Mon Amérique commence en Pologne,
écrivait Leslie Kaplan en 2009. La Pologne de Nathalie Quintane commence par du
plomb. Comment alléger un pays — ou plutôt le nom d’un pays —
plombé, y ménager des interstices, des fractures, des ajours ? Peut-être
parce que ce métal très dense d’un gris bleuâtre se laisse si bien travailler,
il devient ici une arme de poids pour la langue de l’écrivain qui vise, sans
jamais tirer, un réel insaisissable. Qu’est-ce que la Pologne, qui sont les
Polonais ? Où commence, où finit la Pologne ? En quoi sommes-nous
tous des Polonais ? Pourquoi ne serons-nous jamais polonais ? Ces
questions, Nathalie Quintane les déploie à partir de l’œuvre photographique de
deux artistes contemporains, Michel Journiac et Urs Lüthi, qui proposent des
autoportraits ne coïncidant jamais avec ce que la grammaire appelle le
« je » ou le « moi ». L’identité est un processus, la
Nation une histoire en perpétuel réaménagement, et la Patrie un devenir. Grâce
à la médiation de la photographie, et
par la représentation picturale de l’intuition selon laquelle je est un autre
lui-même au-devant de soi, la narratrice voyage dans des paysages aussi bien
extérieurs qu’intérieurs pour lesquels aucun nom propre ne peut tout à fait
convenir. Bref, la Pologne est au-delà des Polonais, au-delà des
représentations et des images qui lui sont associées ; au-delà, bien
entendu, du présent d’énonciation qui entend la décrire. Elle n’est pas tant
Gdansk que Dantzig, de même que Lech Walesa est à la fois syndicaliste et
catholique.
Ce voyage dans les noms propres (Arletty, Raphaël, Sander et quelques autres…) se
double d’un déplacement dans le temps (les années soixante-dix et quatre-vingts
notamment), ainsi que d’un périple dans l’image qui, bien que fixe, n’a rien de
figé, en tout cas lorsqu’elle est montée selon le découpage proposé par
Journiac et Lüthi, tel qu’il est reproduit au début de ce livre. Vingt blocs de
prose envisagent l’origine d’un désir : parler la Pologne (à défaut de
parler le polonais), écrire sur une Pologne dont l’existence est avant tout
livresque (Jarry ne dit-il pas « merdre » à la Pologne
polonaise ?), évoquer un amour pour « mon Polonais », rêver à
une Pologne en lutte (« L’hiver à vous mais le printemps à nous »),
constater la dilution de l’idée de Pologne dans le monde, et, parallèlement, la
fadeur d’un monde oubliant que la Pologne n’existe pas seulement pour fabriquer
des plombiers. La narratrice ne choisit pas entre la Pologne et la non-Pologne,
de même que les artistes qui retiennent son attention sont à la fois le piège
qu’ils inventent et les travestissements que ces montages photographiques
décuplent. La Pologne se défait et se refait ; le moi se propulse et se
déplace. Il suffit de quelques lignes de prose pour que la première renaisse à
elle-même, pour qu’elle trouve les moyens de s’ouvrir et de s’écouter dans la
langue de l’autre. Le conflit n’est pas entre
la Pologne et les pays qui l’entourent ; le conflit est la Pologne faite langue ; il la constitue, la plombe,
l’élève. Et, bien sûr, ce nom propre devient le terme générique et hyperbolique
qui dit, aujourd’hui, ici, maintenant, comment on peut interroger l’identité,
comment quelque chose peut enfin se passer, enfin survenir, à partir du moment
où l’on accepte de glisser, avec et sur la Pologne, vers ce qui ouvre à
l’inconnu.
« Toi aussi, tu as des armes »* : derrière ce toi, dans le
destin et la direction que figure une certaine Pologne, persistent le rêve d’un
pays, l’épanchement d’un moi dans la vie réelle, le combat d’une âme douée d’un
corps politique.
[Anne Malaprade]
*Kafka l’écrivit dans son Journal.
Cette affirmation est aussi devenue le titre d’un ouvrage collectif paru à la
Fabrique éditions en 2011 sous-titré poésie et politique, auquel participa
Nathalie Quintane.
Nathalie Quintane, Plomb polonais,
Confluences/Frac Aquitaine, 2013, 58 p., 10 euros.