G
Car je me rue
nier avoir avancé
serait mentir : je mens
moins pour dérober la vérité
que pour faire qu’augmente
la vérité du mouvement.
Mon geste d’écrire
va au plus près
peut-être par indifférence
au but,
peut-être par fidélité.
Du coup l’objet peut en paraître
très éloigné : effet d’obscurité
inhérent à l’expérience de
lire ce qu’un autre a écrit.
Mais mon geste d’écrire prend
— et peut-être est-il au fond
geste de prendre.
Ma pensée s’étend en prenant
ce qui la touche ; elle essaye
quand j’écris d’avancer
vers elle-même plutôt que vers
tout autre but
et ce qu’elle prend à chaque fois
à chaque fois c’est la possibilité
de prendre encore
— chemin inépuisable
car chaque pas en est la fin.
Philippe Grand, Tas IV, éditions
Ivréa, 1999, p. 126
•
Je relis et condamne
mais le condamné fait appel.
Erreur dans l’instruction — j’étais fondé
à être.
Refuse le bénéfice du doute.
Des parties du monde ressemblent exagérément au monde, oui ressemble à la
totalité du monde tel que défiguré la prospective le voit.
D’autres ne ressemblent qu’à eux-mêmes
où nous nous retrouvons intacts.
Une partie s’éclaire, le tout s’ombre.
Ce qui éclaire d’une chose est son obscurité.
L’obscurité d’un coup plus dense du tout
éclaire une partie.
L’obscurité se lève
d’une partie pour s’élargir au tout.
Si ce qui s’éclaire d’une chose
ne voit pas son obscurité transportée
devenue une plus noire plus grande
alors l’obscurité était la lumière même.
La chose s’éclaire
pour devenir aussitôt plus incompréhensible.
Éclairer c’est perturber un équilibre.
Il aura fallu prélever ailleurs de la lumière.
Ailleurs obscurcir.
Ombre/Lumière.
Proportion fixe.
Plus ici. Plus là.
L’obscurité s’enlève
sur un fond plus obscur.
Ce qui devrait nous gêner dans une obscurité, c’est qu’elle masque une plus
dense, ce qui devrait motiver l’éclaircissement, c’est le désir de cette dense,
d’un fond soudain noir où s’enlève la clarté, le désir d’un obscurcissement du
se-faire-jour, du faire-sens.
Devrait, c’est-à-dire qu’il faudrait que l’obscurité, au moment même où levée,
s’abatte et couvre le fond clair où elle faisait tache, qu’en même temps que la
chose s’éclaire et fait-sens, cet éclaircissement, ce faire-sens deviennent en
eux-mêmes obscurs, ouvrent des ténèbres contre quoi la lumière ne puisse qu’à
les étendre et les noircir encore, jusqu’à plus.
Il faudrait que la lumière serve à augmenter l’ombre, que l’obscur soit tel
qu’éclairer jamais ne l’élimine sans l’élargir au fond sur quoi fait-sens, et
que ce fond lui-même, obscur devenu, s’éclaire à déplacer encore et encore
densifier l’ombre, jusqu’à la nuit totale, ce qui ne s’éclaire plus faute de
pouvoir encore s’étendre et concentrer, se concentrer en s’étendant, nuit du
tout en tant que tout.
Philippe Grand, Tas II, Éric Pesty
Éditeur, 2006 (pp. 114/115)
Abstraite
est un terme trop large
— trop utilisé.
Pour peindre la caractéristique
je cherche un autre mot.
C’est sans doute une moins diffuse que l’abstraction qu’il qualifiera,
une de ses branches plus précises :
organique à l’essai. Dire quoi
quelle matière
viande pierre pensée
même si quand je parle de mon écriture
il ne suffit pas que dite elle soit
abstraction organique de Rien.
Je maîtrise l’arme que je tourne contre moi.
Comme chacun je crois posséder un bras plus fort,
bras nu.
Mais là n’est pas tout ce que je voulais dire
même si cette interprétation accidentelle
a peut-être saisi l’essentiel.
L’intention je m’en souviens était d’exprimer
par le truchement d’une vérité connexe dont il vaut mieux ne rien savoir
non seulement que je contiens ma propre critique,
mais qu’il n’y a qu’une
critique : l’écriture elle-même.
