuages de mots comme savent en faire certains petits logiciels à partir d’un texte, d’un site. Je ne sais que trop quels mots seraient écrits en très grandes lettres.
Écoute (Alexandre Blok)
D’Alexandre Blok, définissant le "rythme d’un écrivain" : une « tension infatigable de l’oreille intérieure, l’écoute comme d’une musique lointaine. »
Du fragment et de l’arc électrique
Dans son livre sur Novalis, Frédéric Brun dit que Schlegel comparait le fragment à « un hérisson se repliant sur lui-même mais dont les pointes sont prêtes à nous éveiller ».
→ quelle pointe pour quel éveil ? Il serait intéressant d’observer comment un fragment de Novalis, de Valéry, de Quignard, nous pique et engendre cet étoilement dont parle André Hirt ou Fabrice Reymond, ce déclenchement d’influx qui se propage dans le cerveau et va en éveiller certaines zones spécifiques. Pourquoi, comment, insondable et magnifique mystère ?! Quel est l’alliage qui fait que soudain quelque chose fuse, qu’un petit arc électrique s’établit ?
→ Passionnant aussi de voir que Novalis convoquait tout dans ses fragments, philosophie, sciences, poésie, mathématiques, chimie, histoire, etc.
Du quolibet au collage (François Bernard Mâche)
Du quolibet (parfois appelé quodlibet, alias fricassée et coq-à-l’âne) du XVème siècle au centon de l’Antiquité et au collage moderne. (FB Mâche, Musique-mythe-nature, p. 66)
Des repères (FB Mâche)
Après avoir énuméré quelques invariants, le cheval et le galop, la chasse, les cris, etc. François Bernard Mâche écrit qu’ils donnent une idée de « l’universalité de l’usage conscient de modèles sonores pour les compositeurs à travers l’histoire). (p.72)
Écouter encore
Besoin aussi d’interroger mes réactions les plus profondes, pas par narcissisme, mais pour essayer de comprendre ce qui se joue dans ces moments-là, ce que cela nous fait en tant qu’êtres humains (car c’est bien de cela qu’il s’agit) d’être confrontés à tout cela, et quand je dis tout, cela veut dire une situation d’une complexité immense, couverte par une avalanche de mots de toutes provenances, parmi lesquels il est si difficile de saisir ce qui est « juste ». Je ressens le besoin de me mettre un peu à l’écart. Non pas des êtres humains mais encore une fois des mots. Sauf peut-être ceux de lectures choisies. À l’écart des médias, même si certains font très bien leur travail. Et des conversations qui ne servent à rien.
Mais des mots, cependant
Pas les mots écrits de manière contemporaine des évènements, à chaud, sincères certainement, mais toujours à mettre en questions, pour toutes sortes de raisons.
D’autres mots, que l’on ira chercher parce que, universels, ils semblent nous parler de cette situation précise, particulière qui nous affecte si profondément.