L’amour la poésie
Mathieu Gosztola
Bernard Pignero : Georges Haldas a théorisé l'Etat de Poésie comme étant celui qui permet au poète de prolonger dans l'écriture les « minutes heureuses », sortes de révélations, pour lui d'inspiration sans doute divine, mais dont chacun peut retrouver des expériences courantes dans la définition qu'il tente d'en donner, tout en acceptant l'idée que seuls certains « élus » sont capables d'en faire un traitement littéraire par un prolongement poétique. Il écrit dans ses carnets de 1973 : « Ainsi l'éternité de la minute heureuse est-elle source en même temps de parole et de communion entre les êtres. Elle est donc fondamentalement humanisante. Elle est grosse, en somme, du seul progrès réel entre les êtres : qui ne consiste nullement en un accroissement de pouvoir, mais en capacité de se relier. Ainsi, l'Etat de Poésie est-il prophétique de la condition humaine... » Te retrouves-tu dans cette approche de la démarche poétique ?
Matthieu Gosztola : Oui, elle est indispensable, cette capacité de relier les êtres que permet la poésie. Ou, plus exactement, cette capacité de faire apparaître la liaison entre les êtres, car, comme le stipule un sermon de John Donne mis en exergue par Hemingway dans Pour qui sonne le glas, « La mort de tout être humain me diminue, Car je suis concerné par l'humanité tout entière. » Mais avant d’en arriver là, il nous faut faire un long détour, ou plutôt : il nous faut revenir à ce que dit Haldas au début de la citation. Car cela nécessite une très longue explicitation, prendre à bras le corps tout ce que laisse entendre Haldas. Déjà, ce qu’il faut remarquer, c’est que l’Etat de Poésie théorisé par Haldas est bien particulier : il n’est en rien transcendant de vie, mais en cueille la saveur secrète, pour qu’elle soit possiblement partagée. Je fais référence ici à Artaud, qui écrit dans Le théâtre et son double : « avoué ou non avoué, conscient ou inconscient, l’état poétique, un état transcendant de vie, est au fond ce que le public recherche à travers l’amour, le crime, les drogues, la guerre ou l’insurrection ». Cette attitude prônée par Artaud et défendue par nombre de surréalistes, quand bien même elle continue de trouver des échos chez des poètes contemporains à travers leur volonté de faire sentir au lecteur, par l’excès d’un langage volontairement dénaturé, l’intenable de la situation de l’Etant cherchant un ailleurs de la conscience au sein d’un siècle qui n’en finit pas de pourrir sur ses assises gangrénées par les grands conflits, ne me parle pas entièrement. Aussi, oui, je serais plus proche de la définition que donne Haldas de l’Etat de Poésie, dans la volonté qu’il a de privilégier la captation des minutes heureuses, existentiellement d’abord, puis dans le « prolongement » qu’est l’écriture qui ne vise qu’à ouvrir cet espace de partage qu’est le livre, lequel permet, à travers le lien d’une parole avec les yeux et l’ouïe intérieure qui viennent la cueillir, oui, c’est bien de cela qu’il s’agit, une « communion ».