(Si l’histoire du bras devait shunter
cette partie oiseuse
c’est raté.)
Philippe Grand, Fantaisies, éditions
Héros-Limite, 2011 (p. 39)
•
N’aurais-je que les trois derniers objets
sous la couverture de carton brut,
elle abriterait un peu de ma pensée
si ma pensée est ce-qui-est-écrit
de ma pensée sans main.
À multiplier les marches
du simple moi aussi je trébuche*.
Qui veut écrire plus haut que lui
ramasse des chutes.
Suis-je arrivé
à donner la sensation de vacuité
au milieu dense du plein
ou bien sent-on toujours inversement ?
* Le simple, à tirer droit dedans on s’y empêtre.
Philippe Grand, Fantaisies, p.89
•
Écrire — entendu revoir revenir retrancher repentir, entendu réécrire — :
un modifier interne.
Différent s’arrêter ; reprendre parce
que différent.
Il y aurait identité de l’écrit et du soi, plan profond que masque l’évidence
de l’intervention sur signes.
Autre hypothèse, non concurrente voire la même amplifiée : écrire, former
un autre moi — ou le <lecteur idéal>.
(Il est remarquable qu’en une seule et même personne, goût de plume et goût de
lecteur ne se recouvrent exactement ; qu’écrire le lu nourrissant répugne,
que l’on aime moins lire son écrit que l’écrire, moins l’avoir écrit que le
devenir. Recopiant Valéry il me revient comme en toutes occasions où faisant
travail de copiste je pénètre la personne d’un par les différences de son
<style> au mien, que, si je me fais connaître ainsi une assez plaisante
extension, j’éprouve d’abord ma capacité à supporter telle ou telle phrase dans
cette graphie comme mienne depuis plus loin — et pour chaque fois faire le
constat qu’une, appréciée là pour être d’un autre, eût été rejetée, n’eût pas
même pu se présenter aux filtres, empêchée d’être très en amont par cette
limite mais simplissime qu’écrire se décide :
contre la possibilité de
se donner pour un autre
contre lire — qu’il se
subordonne
contre le confort et les
confusions du plaisir esthétique,
celle de l’acte et du
résultat, celle du vrai et du limpide
et que ce choix serait inconséquent à reproduire bonnassement un modèle
d’effet.
Une particularité de mon fonctionnement se rappelle ainsi et ainsi se
renforce : la dissociation, au maintien de laquelle indistinctement
collaborent et l’enjeu mythique susdit et la fonction du genre.
Admettrais-je deux types d’expressions parallèles, accepterais-je de ne pas
entasser tout au même endroit, ne soumettrais-je sans distinction à la loi du
lieu, accorderais-je au lecteur en moi d’écrire en l’oubliant, le procédé
saurait atténuer les douleurs, me faire cracher ce grâce à quoi lecteur
j’obvierais à l’ennui — mais serait alors frustré celui qui refuse d’augmenter
l’ennui de distraction et que tenaille l’obscur dessein de quoi sinon montrer à
mi-mots qui d’autre il était, quel je fus.)
Philippe Grand,·Tas, éditions
Horlieu, 2004 (p. 53)
•
Écrire sur la question pourquoi ne
puis-je pas dire mes textes ?
de telle façon que l’analyse, répudiant l’objet, réponde à
comment puis-je les dire ?
Je ne peux pas dire mes textes
parce qu’ils n’ont pas été écrits pour ça, la voix,
mais contre ça, l’humaine théâtralité du corps, surtout
le manque physiologique de ponctuation nette.
Je crois que leur singulier étagement vertical brise les postures
rhétoriques, ainsi m’épargne les crampes idiomatiques, les masques
du poète asianisant, du penseur ou de l’idiot absolu.
Je ne peux pas dire mes textes
parce que je n’y arrive pas,
je veux dire — formule encore haïe —
ma diction leur ôte du sens.
Renoncer pour les mieux dire à ce que je suppose être leur différence :
un seuil d’auto-contradiction que je ne franchis pas.
Je ne peux pas dire mes textes
parce que la présence d’un auditoire intérieurement me mine,
je me sens pousser des ailes de panique,
ma langue est grosse et sèche,
je rêve d’être dans le profond de la forêt à observer pourrir
une souche.
Philippe Grand, Fantaisies, éditions
Héros-Limite, 2011, p.77
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