Crypter le
titre : retenir les initiales pour l’acronyme (letters to
my wife). Aussi, lire « elle t’aime ». Choisir parmi
une liste de poètes troubadours ceux qui seront du nombre : l’exergue
rassemble Bernard de Ventadour, Maurice Scève mais aussi Gertrude Stein, Ossip
Mandelstam et Robert Creeley. Présents, les illustres. Moyen-Age, les époques
ont chacune leurs troubadours, leurs aimées. Louange : la voix serait-elle
composée de morceaux choisis, blasons sans fin du corps (poignet très présent,
anneau, ronde et lenteur) ou de gestes
« la délie a pris la main du poème
et poursuit »
juste avant :
« je touche je sens j’entends
je la touche la sens l’entends
sont des mots pris à la délie »
Palimpseste. Ecritures successives liées entre elles par le tissu des reprises,
Emmanuel Laugier associe (puise) et construit sa propre langue.
Attachement et « déliaison », « verbe à cheval » écrit
Emmanuel Laugier à propos de Jacques Dupin* en reprenant Mandelstam, faisant
« de l’éboulement et de la
dislocation » une condition nécessaire de l’écriture. Ecrire avec et se
défaire : gérondif, verbe en action agitant des contraires, le verbe à
cheval est récurrent dans ltmw
« au galop de la plaine légère » ou « au cheval de
merlin », ses variantes emportent et
font du paradoxe un alliage qui fabrique la langue.
Emmanuel Laugier essaime un lexique extrait du français, de l’anglais, de
l’italien comme pour mieux brasser les cultures cinématographiques (arrêt sur
image goûté, l’aimée se lit en appuyant sur pause comme lentement le pont des
mots déroule le temps), poétiques et lyriques qui, se jouxtant, créent une
musique particulière, personnelle, dont les coupes aux vers rythment la
partition. « [M]y émi » (amie, aimée…) ouvre la plupart des poèmes du
début du livre. Refrain en tête, anaphore, évidence de l’adresse pour le
ballet : nuque, paume, hanche, coude. Once
upon a time en langue composée, l’anglais mélodique et inscrit dans les
références au jazz féconde le français. « [L]égère
claudication » de l’aimée, répétée, ce rythme le poème l’invente en
déhanchements « au ciseau de son pas nu », « le rythme que émi a
rentré », homophonique écho du participe passé « émis ». L’aimée
se danse, se scande et le poème vit cette musique.
Il joue, le poète. Aux lettres inversées « emi ym nwo » (emi my own),
ce jeu pénètre le poème pour poser sur la langue l’envers devenu l’entrée du
monde d’emi (sans majuscule, pour chaque mot traitement égal : note de la
partition, « à l’envers de la frappe »). Et les sons peuvent rester
collés (danser), les deux corps non dissociés, inséparés :
« […]neséparantplus/seshancheslégères ».
Invention. Diversité des fantaisies gagnant la langue portée par emi :
« la voix d’emi est entrée dans le poème ».
Les moments, les arrêts, ne sont pas situés : LXXXI poèmes enchaînés,
autant d’images déroulées, enchaînées.
La profération elle-même module l’intensité, « parfois des mots à
demi-murmurés/qu’elle glisse dans les siens », une musique pénètre le
corps du poète, à l’inverse exactement des circonférences attendues.
Telle langue, ltmw : poésie
nourrie de l’autre, ce qui est pénétré devenant l’avance exacte de ce qui entre
en soi (la musique). Le « S
renversé » du corps d’emi est lu de la langue autant que « le long de
la route serpentine ». A leur tour, les lettres des langues sont soumises
au poème, ingestion lente par le corps du texte : ainsi le –y- glissé en
fin de prénom emi, ou le -w- (forte occurrence en anglais plus qu’en français)
signe la trace de la culture anglophone, amorce noire du corps, lecture de page
ou pellicule du film nu de l’histoire amorcée dans son
« recommencer », en force comme un impératif de vie. Reine
d’intensité emi, « à elle seule elle met le champ entier dans un cm2 ». De même, la
langue, celle du poète entre dans l’histoire d’emi, contenant/contenu tour à
tour. Synecdoque des amoureux : quand l’un écrit, l’autre sings, quand l’un chante, l’autre writes. Poésie, carrefour des langues et
notes recomposant aussi les lignes d’une culture appropriée, devenue le texte.
