Alexis Pelletier publie Comment ça s’appelle, aux éditions
Tarabuste.
Encore un mot
Cette fois-ci encore et depuis plusieurs jours
un mot et pas n’importe lequel occupe
je ne sais pas comment dire
mon esprit mon corps ou mes journées
peut-être aussi mes nuits
un mot prend de la place
Je ne sais pas pourquoi ni comment c’est venu
peut-être parce qu’un de mes frères a gravé pour moi
l’intégrale des Lieder de Schubert
avec Fischer-Dieskau et Gerald Moore
peut-être parce que je pense qu’il n’y a aucun pont réel
entre la musique et l’écriture
peut-être parce que le siècle passé
s’est efforcé de tout foutre à la porte
pour que ça revienne par la fenêtre
En notant siècle à l’instant c’est le
mot
ciel qui a résonné et je m’aperçois que
je n’ai pas nommé le mot qui m’accompagne
Ça embêtera qui
que je le garde pour moi et mentionne
les exercices qui précèdent sa lancée
quelque chose comme des gammes
saisir les dictionnaires et voir se tracer
l’onde que le mot porte en lui
Souvent l’impression vient que
l’étymologie ou l’histoire du sens
font à elles seules le poème
l’étymologie surtout en ce qu’elle est une limite
et qu’elle véhicule le fantasme de la source
Je peux donner la liste des dictionnaires qui m’entourent
depuis le Bailly jusqu’au Trésor de la langue française
mais je dois aussi dire combien
ce mot obsède au-delà du sens
si bien que l’impression de pouvoir
tout ramener à lui
aveugle complètement
Ainsi la courbe dans le jardin
du chat bondissant gris sur vert
le bruit d’une bouteille d’Irancy
juste ouverte et carafée
pour que le vin s’exprime
la courbe encore des phrases que nous prononçons
traces subtiles où tout se réduit à lui
Et c’est à la fois un tremblement
un espoir un doute une impatience
qui s’unissent
et empêchent de vraiment dire
toucher ce qu’on a vu dans la langue
et qui échappe encore
quelles que soient les avancées
Quel mot viendra ensuite
et depuis où
Les pleurs à la naissance
la douceur des seins nourriciers
la langue de la mère
le son de sa voix avant la naissance
et ce qu’on raconte plus ou moins de l’entourage
Quelle image lancée et sitôt saisie
que l’écriture traque on ne sait où
Et d’où cela naît
de rien au début de la Cinquième Symphonie
de Bruckner cela vient d’une descente presque
chromatique des cordes pendant un peu plus
d’une minute et puis sans transition
l’orchestre explose
mais combien de sonorités insues
m’avaient formé avant le moindre
souvenir conscient d’un chant
Et dans ce mot qui m’accompagne ce sont
sans doute ces quelques émotions premières
vers lesquelles je voudrais remonter
Où et comment l’écriture seule
en décidera peut-être
la langue ayant cette force infiniment tue
qu’elle ne peut dire le moment exact
de la mort fût-elle celle de ceux qui nous quittent
un jour le sauras-tu
Un mot mais l’histoire est tellement ancienne
pour remettre en route la machinerie
encore et à quoi bon
même si ça fait reprise redite question
de la référence de l’utile
j’ai la chance de n’avoir que les mots
pour moi c’est tout et ce sont les tiens
qui témoignent
Alexis Pelletier, Comment ça s’appelle, Tarabuste, 2012, p7 à 10
Alexis Pelletier dans Poezibao :
bio-bibliographie,
51 partitions de Dominique Lemaître
(par A. Emaz), extraits
1, ext.
2, Comme quelque chose suivi de Quel effacement (A. Emaz)
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