Tenir
l’enfant face à la scène où se joue le jeu du pouvoir,
fatigué, que sa mère prend sur ses genoux,
dans la lumière où pend une demi-carcasse
de porc
l’enfant abandonné dans les bras de sa mère,
qui le tient, contient ce corps trop souple,
glisse de ses genoux, un bras s’échappe, la tête
vient frôler l’épaule du voisin,
la vierge supplie le tyran vertueux
le corps de l’enfant au repos dans les bras de sa mère,
enfin immobile, éveillé finalement
elle chuchote à son oreille, sa voix légère à lui
son impatience
la mère maintient sur ses genoux entre ses bras
le corps de son petit
tandis que sur la scène le tyran vertueux propose à la vierge
une transaction
infâme : sa clémence contre sa chair
au pouvoir le plus grand associé le désir,
sa patience de mère
pend à un lustre dans l’or et le brun du décor
une demi-carcasse de porc –
et l’eau qui purifie
n’est qu’une mascarade
*
sur les photos d’enfance,
tous les détruits
se ressemblent et ressemblent aux autres enfants.
tu as eu nom et visage
désormais tu n’es qu’un corps, face contre terre,
c’est assez exceptionnel
cette manière infime que tu as de bouger
chaque matin, tu n’es jamais exactement à la même place
tes membres disposés autrement
je le sens bien
es-tu assis parfois ?
ou ce que tu nous montres de toi n’est-il que la partie
immergée de ton être qui s’enfonce
dans le béton
prend racine loin sous la croûte d’asphalte
et ta pensée se nourrit à la même nappe lointaine
d’une eau qui n’existe que pour ceux qui comme toi
gardent, patience infinie, l’oreille collée au trottoir
guettent le moindre soubresaut souterrain
perçoivent un jour un ruissellement
en rêve trouvent une source profonde
tu n’interrompras pas mes images oniriques
de ce qui a lieu sous ton corps en déréliction
de ce qui s’affaisse sous ta dignité perdue
tu ne m’interrompras pas,
face contre terre
je te dépasse tous les matins
les autres aussi te regardent et se demandent
comme l’on saura,
bientôt,
que tu es mort.
Lucie Taïeb, tout aura brûlé, dessins
de Sidonie Mangin, Les Inaperçus, 2013, pp.51 et 52.
Bio-bibliographie de Lucie Taïeb