Du discret (avec Ludovic Degroote)
« Une écriture qui se veut discrète, au sens étymologique, c’est-à-dire capable de discerner », Ludovic Degroote sur Etienne Faure en cette note de lecture pour Poezibao
Thomanerchor
Vécu un superbe moment, de véritable ferveur émotionnelle et artistique, en regardant un DVD consacré au Thomanerchor de Leipzig, ce chœur de jeunes garçons et jeunes gens de neuf à dix-huit ans environ, fondé en 1212 et que Bach fit chanter si souvent alors qu’il était Cantor à Leipzig. Chœur que nous avons eu la chance d’entendre à Leipzig même, en juillet 2012, lors d’une de ces soirées du vendredi où traditionnellement il donne des œuvres travaillées toute la semaine précédente, soirée d’autant plus émouvante qu’elle était aussi concert d’adieu pour un certain nombre de choristes qui quittaient la formation, après avoir obtenu leur Abitur.
Car c’est bien la vie quotidienne des enfants et des adolescents que l’on suit dans ce film de deux heures, tout au long d’une année au fil des quatre saisons. Depuis le recrutement et l’arrivée des nouveaux tout jeunes apprentis, la première séparation douloureuse avec leur famille, leur installation dans les dortoirs, le rôle des grands qui les accueillent et parfois les chapitrent, le réfectoire… puis les répétitions de musique qui scandent toute la semaine puisqu’ils déchiffrent le lundi les œuvres qu’ils donneront le vendredi sans parler des grandes œuvres de Bach qu’ils auront à leur répertoire, Messe en si, Oratorio de Noël, les deux Passions, la scolarité qu’ils mènent de front à la Thomasschule. Les grandes fêtes qui ponctuent l’année, Noël, Pâques notamment. Leurs interrogations, celles de leurs parents parfois, leurs joies, leurs peines, leur maître de chant si sévère et exigeant, Georg Christoph Biller, une grande tournée en Amérique du Sud.
Belle leçon de musique, d’éducation, de ténacité. Ces enfants ont une vie à part, un emploi du temps redoutable (mais qui sait faire la place au football et aux jeux), ils travaillent sans cesse, apprennent très tôt la vie en communauté et l’entraide et certains d’entre eux sont terriblement attachants.
Beckett
« Tout cesse, sans cesse »
Raphaële George
C’est tout à fait par hasard que je suis tombée sur le texte de Raphaële George, que j’ai publié dans les « Notes sur la création » de Poezibao. J’avais attrapé au vol, en Bretagne, dans un moment d’attente, une petite anthologie des éditions Unes, l’avais ouvert au hasard et étais tombée sur ce texte qui d’emblée m’avait frappée par la profondeur de son intuition.
La plupart du temps les publications faites sur le site ne suscitent aucun écho apparent, mais à propos de cette note, j’ai reçu très vite un mail de Jean-Louis Giovannoni, heureux de cette publication et me disant qu’il travaillait à une réédition de textes de Raphaële George, disparue très jeune, à 34 ans, en 1985.
Il m’a envoyé rapidement un livre écrit avec elle, L’Absence réelle, paru aux Éditions Unes et d’où était extrait le texte repris dans les « Notes sur la création », puis Claire Tiévant, qui anime les éditions Lettres Vives m’a à son tour envoyé les livres de Raphaële George, dont j’ai entrepris la lecture.
Autour de Joe Bousquet
Le livre L’Absence réelle suscite beaucoup de remuements intérieurs. Par son projet en premier lieu. Il s’agit d’un échange de lettres entre Jean-Louis Giovannoni et Raphaële George mais cette dernière endosse en quelque sorte le rôle de Joe Bousquet. La thématique se déploie au fil des échanges autour de l’absence, de la présence, de la disparition, de la maladie, de l’emprise d’un être sur un autre et singulièrement d’un écrivain sur un de ses lecteurs qui est aussi un jeune auteur. On devine quelque chose de très périlleux dans toute cette expérience, de celles qui peuvent rendre fou. Mais à aucun moment, il n’y a jeu gratuit, appropriation d’une figure presque mythique de la littérature, irrespect. « L’absence est peut-être la seule forme de présence que nous puissions réellement toucher » car « nous sommes le lieu, la paroi sensible de ce qui nous a été retiré à jamais. » (Raphaële George, Jean-Louis Giovannoni, L’Absence réelle, Éditions Unes, 1986, p.10)
Ces mots seraient à mettre en regard de ceux d’Hélène Cixous, que je reprends ici : « : « Il n’y a guère que les morts qui soient vifs pour l’écriture. »
De l’absence (Raphaële George, Jean-Louis Giovannoni)
« L’absence a cet étrange corps de brûlure et d’insoutenable que lui confère son essence même. Poser une main sur un objet n’est en aucun cas le présentifier. Il faut de longs silences, une immobilité totale, pour que cette partie aérienne des objets vienne au rendez-vous de la présence.’ (24)
→ peut-être cela que cherchent les peintres quand ils travaillent sur le motif, Cézanne, Morandi ?
De la lecture (Bousquet, R. George, JL Giovannoni)
« Ouvert, c’est ainsi que je vous laisse des nuits entières vous dégager de vos livres, de ces points d’apparition que l’écriture, prise à sa propre illusion, prend pour réels. Les mots ont leur bavardage interne, leurs occupations en dehors de l’emprisonnement dans lesquels nous les plaçons pour servir notre nécessité à communiquer.
