La collection « Le Farfadet bleu » a quitté les éditions L’Idée bleue et poursuit son aventure sous l’enseigne des éditions Cadex… en publiant le père du farfadet bleu, l’éditeur lui-même. Belle initiative d’Hélène Boinard, l’éditrice de Cadex, et juste retour des choses pour celui qui a passé sa vie à publier les autres.
Tout le recueil semble tenir dans la rondeur de la voyelle O. Soleil, sorciers, soi, croquer, ordonner, jouer, oiseaux, froisser, mots, poids, horloger, tondeuse, aboyer, morigéner, alors, tout doucement, roues, poser, pommier, gros, pommes, demoiselle, vol, immobile, supersonique, effarouchée, court-vêtue, hirondelles, parfois, cours, voyage, lorsque, comment, oublier, boréal, déployer, contre, jour, œufs, effroi, mémoire, culottes courtes, remords, écorcher, OK, poule, oncle, dollars, pondre, force, port, s’étonner, poèmes, moutonner, nous, octobre, témoigner, fois, comme, mouette, moutons, douceur, escargot, objet, coquille, bourgogne, voici, dictionnaire, parfois, s’aboucher, escourgeon, ortie, poisseux, grignoté, se dérober, encore, longs, rognés, rongés, oublier, cordeau, escargotier, homme, fouiller, corde, anonyme, os, vous, nouée, jours, bouts, doigts, demi-mots, frôlement, trop, œil, mort, cœur, comptine, rouler, or, doux, se soûler, fous, coupés, trouvés, oubliés, comptés, se bousculer, souffler, souffrir, amour, monde, bonheur, encore, loin, coller, corps, forces, joindre, quoi, possible, pourquoi. Les superbes illustrations de Valérie Linder nous livrent des O peints, coloriés, cousus, biffés, entourés, soulignés, rehaussés, ornés, pleins et vides, investissant les pages d’une manière infiniment variée. Ces O se font coquille d’escargot, pomme, cerise, soleil, oeil, mètre ruban, pelote, caillou sur le chemin, tampon postal, comme autant de manières de rendre les mots bien vivants. D’ailleurs ce livre de poèmes-colonnes s’ouvre dès le titre sur un jeu de mots qui offre une variation à Des souris et des hommes de John Steinbeck, comme un versant de légèreté dans une parenté avec la nature qui nous entoure et avec la nature humaine, pour mieux dire la gravité des êtres et des choses du monde. Comme si aimer tant caresser des choses douces – les peaux des souris, le pelage des lapins, les poils des chiots, la soie du velours, les cheveux brillants des femmes dans le roman américain ; le soleil, les mots, les pommes, la nuit, le chemin du bonheur dans le recueil de poèmes français – était manière d’apprivoiser la solitude inhérente à la condition humaine.
La fête faite aux mots est orchestrée par les oiseaux qui reviennent, nombreux – hirondelles, oiseau boréal, mésange, poule, mouette - , ponctuer les pages de leurs virgules d’ailes, et par les figures fétiches de l’auteur que l’on retrouve ici avec plaisir pour les amateurs – l’escargot et la libellule (poèmes réédités ici : Demoiselle légère paru dans l’anthologie Tu me libellules à L’Idée bleue, et L’escargot est sérieux avec l’objet de ses rêves, ensemble initialement publié chez L’impertinente).
Les oiseaux des images se laissent traverser par les mots, les portent et les colportent, les sèment, les becquettent, les picorent, les chantent, s’en vêtissent les plumes, s’en font des nids, les échangent, les timbrent, se cachent dedans. Ils semblent suspendre les mots à l’aide de fils invisibles, tirant leurs ficelles. « Ici le ciel ordonne / la pluie et le beau temps // ce n’est pas un ciel / où l’on joue avec le soleil // les oiseaux y sont habiles / à froisser les mots // à parler et déparler / dans l’indifférence du jour. » La chaleur et la forme du soleil-tournesol avec pétale-rayon qui s’en détache offrent des repères-aiguilles de pendule au chant des oiseaux. « Midi ne pèse guère / sur la pierre // et la pierre / son juste poids // le soleil rassure // les oiseaux qui hésitent // simplement horloger / dans la tiédeur verte ». Le phénix lui-même, personne unique en son genre, supérieure par ses dons, fait renaître de leurs cendres les mots brûlants. « Comment oublier / l’oiseau boréal // les ailes déployées / contre le jour // qui meurt / dans le feu d’épines // ses œufs pareils / à des mots extrêmes // brasillent encore / dans les yeux dénicheurs ». Les mots échangés de nuage à nuage, d’oiseau à oiseau s’inscrivent sur du papier fragile, transparent, déchiré. « Le gros insecte métallique / ment comme il respire // une mouette rieuse / nargue son charabia // son rire cisaille / la laine des crachins ». La compagnie des oiseaux semble nous raconter des choses au-delà des mots, depuis le lointain de l’enfance, dans le proche de leurs empreintes de pattes en v collés, de leurs vols en trajectoires mystérieuses. «Le feu parfois / devient friable // celui-ci soleil / sur un vol d’hirondelles // qui va / qui vient // au gré des vents / adverses // si peu détourné / au cours du voyage // lorsque grésillent / soudain les ailes ». « Aujourd’hui je tiens / vigueur et remords / de la mésange écorchée ».