Mahler, encore
Abordé avant-hier la 3ème symphonie. Puissance du solo dans la masse, le solo plus fort souvent que la masse orchestrale pourtant énorme, parfois terrifiante : ici le solo de trombone dans le deuxième mouvement.
Et écoutant ainsi de nouveau, en profondeur, les symphonies de Mahler, je comprends mieux celles de Chostakovitch.
Fantôme et répétition
Le fantôme plutôt que la répétition.
Revivre spectralement par mémoire plutôt que tenter de reproduire factuellement.
Paul de Roux
« Je brouille le monde en moi. Le chaos intérieur donne un reflet chaotique du monde. Je ne vois rien, je n’entends rien, je ne sens rien. La perte est immense. Et comme elle était modeste, la provende que je faisais à travers champs ! Quelques piécettes de l’incalculable fortune proposée. Aujourd’hui cependant, seule leur réminiscence conserve un certain éclat dans la besace du passé. La lumière, le vent, ce qui ne se stocke pas, ne s’emporte pas dans la poche, cela seul peut-être s’accorde à quelque chose de très intime, en un point où cœur, sens, esprit coïncident, se confondent. »
Paul de Roux, Au jour le jour 5, carnets 2000-2005, p. 80
→ grand bonheur à voir Antoine Jaccottet et les éditions Le Bruit du Temps continuer la publication des Carnets de Paul de Roux, qui ont beaucoup accompagné les débuts de Poezibao, il y a dix ans maintenant.
Mahler
Je continue mon exploration un peu systématique du coffret des symphonies de Mahler par Abbado, avec une petite satisfaction mesquine, avoir trouvé ce coffret à un peu moins de 28 euros (pour 12 CD) alors que je l’ai vu aujourd’hui à plus de 100 euros sur Amazon !
Mahler qui a écrit : « Les hommes auront besoin d’un certain temps pour croquer ces noix que j’ai fait tomber pour eux de l’arbre ».
→ je trouve intéressante la conception de la création qu’il affiche ici : son rôle, à l’entendre, aurait consisté à faire tomber les noix de l’arbre ! Ce qui supposerait que la musique ait été là, et que sa part ait consisté à la cueillir en quelque sorte, puis à la mettre à disposition des hommes.
Du Quichotte (Hélène Cixous)
« Le sort de Don Quichotte : on somnanbule tout le temps de sa vie jusqu’au jour où on se réveille mort » (Hélène Cixous, Le Détrônement de la mort, Journal du Chapitre Los)
→ recopiant le titre je prends soudain conscience, alors que j’ai fini le livre hier soir, du sous-titre, journal du Chapitre Los, ce Chapitre Los qu’il faudrait relire alors que se sont éclairés un certain nombre de points. Mais est-ce si important de savoir qui est ce fameux Carlos qui revient sans cesse, ce Los, qui pour moi a d’autant plus résonné qu’il restait énigmatique ? En connaître l’identité tend à dénaturer un peu le rêve. L’histoire passe du mythique au plus trivial d’une rencontre humaine. Il y a dans ce livre de Cixous des choses confondantes de beauté et de force mais peut-être pour moi une once de déception. Sans être dupe de mon côté concierge, qui fait que j’aimerais bien savoir qui est un autre protagoniste important du livre, Isaac. Là aussi, petite idée, induite par certains articles en ligne. Idée curieusement moins en mesure de dévitaliser le rêve, peut-être à cause de la présence forte, dans mon monde intérieur, de celui-là qui, peut-être, se cache derrière Isaac !
Carlos (Hélène Cixous)
Je n’en dirai donc pas plus dans ce flotoir mais je note que tout ce qu’elle a écrit tant dans Chapitre Los que dans ce Détrônement de la mort vient du fait que Los est mort : « Il n’y a guère que les morts qui soient vifs pour l’écriture. Ils se rouvrent comme une plaie amoureuse. » ai-je relevé dans un article de Libération.
De la trace et du gardiennage paradoxal (Cixous)
« [...] des traces conservées négligemment et fermement [une de ces formulations paradoxales si typiques d’H.C. !]. Quand je les retrouve, il me vient de l’admiration pour ce gardiennage paradoxal, à la fois discret, distrait, fiable, involontaire, dont l’activité aura été continuelle et nulle. Il y a donc en moi quelqu’un de préposé aux traces, tel agent secret aussi ténu que son modeste et tenace troupeau [...] le for du moi est un grand camp de réfugiés ou de rebelles, une foule à laquelle je suis mêlée passiactivement, où se préparent par émulsions des actions de résistance. » (39)
→ et cette note, et ce for du moi réveillent l’énigme de certaines obsessions fortes que rien n’explique dans la généalogie.