Ce n’est pas votre mort qui vous donne ce mouvement de vie. Vie et mort n’ont-elles pas un seul et même corps, celui de l’absence réelle.(25)
De l’absence réelle (R. George, J.-L. Giovannoni)
Plus que troublant ce terme employé par Jean-Louis Giovannoni, l’absence réelle et qui ne peut pas ne pas rappeler ce dogme catholique, celui de la présence réelle. À savoir la question cruciale pour beaucoup de croyants (l’un d’entre eux, très proche de moi, y attachait une importance fondamentale et en faisait un des points d’achoppement entre catholicisme et protestantisme) de savoir si le Christ devenait vraiment présent sous les espèces consacrées (la transsubstantiation), pain et vin, ou bien si revivre ainsi la Cène lors de la cérémonie religieuse était purement symbolique.
Ce détour pour m’interroger sur la notion très puissante d’absence réelle, que le deuil ne peut que rendre plus forte, plus présente !
Un peu plus loin, J.-L. Giovannoni rend compte d’une expérience stupéfiante : le voici à son tour paralysé, immobilisé, comme le fut à vie Joë Bousquet après sa blessure. On découvrira assez vite qu’il s’agit d’un rhumatisme articulaire, mais il n’empêche que ce vécu vient renforcer l’idée que les deux poètes, trois si l’on inclut Joë Bousquet, sont pris ici dans une expérience cruciale et fort dangereuse. « Plus je perdais mon regard, écrit Giovannoni, plus s’ouvrait en moi une sorte de présence diffuse qui ne me faisait être ni d’ici – où mon lit semblait me retenir – ni d’ailleurs, mais dans une sorte de corps, sans forme ni consistance, que j’imaginais être celui d’avant mon apparition, d’avant ma naissance. »
On est toujours, bien curieusement alors que ce registre semble exclu de la trajectoire du poète, dans le domaine du sacré, du religieux. Surgit ici en effet, dans la pensée, le mot incarnation.
Tout cela entre aussi en une résonance profonde mais que pour l’instant je ne saurais pas démêler avec ce qu’écrivent Hélène Cixous, Jacques Derrida, Georges Didi-Huberman et dans une mesure sans doute différente Patrick Beurard Valdoye (tandis que, alors que j’écris ces mots, s’éteint le sublime finale de la 8ème symphonie de Mahler, bien propre à faire songer aux revenants, Chorus mysticus, Alles Vergängliche ist nur ein Gleichnis, tout ce qui est éphémère n’est qu’allégorie, extrait du second Faust de Goethe).
De l’absence des disparus (R. George, J.-L. Giovannoni)
→ Il y a une forme de disponibilité des absents morts qui n’est pas celle des absents vivants.
Et cette remarque très dure de R. George/Joë Bousquet au jeune auteur qui lui écrit : « Je vous accuse [...] de vouloir à tout prix entendre des voix, là où il n’y a rien que soi-même à attendre ; là où instant et fuite se fustigent pour nous donner raison de dire “je”. » (28)
→ Trop souvent dans la lecture et singulièrement celle de poésie, les mots donnent le sentiment de s’épuiser, de se vider, à peines parcourus. Ici il en va tout autrement, il y a souvent quelque chose d’énigmatique dans certaines formulations, mais ce n’est jamais une obscurité malhonnête, une pose. C’est que cette réalité-là est d’une infinie complexité et surtout qu’elle n’a que peu à voir avec les concepts, ce qui rend une approche par les mots particulièrement difficile et quasiment vouée d’avance à l’échec. Et néanmoins…. [ici sans doute se situe le vrai combat de la poésie, dans ce lieu aporétique, où impossibilité à dire et nécessité absolue de le tenter s’imbriquent en une sorte de pulsation infinie, comme celui d’un mouvement d’horlogerie].
→ Vivre des voix, vivre avec les voix, se donner des voix pour continuer à vivre, démultiplier le soliloque intérieur en voix, en volant ceux qui sont morts, terrible processus.
Du corps de songe
« Le réel n’a qu’un corps de songe par lequel il faut passer pour rejoindre son mouvement de vie » (p. 33)
→ Est-ce que la poésie peut contribuer à rendre possible ce passage, celle que l’on écrit et celle que l’on lit.
Du lire, de l’écrire
et cela si souvent ressenti, exprimé même ici dans ce flotoir, la nécessité de poser le livre que l’on est en train de lire, parce que la capacité de pénétration, de réception du texte n’a qu’un temps de vie assez limité, s’émousse et qu’il faut la garder aussi intacte que possible pour être juste avec certains livres ! : « J’arrête ma lettre ici par peur de trop user les mots et d’être ensuite dans la crainte d’en perdre les passages secrets ». (34)
→ Tellement juste, précisément, cette idée de passages secrets entre les mots.
Je pense aux trous évoqués par Didi Huberman : oui « il nous faut creuser, partout, faire proliférer les trous et, avec eux, les connections, hiatus ou raccordements » (Phalènes, 141)
et à l’usage que fait souvent Patrick Beurard-Valdoye de tout l’arsenal des mots, de vrais connecteurs d’intensité.