Bien sûr, il y a la tristesse. D’une part, cette tristesse donne sens et forme au non-sens et à l’informe. En effet, la vie est succession informe dont on ne perçoit pas le sens, plus que jamais quand elle est zébrée de traumas, et l’écriture vient plaquer une forme sur ce qui n’en a pas tout en donnant rétrospectivement un sens, quand bien même c’est illusoirement, à ce qui n’en a pas, justifiant l’injustifiable en en tirant, sinon de l’or littéraire pour reprendre la formulation de Woody Allen dans Deconstructing Harry, du moins une idée de complétude esthétique en laquelle l’être peut reconnaître, sinon sa propre complétude, du moins sa propre unicité et sa propre unité. « [I]l existe tout de même un salut par les mots, ces mots arrachés à main nue comme anthracite au fond de la mine, dans le noir le plus noir, puis portés à incandescence pour transformer la détresse en cristal », écrit Nicolas Bouvier dans L’Echappée belle. D’autre part, la tristesse peut être un moteur pour l’écrit. Comme l’écrit Olivier Barbarant dans son journal : « Ecrire m’écorche. Tout va bien. » Barbarant écrit ailleurs dans ce même Temps mort : « je n’existe qu’en fonction de ce qui m’atteint. » La tristesse est ce qui nous atteint, comme du reste la joie, mais sensiblement elle est ce qui nous atteint plus profondément que la joie, alors qu’il n’en est rien, en vérité, comme nous le verrons un peu plus loin : la joie est semblable atteinte en notre chair et en celle de notre imaginaire. Mais l’idée nous occupe un peu tristement que la tristesse donne assise à notre être, en lui donnant consistance, douloureusement consistance dans la temporalité (la rendant soudain pleine de finitude) alors que la joie est justement la façon que l’on a de s’arracher à la temporalité en en épousant tous les contours. Si je devais donner une image de la tristesse, je prendrais le tableau de Manet : Un bar aux Folies-Bergère (il m’arrive d’aller à Londres uniquement pour pouvoir contempler longuement ce tableau dans la splendide Courtauld Gallery, 150 Strand, Charing Cross – passant avec bonheur de La loge de Renoir à l'Autoportrait à l'oreille bandée de Van Gogh). Il y a la tristesse de la femme dans le bar. Tu sais, cette femme que Manet fait poser longuement, et qui n’est autre que Suzon, la véritable serveuse du bar, que Manet a déjà croquée dans plusieurs pastels, très beaux. Fait poser longuement, parce qu’il est obligé d’aller s’allonger très souvent, étant très malade, pour regarder de loin son tableau, son ultime grande œuvre. La lenteur avec laquelle il peint se transmue (se glisse) dans les traits de Suzon. Cette jeune femme est lente dans le cours de ses pensées tristes, comme pétrifiée dans son chagrin, un chagrin doux, qui est une absence au monde. Suzon apparaît, pour reprendre la formulation de Yourcenar, comme un Ulysse, une Ulysse devrais-je dire, sans autre Ithaque qu’intérieure. C’est cela que génère la tristesse, la grande tristesse, l’intériorisation d’une Ithaque que nous sommes voués à rechercher de toutes les fibres de notre être et de notre action comme aveuglée, se butant, informe, aux murs de nos angoisses. Cette absence au monde, cette plongée de sa propre Ithaque dans son espace intérieur (alors que la survenue de l’Ithaque hors de l’intériorité suggère au contraire le déploiement d’actions individuelles, le fait pour l’être de se reconnaître dans ces actions – dans ses actions –, et non dans ses angoisses, lesquelles deviennent les seules actions tangibles qui peuvent se déployer au sein même de ce monde qu’est son intériorité), cette absence au monde donc (cette façon que l’on a de faire soi-même écran entre soi et le monde), pour le dire un peu simplement, c’est ce qui pour moi caractérise la tristesse, laquelle nous rend ainsi toujours captif d’elle-même (pour reprendre la formulation de Lady Capulet parlant de sa fille dans Roméo et Juliette de Shakespeare : Tonight she’s mewed up to her heaviness / Ce soir elle est captive de sa tristesse). Une seule absence au monde ? Cela va plus loin que ça. Car cette présence accrue que forme Suzon avec tout son être face à – et au sein de – ses pensées n’est qu’une façon qu’elle a, en s’approchant de son intériorité, en faisant corps avec lui – c'est-à-dire en faisant corps avec ce qui n’a pas de corps justement, avec ce qui n’est que mouvance, instabilité en laquelle l’être ne peut qu’échouer à se reconnaître durablement –, de détisser le rapport qu’elle entretient avec le monde et qui fait de son être un être singulier, car toute singularité n’est telle que dans une dynamique interpersonnelle. Absence au monde donc, mais aussi à la singularité. Dans le très merveilleux tableau de Manet, Suzon est perdue dans sa solitude bien qu’elle soit entourée de présences étincelantes (lumières se répercutant, inventant leur danse de lumières, bouteilles, agitation multiple et protéiforme, homme entrant et dont le profil se dessine dans le miroir, possiblement une connaissance de Suzon…).
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