Le miel doré coulait de la bouteille si lourdement,
Si lentement que l'hôtesse put dire :
Ici, dans la triste Tauride où le sort nous a jetés,
Nous ne savons ce qu'est l'ennui - en regardant par-dessus son épaule.
Partout l'office de Bacchus, comme s'il n'y avait au monde
Que des gardes et des chiens - on va sans voir personne -
Les jours tranquilles roulent comme de lourds tonneaux.
Des voix au loin, dans une cabane - on ne comprend ni ne répond.
Après le thé, nous sommes sortis dans l'immense jardin brun,
Les sombres stores baissés aux fenêtres comme des cils.
Passées les colonnes blanches, nous sommes allés voir la vigne
Où les montagnes endormies se couvrent de verre aérien.
J'ai dit : la vigne est pareille à une bataille d'autrefois
Où des cavaliers crépus s'affrontent en ordre bouclé.
Depuis la Tauride caillouteuse l'art de l'Hellade - et voici
Des hectares dorés les nobles rangées sous la rouille.
Oh ! dans la chambre blanche, le silence comme un rouet.
Cela sent le vinaigre, la peinture, le vin frais de la cave.
Te souviens-tu, dans la demeure grecque : l'épouse aimée de tous
- Non pas Hélène, l'autre - tout ce temps qu'elle a brodé ?
Toison d'or, où donc es-tu, Toison d'or ?
Pendant tout le trajet les lourdes vagues ont grondé
Et, quitté le vaisseau lassant sa toile sur les mers,
Ulysse est revenu, plein d'espace et de temps.
Ossip Mandelstam, traduction de Philippe Jaccottet, p 36 de Simple promesse (La Dogana, deux éditions, 1994 et 2012)
*
Le 1 janvier 1924
Le temps - celui qui sur sa tempe meurtrie l'embrassa,
Avec une tendresse filiale ensuite
Il se souviendra que le temps, pour dormir, s'est couché
Sous la fenêtre dans l'amoncellement du blé.
Le siècle - celui qui en a soulevé les paupières malades
(Deux pommes somnolentes, lourdes)
Entend la rumeur, l'incessante, depuis que grondèrent
Les fleuves des temps mensongers, sourds,
Il a deux pommes somnolentes, le souverain-siècle,
Et une belle bouche d'argile,
Mais sur la main languide de fils vieillissant
Il se penche, agonise.
Je sais : le souffle de vie s'use chaque jour,
Encore un - et ils interrompent
Le chant simple qui parle des offenses d'argile,
Et les bouches, ils y coulent de l'étain.
Ô la vie argileuse ! Ô l'agonie du siècle !
Celui-là seul, je le crains, te comprend,
En qui habite le sourire impuissant de l'homme
Qui s'est perdu à lui-même.
Quelle douleur - chercher la parole perdue,
Relever ces paupières douloureuses
Et, la chaux dans le sang, rassembler pour les tribus
Étrangères l'herbe des nuits.
Siècle. La couche de chaux dans le sang du fils malade
Durcit. Moscou sommeille, une huche de bois.
Et aucun lieu où fuir le souverain siècle ...
La neige a une odeur de pomme, comme jadis.
J'ai envie de fuir loin de mon seuil.
Mais où ? La rue est sombre
Et, comme du sel répandu sur les pavés,
Ma conscience, étalée devant moi, blanchit.
Par les ruelles, entre les taudis, sous le rebord des toits,
J'avance, sans aller loin, tant bien que mal,
Caché, banal voyageur, dans ma fourrure de courant d'air,
Longtemps je m'efforce d'agrafer la couverture.
Défile une rue, une autre encore,
Craque comme une pomme le bruit gelé des traîneaux,
Et le nœud, trop serré, résiste,
Sans cesse échappe de mes mains.
Avec tout un chargement de quincaillerie, de ferraille,
La nuit d'hiver gronde dans les rues de Moscou.
Cogne à coups de poissons gelés, jaillit avec la vapeur
Des maisons de thé roses - on dirait l'écaille d'un gardon.
Moscou - une fois de plus Moscou : "Je te salue".
Je lui dis : "Pardonne, il n'y a plus de mal.
Comme autrefois, je les accepte pour frères.
Cette morsure du gel, ce verdict du brochet."
Flamme sur la neige, la framboise de l'apothicairerie,
Quelque part crépite l'underwood ;
Le dos du cocher, presque une archine de neige :
Quoi de plus ? On ne te touchera pas, te tuera pas.
La beauté de l'hiver, dans les étoiles un ciel de chèvre
S'est répandu, son lait brûle.
Et contre les patins gelés la couverture frotte
Sa crinière de cheval et siffle.
Mais les venelles boucanées au pétrole
Ont avalé neige, framboise, glace,
Pour eux tout pèle, rappelle la sonatine des Soviets,
Les fait se souvenir de l'année vingt.
Est-il possible qu'à l'ignoble médisance je livre
- Il a encore son odeur de pomme, le gel -
Cet étrange serment que je fis au quatrième était,
Lourdes promesses jurées jusqu'aux larmes ?
Qui d'autre vas-tu tuer ? Qui d'autre rendre illustre ?
Des mensonges, lequel inventeras-tu ?
Ce cartilage de l'underwood : plus vite arrache la touche -
Et tu trouveras la mince arête du brochet ;
La couche de chaux dans le sang du fils malade
Se dissipe, et de bonheur le rire gicle ...
Mais les machines à écrire - leur sonatine simple
Est l'ombre seulement de ces puissantes sonates.
1924
Ossip Mandelstam, traduction de Jean-Claude Schneider. , pages 62-65 de Simple promesse (éditions La Dogana).
*
A mes lèvres je porte ces verdures,
Ce gluant jurement de feuilles,
Cette terre parjure, mère
Des perce-neige, des érables, des chênes.
Vois comme je deviens aveugle et fort
De me soumettre aux modestes racines,
Et n'est-ce pas trop de splendeur
Aux yeux que ce parc fulminant ?
Les crapauds, telles des billes de mercure,
Forment un globe de leurs voix nouées,
Les rameaux se changent en branches
Et la buée en chimère de lait.
30 avril 1937, Voronèje.
Ossip Mandelstam, traduction de Philippe Jaccottet, page 141 de Simple promesse (éditions La Dogana)
*
Je ne suis pas encore mort, encore seul,
Tant qu'avec ma compagne mendiante
Je profite de la majesté des plaines,
De la brume, des tempêtes de neige, de la faim.
Dans la beauté, dans le faste de la misère,
Je vis seul, tranquille et consolé,
Ces jours et ces nuits sont bénis
Et le travail mélodieux est sans péché.
Malheureux celui qu'un aboiement effraie
Comme son ombre et que le vent fauche,
Et misérable celui qui, à demi mort,
Demande à son ombre l'aumône.
Janvier 1937, Voronèje.
Ossip Mandelstam, traduction de Philippe Jaccottet. Page 121 de Simple promesse (éditionsLa Dogana).
[choix d'Alain Paire).]
voir aussi ces autres poèmes publiés hier dans l’anthologie permanente de Poezibao et cet article d’Alain Paire sur "Philippe Jaccottet, lecteur et traducteur d’Ossip Mandelstam".
Mandelstam dans Poezibao :
biobibliographie, extrait 1, extrait 2, extrait 3, extrait 4, extrait 5