Arcanes et archives (Claude Minière)
J’aborde le « petit » livre de Claude Minière, Grand Poème Prose, paru chez Tarabuste. Et je ne peux cacher un certain éblouissement.
« Ce qui n’a pas été compris des arcanes le sera dans les archives » (10)
→ la prévision, la prophétie versus l’exégèse ? Le double ancrage temporel à partir du point irréel et instable du présent. Les racines et le devenir. Et la place du poète : arcanes et archives ? Vision potentiellement anticipative, prophétique et fonction mémorielle ? »
C’est là (Claude Minière)
Cette page bouleversante et magnifique. Je trouve parlant le voisinage sur ma table des livres, petits aussi par le format, de Jean-François Billeter et de Claude Minière.
« D’un seul coup, c’est là. Le ciel s’ouvre, la Terre se fend. Et tout reste stable. En place. En lieu et place de soi-même. Les allées, l’arche, les bancs. Un site sans référence, immédiat. N’avez-vous jamais dans la nature, sur le Campo Santo, au bord d’un ruisseau, murmuré c’est là. Quelque chose, tout, est là. Le murmure, intérieur et extérieur à la fois, ne veut pas dire “je suis ici” mais bien “c’est là”. C’est. Les mots les plus simples vous arrivent sur les lèvres, à travers le ventre, ils vous arrivent du fond des temps, et voici le début de l’éternité : il y a quelque chose plutôt que rien et c’est un rien à l’évidence de justice. Comme enfoncer une porte ouverte. »(17)
→ je prends conscience soudain qu’il y a différentes manières de saisir un texte au clavier ! Depuis l’ennui jusqu’au respect, presqu’au recueillement. Il m’est arrivé, tapant certains passages, de fermer les yeux, exactement comme lorsque j’écoute de la musique. Ou parfois, très rarement, lorsque je joue du piano : pouvoir fermer les yeux et ne faire qu’écouter, débarrassée des contraintes techniques.
→ et devant cet « enfoncer une porte ouverte », comment ne pas penser à cette scène saisissante relatée par Marcelin Pleynet :
« Cette porte est une porte sans porte, sans serrure et sans clef… » Immobile, frappé par je ne sais quelle évidence, je n’ai plus d’autre perception que cette totalité, cette disposition, la mienne sans doute, infinie dans tous les sens et où je suis compris sans autre identité que d’y être cette non-identité. [...] » (Le Savoir-vivre, p. 59) (voir ici)
Une rayure (Claude Minière)
« On entre par le milieu des choses : l’application à la lecture, les rayures bistre des champs, émeraude de la mer, blanches du ciel, elles font un tissu. Comme souvent des artistes hachurent une zone de la toile ou du papier et créent un espace dans l’espace. La première lettre d’une phrase est une rayure et un départ ». (18)
→ profonde attirance pour cette manière qu’a Claude Minière de tisser des liens entre des domaines différents de l’expérience et souvent d’y associer la lecture. Oui l’application à la lecture, comme un savoir-vivre (Pleynet), un et néanmoins (Jaccottet). Je pense aussi au titre du livre de Christa Wolf qui vient de paraître, toujours dans une traduction d’Alain Lance et de son épouse, Lire, écrire, vivre.
La fraiseuse (Claude Minière)
« une fraiseuse qui grignote bloc après bloc la masse obscure, vers le bout du tunnel », (21), c’est aussi cela lire, et c’est aussi cela écrire.
→ et résonnance forte de ce thème : le tunnel, le tunnelier, les passages secrets (Étretat, Amboise), les gouffres et les cavernes, les troglodytes (hommes ou oiseaux). Tout cela enté peut-être sur les souterrains du collège de l’enfance ? Cette bouche d’ombre, si mystérieuse et inquiétante….
