[Jean Starobinski évoque ici les lectures poétiques à haute voix de Paul Celan]
« L’ayant écouté lire ses
poèmes, j’ai noté hâtivement :
Ni la bouche qui gouverne les mots, ni les mots dictés par les dieux sûrs.
Toute sécurité retirée. Respirant par la grâce de l’irrespirable.
Pourtant le tracé acéré, la mélodie envoûtante des syllabes, la distribution
souveraine des timbres et des accents. Cette mélodie est-elle vestige
d’anciennes harmonies ; battement, dans la mémoire, de l’écho d’un monde où la
parole était souveraine ? Ou bien est-elle, cette mélodie, la loi toujours en
éveil, la forme inéluctable de l’énergie verbale ? Loi des balancements fluides,
des symétries, des oppositions : rigoureuse comme la géométrie du cristal (du
souffle, des larmes). Même quand la parole ne peut plus habiter le monde, ni le
poète habiter sa parole.
Le poème est impérieusement vocal, souffle modulé traversé de vocables,
traversant les vocables, les agglomérant, les emmêlant, les espaçant. Souffle
interprété par les mots, interprétant les mots. Impression, pour l’auditeur,
d’une translucidité de la parole : mais pour quelle lumière ? venue de quelle
source ? à travers quel espace ?
Le poème est confié à la voix : donc en proie à la fugacité, livré au temps
entraîné vers la fin, voué à son extinction, la retardant, l’anticipant :
jouant avec la nécessité de périr.
Pureté de la syllabe vibrante, sans défense, exposée à l’énorme hostilité du
monde, à l’insidieux assaut du rien. Pureté, comme le son d’une corde trop
tendue, qui survit à sa défaite, à sa rupture. Alentour s’accroît la pression
du silence, le vieil allié, l’irréductible adversaire.
Voix devenue inaltérable, dirait-on, dès lors que tout est perdu : mais
aussitôt en proie à une menace renouvelée, venue de plus loin.
Voix s’éloignant de qui parle, travaillant à se rendre libre, étrangère. Mais
elle n’en finit pas de s’arracher à la douleur qui la nourrit. Racine toujours
enfoncée dans ce que faute de mieux il faut nommer la vie (le destin,
l’histoire livrée aux sbires, le passé juif). Racine que seule la mort peut
trancher. »
Jean Starobinski, « L’ayant écouté lire », Études germaniques, n°3, « Hommage à Paul Celan »,
juillet-septembre 1970, p. 291, cité par Michèle Finck, in Giacometti et les poètes : « Si tu veux voir, écoute »,
Hermann, 2012, p. 23.
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