Désespoir noir de « strange fruit » de Billie Holiday, à côté ou
d’autres chansons, en afflux d’émotion (noir et blanc, répétés, mêmes, opposés,
retournés). D’autres chanteurs investissent le poème : Jeanne Lee et son « déhanché
minimal », The Raconteurs et leur « Blue Veins », Uh Huh Her ou
Polly Jean Harvey et « sa grande robe noire »…Commotion du song,
« émi on my mind » et l’accent aigu oublié revient sur le mot.
Anglais/français, même enseigne. « [D]ans le simple-là du cœur ».
Alors émi « dans sa brasse » rejoint l’histoire, y met « du
recommencer », en « gérondif », processus lent, « langueur
d’algues noires/sont métaphores vieilles du rite », actif cependant.
Schibboleth, émi l’énonce, touchant aux commencements, à une langue d'origine, irréductible à
la source du poème (ltmw).
Imprononçable ou dit seulement par la voix détentrice et faiseuse d’une culture
qui fait désormais le corps du poème d’Emmanuel Laugier : emi. Fusion des
corps – des lettres : le texte est ce fruit.
Le Rhône,
récurrent, lenteur de fleuve, écrit à la craie la couleur rouge, « un
pavot », « grenade ouverte rouge ». Ouest américain et poème
lent d’amour troubadour : « le sabot clair de l’adorable », où
« l’amazone est position » et « langue du trobar » se
trouvent en le poème. Ils chevauchent, avancée du diable noir et blanc, les contrastes,
émi les unit « au galop de la plaine légère ». Emi
« revenue » de « l’autre rive », charriant la vie comme
elle est lente (violente ?).
Les lieux sont parcourus : « mentalement le paysage de la route
d’Uzès », la côte italienne (comme la langue italienne affleure ou
« seuls de petits mots étrangers/passés derrière sa nuque […] »), un
« conte lointain », culture initiale ou portée par les migrations
successives des êtres comme un mystère composé de nuances différentes et
l’identité plurielle, constellée de chaque être. « [É]mi
en contre-plongée fait son cinéma / en plans rapprochés / doucement sa tête
tourne ». Film composite de scènes arrêtées sur le charme de leur
survenue :
« un soir à la villa
je suis torse nu sous une veste bleu
marine cintrée
des plats se succèdent des vins
se suivent ma main est dessous le fleuve lent
un ravissement accompagne la scène
de noirs et de blancs suaves
puis d’un fondu au noir nécessaire
(récit en rêve) »
Lenteur itérative des rites (« citerne » : l’eau y coule, la
goutte mesurant le temps peut-être de la répétition calme et régulière),
celui-là seul semble extrait d’un film – tout y est, le couple, le mythe
moderne où se lit encore la trace des opulences et le trajet de la main seul.
Suivi. Accompli.
Autre scène. Soir puis matin, le deux en 3, « tête contre tête »,
l’enfant rejoint le 2, ralentissant son rythme, le temps dans sa coulée paire
devenue impaire au ciel verlainien, « les herbes lentes » où écrire
la « descendance ». S’énonce alors la vérité du titre singulier, perçu
dans ses consonnes éclairées par la traduction non littérale :
« je suis la femme de mon homme
en L.T.M.W. »
Au crible le titre entêtant, imprononçable et traduit, pour lire le poème
d’amour comme un film, une chanson, un poème aux allures mosaïques et
mélodiques.
[Isabelle Lévesque]
* « Le verbe à cheval de
Jacques Dupin » sur le site Sitaudis
Emmanuel
Laugier, ltmw, Éditions NOUS,
96 pages, 12 €