L’image et la musique (André Hirt)
Poursuite de l’échange avec André Hirt autour de la question image et musique. Il m’écrit cela, que je reproduis ici avec son autorisation :
« Quant à la musique, il ne peut être question d'image au sens strict (telle forme, telle plasticité, ni même, j'y insiste, telle scène, parce qu'elle fait toujours écran). Je veux dire que la musique nous rattache toutefois, lorsqu'elle y parvient – c'est-à-dire lorsqu'elle nous requiert – à une scène, dans un dispositif de regard qui rassemble et convoque, sans que nous sachions comment ni pourquoi, la subjectivité. Il y a donc une image, que nous voyons et ne voyons pas, que nous regardons et qui surtout nous regarde. Cette image est nous, et la musique en est le flottement. Dans la musique, cette image nous vient. À propos de l'image au sens strict, Roland Barthes parlait de punctum, ce point qui nous interpelle en elle. Il en va de même dans la musique. Parfois et par chance, ce punctum nous saisit. Alors il y a image. Mais il est impossible de s'en faire une image. C'est en effet la loi de la musique: elle nous donne ce qu'elle interdit ».
→ propos non seulement magnifiques mais émouvants et de très longue portée pour l’écoute et la réflexion sur la musique. Et qui renvoient à cette remarque relevée il y a quelques mois chez Jean-Luc Sarré : « la musique ressuscite ce qui n'a jamais été. »
Feuilletant les livres
Il est tellement évident que je ne peux pas lire tous les livres reçus, même tous ceux que je voudrais lire et je n’ai toujours pas trouvé une méthode pour en prendre tout de même connaissance.
Peut-être, chaque semaine, consacrer un petit temps, souple, libre, sans trop de contraintes, à parcourir les livres listés le samedi précédent. Pour les rencontrer une fois, au moins.
Lisant Roubaud sur le rythme
Lisant Roubaud sur le rythme (y revenir), tapant un texte d’Éric Houser pour l’anthologie de Poezibao, cette question : y a-t-il un mouvement rythmé possible, lié aux mots, lors de la frappe des caractères sur le clavier ? Question annexe, suivre et respecter un rythme intrinsèque à la langue pourrait-il faire baisser le niveau, élevé, de fautes de frappe ?
Frappe, quel mot ! Taper, pas mieux. Écrire, un peu âcre (j’ai désormais l’Ècre de Nicolas Pesquès en tête !). Usage violent du clavier, usage doux de la plume. Regarder les deux mots, clavier, plume. Penser au clavier du piano, on enfonce les notes, on tente surtout de les toucher et ce toucher est essentiel. Alors, toucher le clavier. Parfois fermer les yeux en tapant certains textes si forts que les mains même….
Jacques Roubaud & son Projet
J’ai un peu patiné dans le livre Description du projet de Jacques Roubaud. Pour une raison idiote, dont je m’attribue la moitié de la faute et l’autre à l’éditeur. Je me suis lancée tête baissée dans le livre, attirée par ce seul mot de Projet, dont je sais l’importance capitale dans l’œuvre de Roubaud (notamment dans tout le cycle « Le Grand Incendie de Londres »). Sans lire la préface (je ne lis jamais la préface avant de lire le livre). Mais en ayant à deux ou trois reprises, perplexe, été voir la date du copyright du livre : 2014, sans aucune ambiguïté.
Or, or… ce livre est la reprise d’un livre de 1979 et il est vrai que la préface ouvre quasiment sur ce constat : « Description du projet parait pour la première fois en 1979 ». Cela dans une revue, Mezura, numéro 9, totalement introuvable depuis des années.
Tout s’éclaire alors et je retombe sur mes pieds. Alors que je me suis trouvée très déstabilisée dans ma lecture, pour la seule et bonne raison que j’avais très largement lu et suivi l’œuvre après la date de 1979, que je retrouvais des éléments connus, que je ne comprenais pas pourquoi d’autres étaient absents.
Donc sur le livre lui-même, maintenant, dire que j’ai eu beaucoup de mal avec toute la partie consacrée, de façon très technique, bien moins accessible que ce ne sera le cas plus tard dans Mathématiques : à de questions pointues d’algèbre. Pas d’équation quand même, mais cela ne change pas grand-chose !
En revanche, toute la partie qui a trait à la poétique, essentiellement la question du vers et celle du rythme, est passionnante. Et on mesure l’ampleur du projet de Roubaud, même si quelque 35 ans plus tard on fait le constat de ce qui s’est développé de ce projet fou, de ce qui a avorté mais aussi de ce qui a surgi en marge du dit projet. Il y a là une construction de l’esprit fascinante.
