Berceuse
Pourquoi, dis-tu, je ne te fais pas de caresses,
pourquoi je n'essaie plus de rester près de toi.
Mais tu dois comprendre, c'est la queue, ton aiguillon,
qui m'épouvante,
[…],
car chaque fois que je me rapproche
siffle ce harpon et je sens le gel
du venin plonger au fond de mes os.
Est-ce encore toi, la lame qui pénètre
dans mes reins quand nous nous embrassons ?
C'est elle, qui frappe alors que je te parle
et doucement descend sur ma nuque ?
Je t'aime beaucoup, mais pas toute entière,
juste une moitié peut avoir mon amour,
l'autre non, pardonne-moi, mais c'est trop
demander de baiser aussi le rasoir.
(chap. 72 : E mamma?)
Chroniques du Pléistocène
I.
La ligne de mon père :
les osseux, les affligés, les émaciés,
voilà une moitié de mon sang,
le fantôme dont je suis le drap.
Maigres Magrelli,
étuis peau et os
tissés sur un châssis prodigieux
de nerfs, un treillis de secousses,
colère, colère,
et tout un zigzag de tragédie
sur le Néant – Ciociaria,
terre creuse d’où Ils surgirent,
spléniques prophètes de l’angoisse
venus du désert en habits de laine
avec des herbes amères,
des anathèmes, des exorcismes.
II.
Est-ce image de poésie, la figure
paternelle qui se nourrit de moi,
le ténia qui dévore ma vie de l’intérieur ?
Image de poésie est la figure
de mon fils, qui boit penché
vers le robinet en se dressant
sur un pied pendant que l’autre jambe,
prodige de la statique,
tendue oscille en l’air, contrepoids
magique pour compenser la soif.
Si je pouvais avoir sa grâce
pour équilibrer la faim
de qui au-dedans de moi
s’avance et me déchire !
III. À Hyacinthe, mon père
Le ciel vibre, l’hyacinthe fauchée tombe.
M. Luzi
Il s’agit chaque fois du contraste […] entre le mécanisme
aveugle et la liberté, entre la fixité et l’histoire.
R. Caillois
Vieillesse – en route pour le Grand Mimétisme,
je deviens toujours plus semblable à mon père.
Hyacinthe, je te rejoins !
disque qui me frappe pour me faire pareil à toi.
Visage, gestes, inflexions, démarche :
je reviens à l’original,
simple application d’un programme.
Ou peut-être me déguise, pour être sauf,
barricadé dans son enclos génétique…
De quel prédateur suis-je en train de fuir,
pour abdiquer mon aspect ?
(Cette façon que j’ai de dire : « Vraiment ? »,
en me sentant doublé,
parlé par une voix qui est la sienne).
Vieillesse – l’Invasion se rapproche.
Je ne sais si je pourrai encore signer de mon nom.
IV. Grand Café la Morgue
Derrière le bar, sur la droite,
la chapelle mortuaire.
Je laisse mon fils aller s’acheter une glace,
je lui dis de m’attendre, j’entre
et me retrouve face à trois cadavres.
Le biscuit du mort, ai-je pensé,
corps camouflé en aliment.
Ce poids glacé, comme sur un plateau,
qui m’attend, figé,
refroidi sur le blanc du linceul,
à emballer,
ou sur le bassin métallique d’une balance,
pour calculer le prix
pendant que le client debout attend.
Mieux, la pâte prête pour le four
du matin. C’est le non-cuit,
le jamais-cuit qui attend
éperdument
au feu du futur.
(Appendice)
Valerio Magrelli, poèmes extraits de son dernier livre en prose, Geologia di un padre (2013), “Géologie d’un père”, traductions inédites de J.-Charles Vegliante
Présentation de Valerio Magrelli par J. Charles Vegliante - fichier pdf avec les poèmes en italien : Choix de poèmes de Valerio Magrelli