PRÉALABLE
(A l’expiration de l’enfance, éviter de s’enliser.) Résolument à prendre a
posteriori. Notre imagination est incapable de venir à bout du mystère d’un
ciel inédit, d’une chambre étrangère. Soit. Impuissante à vivre. À mesurer l’ampleur,
comme l’emprise du vide laissé. Figuration. Recommencement d’une vie passée. N’attendre
ni le salut, ni la grâce. Circonstance fortuite. (Se donner rendez-vous dans un
square enclavé de buissons. Pas une place. Un square, un petit dédale sans
pelouses.) Trouver un hêtre pourpre, immense, luisant. Qu’en faire ensuite ?
Poursuivre son chemin, accompagné. Florissante découverte. Belle perspective. (« L’espace
et le temps rendus sensibles au cœur. ») Mystère de la hauteur.
°°°
JOURNAL
Le repli. L’arrêt tranquille. La satiété. Journal de l’absence. Ou plutôt le transitoire,
le fugitif, l’intègre. Si j’avais su parler des choses. (L’histoire du présent,
des souvenirs, du déchirement.) Caractère inéluctablement privé. Trouver une
explication raisonnable. Bloc tourmenté, dialectique, fragments rassemblés.
Quels confins, quelle résistance, quel remord ? Ne plus être spectateur.
Lire un roman. Payer comptant. Garder toujours un visage intrépide. Subsister,
simplement, renouvelé. Travailler.
Rêver.
Ignorer l’âpreté. Oublier. Brutalité sauvage, féroce, innocente. Un sang calme,
lucide. Est-on au fait des calculs intérieurs ? (Regard malicieux. Ne rien
attendre. Être libre). Éviter la ruine de ses rêves. Recomposer l’instant.
Saisir l’intensité dans la syntaxe des jours. L’haleine amicale, la voix limpide.
Qu’est-ce qu’un sourire ? La fantaisie, l’intelligence discrète qui
construit. (Aller et venir.). Fructueuse perspective. Ne pas s’en laisser compter
par la fenêtre vide.
Shoshana Rappaport, Brefs impératifs,
L’Act Mem, 2010 pp. 66 et 67.
°°°
[...] La seule fête de sa vie ce sont ses vers. Un froid cruel, presque
abstrait, s’est abattu. La neige tombe par rafales. Irina sa fille est morte de
faim dans un asile. Elle avait trois ans. Ne parlait pas et chantait sans cesse
en se balançant. Elle n’est pas allée à son enterrement. « On n’a jamais
eu un enfant, on l’a toujours. » Elle a sauvé Alia. Qu’est-ce que l’oiseau
d’or du destin ? « J’aimerais que tu connusses toutes les étendues de
son divers paysage depuis sa côte bleue jusqu’à ses plaines russes... »
lui écrivait Rilke. Un cœur est-ce que cela s’essouffle. Il fait presque jour.
Elle cuit des haricots et boit du café très noir. Elle a depuis longtemps
abandonné toute tâche ménagère. Elle n’a pas versé une seule larme. Ni le
temps, ni la place. Pleurer, c’est admettre. Elle étouffe. Elle aimerait être
seule et écrire toute la journée. Elle aurait voulu que quelqu’un lui en fasse
cadeau. Elle aurait dû vivre il y a cent ans. Peut-être est-elle née trop tard.
Elle a oublié comment sourire. Elle a oublié Londres, Berlin et l’Italie. Elle
ne sait plus rien ou si peu. Qu’est ce qui s’est accompli ? Elle ne
reconnaît Dieu qu’à travers le non – advenu. Sa mémoire s’est barricadée. Où
retrouvera-t-elle le pas ailé d’antan ? Mour marche, en cercles comme un
astre.
Shoshana Rappaport, Léger mieux, « Marina
Tsvétaïeva », L’Act Mem, 2010 pp. 98.
Bio-bibliographie
de Shoshana Rappaport
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