La vallée de l’ombre de la mort
Allusion à un psaume (page 29), qui laisse deviner l’arrière-fond judéo-chrétien de la pensée de Claude Minière (je songe ici à cet autre écrivain trop rare, Bernard Collin). Et je n’oublie pas ma propre culture. Pour moi, LE psaume c’est le 23ème, et sa si prégnante Vallée de l’ombre de la mort.
En langage simple (Claude Minière)
« Quand je ressens et pense réellement, je bégaie en langage simple » (35).
→ n’est-ce pas le propre même de l’opération poétique, l’au-delà du pré-formaté, pensée ou sensation, accéder à autre chose, peut-être au c’est là, évoqué plus haut. Ces réflexes conditionnés que sont en immense part les mots mis en échec : bégaiement, vacillement, il faut ânonner.
Le présent
Et ne pas croire que Claude Minière s’abstraie du présent. Plusieurs textes sont tout à fait précis, tel celui-là sur la Bourse et la pauvreté qui se termine par ces mots : « Oh, poème, tu interroges la civilisation ». (46)
Les mères douloureuses (Philippe De Georges)
Voilà bien longtemps que je n’ai plus lu de livre de psychanalyse. Celui-ci est très abordable et émouvant et permet d’envisager un point de vue souvent peu abordé : qu’en est-il de la souffrance de certaines femmes par rapport à leur enfant. C’est un classique livre de récits de cas avec un support interprétatif discret mais qui élargit grandement le champ de sa propre réflexion et cela bien au-delà du seul contexte psychanalytique. Me frappe notamment, après toutes ces années assez loin de cet univers de l’analyse, l’attention à la personne qui se manifeste ici, à la personne et surtout à l’entière singularité de sa souffrance. Avec une remise en cause de certaines pressions sociales, par exemple celle exercée par les modèles dominants décrivant la maternité comme un bonheur parfait, la jeune mère devant systématiquement se sentir comblée, épanouie, quels que soient les sentiments inconscients qui l’agitent. Et qui dans certains cas peuvent l’entraîner très loin dans la dépression, la dévalorisation d’elle-même.
Belle anecdote dans l’introduction toute en finesse et mesure du livre : « Un collègue qui dirigeait un centre de soins pour toxicomanes, Francesco Hugo Freda, racontait un jour sa rencontre avec un jeune consultant. Celui-ci s’assied face au spécialiste auquel on l’a adressé et se présente : « Je suis toxicomane ». L’analyste répond tout à trac : « Qui te l’a dit ? » Voilà quelque chose qui déconcerte, qui prend à contre-pied l’évidence annoncée. Certes, ce jeune homme est là parce qu’il prend des drogues. Ceux qui l’ont adressé dans ce centre savent de quoi il retourne. Il est donc là, et attend sans doute que son vis-à-vis donne suite et réponde, en toute logique : « Oui, tu es toxicomane et, moi, je suis le spécialiste de la toxicomanie… » Or, ce qui lui revient alors de l’autre, c’est ce surprenant : « Qui te l’a dit ? » Quel est l’Autre qui te nomme, t’étiquette, te baptise ? Auprès de qui, pour qui, es-tu à cette place, rangé, épinglé comme un papillon chez l’entomologiste ? Dans quelle pièce de théâtre joues-tu ce rôle ?
La réponse de l’analyste – qui n’est pas un truc, une recette – rompt le jeu établi, barre la route à la répétition, à l’automatisme des places, au mécanisme du « tout est écrit ». Le sujet qui est là est convoqué, du coup, à nommer ses partenaires de jeu, à dire quel scénario le guide, quels signifiants l’agissent à son insu. » (Philippe De Georges, Mères douloureuses, Navarin / Le Champ Freudien, 2014, p. 15)
→ cette réplique inattendue fait tellement penser à celles de certains maîtres zen…
Ne pourrait-on aussi l’adresser à des poètes. « Je suis poète », « qui te l’a dit ? ». Cela pourrait fonder de riches entretiens.
Et sur la quatrième de couverture du livre, cette citation de Lacan : « le propre des impasses, c’est qu’elles sont fécondes ».