Auxeméry, tout en F
Auxeméry m’a donné à lire quelques très beaux poèmes de son futur livre, qui s’intitulera peut-être Lignes de Faille, une série dont tous les titres sont un mot commençant par F : Fibres, Façons, Ferveurs, Faces, Fièvres, Ferments.
Auxquels je me permets de lui suggérer d’ajouter, peut-être, Furies, Fouilles… (Furies semble le convaincre !).
« Saluer les éphémères, les laconiques, les nantis en silence – »
Étonnante résonance, bien inattendue a priori (mais idiot, l’a-priori, par définition) avec Raphaële George : « Ce qui aura été provient de ce qui ne fut jamais ».
Éloge de la fatigue (Raphaële George)
Après Les nuits échangées, voici Éloge de la fatigue, le second titre du volume de Raphaële George. Je trouve ces pages admirables et j’ai le sentiment de n’avoir pas lu depuis longtemps quelque chose d’aussi rayonnant, mais comme une matière noire, irradiant serait sans doute un plus juste mot.
Un éloge de la fatigue ? : « connaissance qui se livre par épuisements », elle qui seule « peut nous donner un peu de cette secrète intelligence / qui ne nous appartient pas » (45)
→ Ce passage me renvoie aussi à cet autre livre déjà évoqué dans ce flotoir, L’Absence réelle, échange de lettres entre Jean-Louis Giovannoni et Raphaële George. Jean-Louis Giovannoni se trouve alité, comme Joe Bousquet, alors que le livre en cours est dominé par la figure de ce dernier, Giovannoni qui est en fait atteint de rhumatismes articulaires et qui montre dans ces pages (comme le fait aussi, je crois, Michaux à propos d’un bras cassé), qu’un dérèglement de la machine à vivre induit d’autres états, d’autres pensées, voire un autre mode d’être
De la fatigue et de l’excitation
Il se pourrait que notre monde par son excitation folle et permanente engendre en réalité toujours plus de fatigue (notamment psychique) et veuille simultanément toujours plus la nier.
Apparition récurrente dans la presse du terme de burn-out : plus de combustible, plus d’énergie devenue non renouvelable, effondrement, arrêt de la machine à nier le temps et le tempo. La fatigue « annonce un trop-plein de savoir que nous évitons / préférant vieillir ignorants de nous-mêmes ». (47)
Du vent
« La fatigue vient avec la nuit, / nous pourrions croire que par elle nous communions, /nous respirons du même vent que tout ce qui appartient au cycle de la nuit et du jour » (46)
→ Ce qui fera toujours la spécificité de toute lecture, ce qui rend toute lecture toujours singulière, c’est qu’elle a lieu dans un contexte défini, non seulement celui de la personne qui lit, mais aussi celui du monde qui l’entoure. Chaque livre est ainsi comme embarqué à bord de chaque lecteur, pour un périple étrange et toujours unique, par définition.
→ Le vent, cette présence du vent ces dernières semaines, oubli du vent, le vent qui s’impose. Ce qu’on appelle sans doute un dur retour à la réalité du monde, des puissances en jeu, des catastrophes possibles, prévisibles, annoncées.
De la fatigue (Raphaële George)
Cet éloge de la fatigue est magnifique, parce que loin d’en faire un élément négatif, un empêchement, il la montre comme un puissant révélateur de la nudité de l’être, comme un état qui interdit le divertissement et qui dévitalise les prétentions de l’être humain, en « révélant l’Être au rien qui l’agit ». (64).
La fatigue nous familiarise avec la mort, elle appelle la nuit et le sommeil, nous confrontant quotidiennement à une forme d’anéantissement, de disparition. Devant la fatigue, il n’y a plus de maîtrise qui tienne, nous fait comprendre Raphaële George qui en fait ainsi non pas un outil (elle ne se commande pas, même si on peut la provoquer), mais une voie privilégiée d’accès à la vérité profonde de l’être.
De l’épuisement (Raphaële George)
Cette très belle notion de l’épuisement, épuisement du temps, des possibilités, des ressources, des recours.
Du son (avec Wolpe et Patrick Beurard-Valdoye)
Parmi les figures que ressuscite (c’est un mot souvent approprié à sa technique !) Patrick Beurard Valdoye, dont je continue Gadjo Migrandt, j’ai une prédilection pour des figures un peu oubliées ou méconnues. Ainsi ici de Wolpe, le musicien dont Patrick m’a souvent parlé et dont j’ai un peu écouté les œuvres. J’aime ces portraits sculptés par petites facettes, faits biographiques, anecdotes, interprétations de l’auteur : « le premier contact de Stefan Wolpe avec la musique contemporaine date d’un cadeau d’anniversaire par le grand-père russe : un train miniature. Les possibles variations de vitesse, les rythmes mécaniques spatialisés en boucle, les sonorités plus ou moins éloignées de Stefan, les interférences entre plusieurs sons déplacés, sont à l’origine de ce qu’il recherchait dans sa musique » (Gadjo Migrandt, 261)
→ que cherchent les musiciens quand ils composent (immense sujet que tentent d’aborder, parfois, les notes sur la création choisies pour Poezibao !?), que cherchons-nous dans la musique ? Je suis convaincue qu’il y a un fond enfoui qui nous attire vers certaines musiques et qui est lié aux premières sensations sonores, y compris in utero (relire les propos d’Alfred Tomatis à ce sujet). Nous sommes hantés par du sonore plusieurs semaines avant notre naissance, puis par le sonore indifférencié, reçu mais non décrypté, des premières années de notre vie, les sons du monde, les sons des voix, les sons qui bercent et ceux qui terrorisent, affolent…
Passion du son, en-deçà de la musique, aussi. D’où l’intérêt de toujours pour le travail de John Cage et cette remarque, de lui je crois, qui m’accompagne souvent « si un son ne te plait pas, écoute-le »…. Écouter le monde, de façon consciente ou flottante, le bruit de fond de l’univers, une passion centrale.