Du refoulé
Elle donne dans la page 40 une magnifique description du refoulé, de son travail d’enfouissement ! « À force de n’être pas remarqué, pas regardé, pas vu, pas touché, pas bougé, pas, il a fini par devenir invisible » dit-elle parlant d’un livre de Carlos qui était en évidence au milieu de ses livres essentiels et qu’elle découvre, là, stupéfaite. « Comment je sais constamment sans savoir qu’il y a là trace, présence omise, fossile. Souffle sous silence, préservation dans une espèce de mémoire capitonnée d’oubli où demeurent sous vide des vestiges au sort réservé : aux arrêts. Encore vivants sous les ténèbres immobiles du temps. » (40)
→ si on veut bien prendre la peine de se laisser envahir par ce court texte, on est frappé par l’ensemble considérable de résonances qu’il suscite : rayonnement fossile de ce qui est mort mais dont la lumière nous parvient encore (astrophysique), fossiles végétaux ou animaux, certains conservés comme dans l’ambre, chambre capitonnée (sciences acoustiques) et bien sûr tout le champ de la psychanalyse. Projection d’images de cinéma aussi, Fellini ou bien encore certaines scènes chez Akerman. Proust par très loin sans doute et comme toujours.
Zone crépusculaire, Pompéi (Cixous)
Et elle continue : « Cette zone crépusculaire sous la conscience, cette pompéi où sommeillent pour des durées indéterminées des sous-vivants, c’est dans ses rues et ses hôtels que viennent séjourner des hôtes attirés par les espèces captives, les endormis, cette population suspendue à une incalculable décision du sort. Un lot de héros virtuels, objets des coups de foudre de la littérature. Personnages ou objets animés d’une vie probable. Leur présent est toujours à venir. Ils sont en attente d’être ou pas. Prêts. Tout près. » (41)
Et conclusion, inévitable :
« Nous sommes frôlés ».
→ Il y a chez Cixous tout un régime de l’hantologie (notion derridienne), du spectral, du fantomatique, de la trace vive, ce rayonnement fossile qu’elle seule sait capter ou entendre, à force d’attention, d’écriture et de rêves. Cela qui rend son œuvre si fascinante et forte.
Et je monte en regard cette note du site Derridex : « un chef d'œuvre fait venir au jour les contenus les plus refoulés, les secrets les plus enfouis; et il dissimule ces secrets, les cache sous les chatoiements somptueux de la forme. Il les appelle, et il les chasse; il les met en mouvement, et il organise contre eux la résistance. »
Ce détrônement
…je l’ai fini, c’est un superbe livre, une fois de plus, à la fois si étrange et familier. De l’étrangeté familière des rêves, de la littérature. Cette porosité des mondes, vivants et disparus, dans l’entre (l’antre, le sas, la chimère) du rêve. L’imagination qui invite les morts à la table des vivants tel ce véritable spectre de l’amie disparue attablée l’autre jour dans un café où je parlais avec un autre ami… ou cette formation parfois d’un mini-agrégat de lettres, sous ma plume, lettres qui ne semblent pas formées par moi mais venir, téléphoniquement dirait Hélène Cixous, d’une autre amie disparue. G.M dont je suis persuadée que je n’ai jamais cessé de l’entendre et de lui parler dans la musique. Et ce besoin encore intensifié de musique depuis le 29 novembre, comme pour les retrouver, elle et lui, mes donneurs de musique et de vie.
Les connections (Didi-Huberman)
Et alors Didi-Huberman seul supportable après la fermeture du livre de Cixous (toujours ce chagrin la quittant, rouvrant l’espace de l’attente du livre suivant).
« Mais ouvrir ce n’est pas creuser un seul trou qui irait directement jusqu’au centre des choses. Il n’y a pas un centre des choses puisque les racines elles-mêmes sont multiples et arborescentes, sans parler des rhizomes bien sûr. Donc il nous faut creuser, partout, faire proliférer les trous et, avec eux, les connections, hiatus ou raccordements (Phalènes, 141)
→ lire, trouer, sonder, mille seaux à l’eau, mille bêches en terre, fouilles et châteaux de sable, per-foration, perlaboration.
Pour Patrick Beurard Valdoye
Pour mieux comprendre ce qu’il tente, me semble-t-il, cette autre note extraite de Phalènes de Georges Didier Huberman : « la mise en œuvre du montage : non pas un simple assemblage de choses, fussent-elles hétéroclites, mais un recueil des disjonctions entre les choses, une réunion d’intensités traversant les choses, une connexion de mouvements hétérogènes dissociant les choses, une incorporation de temporalités anachroniques morcelant les choses… »
Et un peu plus loin : « faire une image donc : faire apparaître les limites immanentes et, pour cela, fragmenter en connectant, ouvrir en faisant proliférer, bref, pratiquer un montage sur d’autres bouts d’images, d’autres bouts de langages, de pensées, de gestes, de temporalités ».
→ N’est-ce pas le geste et la geste du narré ? J’ai d’ailleurs fait un lapsus intéressant en recopiant ce texte, écrivant un pontage au lieu d’écrire un montage, car l’art de Beurard-Valdoye c’est aussi cela, relier des temporalités différentes, ré-accorder des intensités dispersées, les faire converger, très brièvement, avant effacement, comme ces fresques exposées à l’air dans un film de Fellini. Apparitions disparaissantes, qui n’en sont que plus fortes car elles deviennent alors greffables sans rejet sur tout imaginaire.