Rythme (Roubaud)
Cette très belle définition du rythme : « le rythme est la combinatoire séquentielle hiérarchisée d’évènements discrets considérés sous le seul aspect du même et du différent » (Description du projet, p. 89)
Retour à Pleynet
dont je lis Le Savoir-Vivre, le livre né après l’épreuve de l’opération du cancer, livre publié chez Gallimard, dans la collection l’Infini, en 2006. Réflexion atypique, surprenante, forte et belle, sur la vie et la mort, avec en toile de fond la colline du Mont Valérien que Pleynet voit de sa chambre d’hôpital et la présence de ses compagnons habituels, dont Giorgione, Nietzsche et bien d’autres. Je trouve une analogie entre Claude Minière et Marcelin Pleynet dans la manière d’inclure les faits, les citations et réflexions de et sur ces figures tutélaires à même le texte, parfois sans délimitation nette.
L’expérience, Pleynet
Dans ce livre, Marcelin Pleynet rapporte ce qu’il faut bien appeler une expérience : « je devais avoir quinze ou seize ans… Je n’ai découvert que beaucoup plus tard ce qui m’associait au portique de « L’Instant » que commente Nietzsche. C’est bien d’une porte qu’il s’agit. Je suis inexplicablement arrêté et sans la moindre pensée, sans le moindre sentiment, au troisième étage d’un immeuble sur le palier d’un appartement dont j’ai les clefs… et brusquement des deux côtés de la même porte et de cet « Instant » fixe,…où tout est franchi… conviction immédiate sans pensée : « Cette porte est une porte sans porte, sans serrure et sans clef… » Immobile, frappé par je ne sais quelle évidence, je n’ai plus d’autre perception que cette totalité, cette disposition, la mienne sans doute, infinie dans tous les sens et où je suis compris sans autre identité que d’y être cette non-identité. [...] » (Le Savoir-vivre, p. 59)
Écho Roubaud / Pleynet
Pleynet qui parle du mètre : « D’où vient-il spontanément ? Les mètres qui se transforment en oiseaux aux corps composés de syllabes… Rien que de très naturel, disposé comme la grande colline et sa partition chromatique… d’une très ancienne expérience… la parole parle spontanément depuis toujours, et elle se calligraphie sur la portée. » (p. 62)
Ce couple qui...
Incident sérieux dans le métro, déflagration forte et éclair à l’arrière de notre rame. Flash intérieur, bref mais net : attentat. Flash visuel, presque subliminal, ce couple qui s’étreint. Flash spectral : formes s’accrochant les unes aux autres dans les chambres à gaz.
L’Instant (Pleynet)
Belle méditation sur l’instant, chez Pleynet, une méditation où passe certainement quelque chose des philosophies de l’Orient.
« Alors que l’Instant est une chambre d’écho. »
et un peu plus loin
« Je suis encore très faible… les insomnies, le passage, les rivières des romans, et le changement de traversée m’ont pourvu d’une autre émotivité qui voyage… et jusqu’aux larmes… l’Instant d’une très grande délicatesse incommunicable…. une partition à ciel ouvert » //
« L’"Instant" une position imprenable » //
« Dans l’ouverture des deux infinis qu’il noue, et dans le pêle-mêle des sensations, l’"Instant" implique, au lieu de l’intention de négation, l’implicite intention de renforcement comme intensification. »
[...]
« L’Instant, comme conflit, en position imprenable, enfermé et caché dans son jeu, dans son goût, dans sa solitude, incommunicable et non communicative… l’Instant décline, pour lui seul, la portée musicale des deux infinis… la bibliothèque bruissante pour l’oreille… les pensées, en corps libre d’intention, en partitions érotiques, en figures sculptées et peintes sur la rétine, les yeux fermés. Qu’y a-t-il dehors ? La cellule : le dedans et le dehors, la pluie, la houle, le chemin, le plaisir, la fortune, la chance. »
(Pleynet, 90, 91 et 93)
→ L’Instant comme point d’intensité, subsumant toute l’histoire en lui. Cela peut-être qui retient si puissamment dans la musique ?
→ force de cette prose en marche de Pleynet, qui embarque à bords toutes les réminiscences littéraires et philosophiques, les peintures et les musiques, qui avance se chargeant de mémoire, se rassemble pour faire un pas de plus, aller vers son but, qu’elle n’atteint jamais mais continue à viser.