Alain Veinstein publie A n’en plus finir au Seuil.
« Au début du siècle, à la nuit tombée, je regardais souvent par la fenêtre. Dans ma banlieue, il y avait très peu de lumière. Pas grand-chose à contempler. Des sortes de signaux, tout au plus, que je croyais adressés par des personnages. Les retrouvant de soir en soir, je pris l’habitude de leur prêter des fables en les imaginant sous les traits de personnes ayant réellement existé : mon père et ma mère, par exemple, que je sortais de la nuit en les jetant sur le papier. Je vivais ainsi les tensions qui ne me laissaient pas en paix. Les fables que j’inventais, je les vivais.
Un livre parut en 2001 sous le titre Bonnes soirées dans une quasi-clandestinité. Presque vingt ans après, j’ai retrouvé des textes contemporains, et j’ai voulu en poursuivre l’expérience comme s’ils me réveillaient d’un long sommeil en me rouvrant les chemins de l’écriture. »
***
Écoutez-moi,
ce que j'ai écrit de jour en jour
ne colle pas toujours avec la vérité,
sauf peut-être l'impression de désolation
que chacun reconnaîtra.
Mais il suffit de se mettre à la fenêtre
et de noter ce qu'on voit,
lorsqu'on remue les champs noirs,
pour que des inconnus deviennent des figures familières.
Bien malgré moi, j'ai ouvert les yeux sur père et mère
et je leur ai donné une sorte de parole
sans avoir jamais lu dans leurs pensées.
En fait, ma mère était plutôt volubile,
tout à la joie de continuer à vivre.
Mon père, lui, ne parlait pas.
Nous marchions dans le plus grand silence,
mon cœur battait contre le sien.
Je n'avais d'yeux que pour ses lèvres
espérant y voir se dessiner un hymne.
Je l’ai vérifié dans le dictionnaire,
un hymne est un chant de louange des dieux,
un poème qui célèbre une personne, une chose,
exactement ce que j’aurais voulu écrire
à force de regarder par la fenêtre
(p. 9)
/
Sur mon visage : la peur d’être emporté par la mort. Facile à jouer : c’est elle qui m’a appris à lâcher prise, à manquer du courage de composer avec le néant aux bras tendus. En même temps, je n’ai jamais vraiment pris au sérieux la menace que dit sans doute la torsion de mes lèvre quand je garde le silence. J’ai continué à écrire mon amour, le premier surpris de mes propres mots.
(p. 70)
Se faire violence, ne pas tout rejeter à tour de bras. Quand la lumière de la flamme est à deux doigts de s’évanouir, garder les yeux grand ouverts en ne cédant pas à la tentation d’ensevelir chaque phrase dans la nuit. Ne pas rejeter, surtout, l’éclair de vérité des échappées dans le silence.
(p. 75)
/
Il faut que j’y aille,
il faut que je m’y colle,
tout est en attente.
Je ne fais pas grand cas des mots,
ayant passé la majeure partie de ma vie
à m’approprier ceux des autres.
J’ai souvent pensé que le moindre récit
était une perte en vie humaine.
Jusqu’au jour où j’y ai vu un moyen
de lutter pour ma survie.
Peut-être était-il déjà trop tard.
On ne cherche pas indéfiniment sa nourriture
sur des terres qui ne cessent de s’amoindrir.
(p. 85)
/
Forêt noire
À travers la forêt —
je dirai ça comme ça — dessiner...
Ni je ni il, pas d'histoire, le dessin vers,
mais sans horizon :
il en va ainsi depuis Lenz —
lui, en son temps, à travers la montagne —
mais je ne vais pas remonter à la nuit des temps —
on dit parfois : au déluge :
il fait déjà assez nuit tous ces jours,
si sombre, si sombre
que toute rencontre est impossible.
Il fait si noir, si noir !
que l'obscurité ne laisse pas d'autre choix
que de demeurer hors champ
en vivant, par exemple, de figures,
de nuées de figures
qui donnent l'impression de se déployer
sous tous les angles,
et de décider des événements
comme si de rien n'était.
Je parle d'événements, j'écris
comme si de rien n'était,
et je pense à tout un monde,
même si c'est beaucoup demander, tout un monde,
quand on n'a rien.
Mais c'est bien un monde qui se dessine
quand on aime jusqu'aux ombres, à la pointe du crayon,
là ou pour commencer à voir
il faut devenir aveugle.
(p. 137-138)
Alain Veinstein, à n’en plus finir, Seuil, 2019, 240 p. 18€
Sur le site de l’éditeur
Alain Veinstein dans Poezibao
ext. 1, ext. 2, note création, Voix seule (A. Emaz), ext. 3, (Entretien) avec Alain Veinstein par Isabelle Baladine Howald, (Note de lecture) "Du jour au lendemain, Bernard Noël, Entretiens avec Alain Veinstein", par Anne Malaprade
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