Montages (Patrick Beurard-Valdoye & co)
Toute cette séquence « Lil 9 » dans Gadjo Migrandt est une sorte de très beau montage autour de quelques thématiques et de noms de lieux ou de rivières, Wien, Spree, Hudson, un peu comme un matériau musical qui reviendrait à intervalles réguliers, thèmes de fugue et de contre-fugue. Il est d’ailleurs beaucoup question de musique dans ces pages, Cage, Varèse, Wolpe, Mahler, Schönberg dont les trajectoires croisent de façon très convaincante, voire éclairante, celles de Loos, Gropius, Charles Olson, Albers, Itten. On tourne toujours autour de cette époque si riche et qui est la source principale de l’inspiration de Beurard-Valdoye.
Et nous aussi lecteurs de créer des rapprochements, puisque il est aussi question d’Olson, qu’a traduit toute sa vie Auxeméry (voir le magnifique Maximus, publié à la Nerthe). Scène d’anthologie où Olson se tâte pour savoir s’il va se porter au secours de Twombly en train de se noyer, à moitié repêché par Rauschenberg. Auxeméry et Beurard Valdoye qui se croisent aujourd’hui dans ces pages du Flotoir ! :
comme si l'air
recommençait une autre
histoire par un autre homme
(Olson, cité ici)
De la traduction
J’enfonce bien sûr une porte ouverte, mais j’ai retenu ce petit passage de la préface d’un bien vieux livre, Das rechte Wort, le mot juste, de Marcq et Guierre, paru chez Vuibert en 1966.
« Une erreur fréquente consiste à considérer les langues comme des listes exactement parallèles de mots dont chacun désigne tel objet, telle idée ou telle action donnés. Selon cette opinion, apprendre une langue, c’est apprendre à mettre de nouvelles étiquettes sur des objets déjà connus. [Or] apprendre une langue ne consiste pas à faire le très médiocre effort de pure mémoire nécessaire pour retenir une nomenclature ». Il faut, poursuivent les auteurs, « s’attacher aux mots qui constituent la “structure” de la langue : conjonctions, adverbes, pronoms et surtout verbes et prépositions. [...] Apprendre une langue étrangère, c’est envisager l’action d’un point de vue nouveau, c’est pénétrer dans un décor d’images inconnues, car le monde ne s’organise pas, antérieurement à la vision qu’en ont les hommes, en catégories d’objets ou d’idées qui reçoivent nécessairement une désignation dans chaque langue. »
C’est cela que je ressens, si bien, en travaillant l’allemand : cette langue traduit une autre façon d’être au monde, un autre rapport aux choses, reflète une autre manière d’être immergé dans la réalité. Et c’est un des aspects les plus passionnants. Cela aussi qu’exprime souvent très bien Georges-Arthur Goldschmidt dans ses livres. Cela qui doit être présent à l’esprit lors de toute rencontre, quels qu’en soient le but, la visée, entre des Français et des Allemands. Cela aussi qui peut expliquer tant d’incompréhension : « les Allemands ne sont pas des Français qui parlent allemand » (source)
C’est sur cette difficulté que j’ai butée, de façon prononcée, ces derniers mois et qui semble un peu levée aujourd’hui : vouloir traduire mot à mot en allemand ma pensée en français, laquelle est souvent compliquée, faite d’emboîtements, avec beaucoup de relatives, … Résultat : Kauderwelsch, comme disent les Allemands, autrement dit charabia, sabir ! (intéressants d’ailleurs tous ces mots pour dire cela !)
D’une lettre d’Auxeméry
Et je reviens à Auxeméry qui répond à mes propos, ci-dessus. Il m’écrit :
« Un poème est un animal qu’il faut dompter, faire entrer dans la maison commune… [...] je vis dans le doute permanent, comme vous savez, et je suis à chaque instant au bord de me dire que je vais physiquement disparaître de tout horizon« poétique »… Mais là évidemment j’ai tenté de forcer les portes, et ce sont des portes où je me destine à cette disparition, où ce n’est pas le corps qui s’absente de la surface du réel, mais c’est tout le fonctionnement de la machine humaine qui va se trouver englouti dans l’inanité substantielle, celle de la langue elle-même… Nous sommes, nous humains, des animaux qui hésitons entre l’ennui et l’horreur de nous-mêmes (voir Schopenhauer, Nietzsche, Adorno etc.) et la seule fonction qui nous soit accordée (par un décret du divin Rien ! – qui est Tout !) c’est d’user de cet instrument d’être qui s’appelle la parole et le langage… »
Serge Martin
avec en conclusion provisoire mais me semble-t-il bien appropriée, cette remarque de Serge Martin :
« Ce sur quoi on travaille nous trouve »
(Serge Martin, in émission « Du jour au lendemain », 4 décembre 2013).