Marilyn Hacker a publié récemment Names, aux éditions WW Norton & Co (USA). Poezibao propose aujourd’hui la
traduction d’un extrait de ce livre, par le poète et traducteur Emmanuel Moses
et signale que d’autres traductions paraîtront prochainement dans la revue Le Préau des Collines.
GLOSE
Le rempart derrière la maison des lépreux,
là
aussi, c’est Jérusalem.
Des
ruisseaux bleus traversent les champs.
La
lumière peint en argent un arbre trapu.
Emmanuel
Moses : « L"année du dragon »
Une chaude vapeur dominicale sur les éventaires de fruits de Belleville,
la corde à linge d’un clochard sous le Pont des Arts,
le dernier traiteur alsacien de la rue de Tourtille,
le deuxième couscous casher de la rue Saint-Maur.
La Northern Line à minuit en revenant de Stockwell
par Charing Cross étant donné que personne, pas même un taxi, n’était venu.
Les Montagnes Noires titubant devant une automobile ivre,
une fourgonnette de la poste enfilant le Col de Vence dans une aube
lunaire quand l’enceinte de la ville est un camaïeu.
Le rempart derrière la maison des lépreux.
Un crépuscule équinoxial enveloppant le Square
du Temple; une lune-naevus aperçue à travers la bruine
sur le Pont Sully; le 96 coincé par
des motos stationnées devant le Royal Turenne,
qui klaxonne pendant que les gaz montent des camions et que le machiniste
traite les motards de tous les noms,
ce qui distrait un peu ses passagers bloqués
(les cyclistes ont eu la bonne idée de ne pas être là);
le verre d’eau que le serveur lui apporte avec le crème:
Là aussi, c’est Jérusalem
Les méthodes pour passer clandestinement une frontière sont variées:
soixante ans se sont écoulés et les trains ont retrouvé
leur innocence. Le bétail couleur crème s’agenouille; dans une basse-cour
un cheval solitaire tend l’oreille au vent.
Les berges sibilantes, les monosyllabes
laconiques qu’un panneau d’affichage tient
en l’air au-dessus des traces de pneus, la calligraphie lasse
du sillage d’un avion: leurs messages s’éparpillent
dans l’air enfoncé qui siffle en capitulant.
Des ruisseaux bleus traversent les champs.
Dans une vision du passé parfait,
la circonférence d’un chemin de vignes en cendres
mesure le jeu des mots et du souffle, enfin
réunis en quelques phrases récupérables:
la trajectoire de l’heure n’est pas entièrement perdue
à l’intérieur des synapses brûlées de la mémoire.
Pourtant la perspicacité accordée aux étrangers
inscrit le vignoble sur le palimpseste
d’une ville, d’une vallée, de collines, d’autres talus.
La lumière peint en argent un arbre trapu.
GLOSE
The rampart behind the leprosarium:
That
also is Jerusalem.
Blue
brooks cross the fields,
Light
silver-leafs a stocky tree.
Emmanuel
Moses « The Year of the Dragon»
Translated
by Marilyn Hacker
Sunday noon haze on the fruit-stalls of Belleville,
a clochard’s clothesline under the Pont des Arts,
the last Alsatian deli in the rue de Tourtille,
the second kosher couscous in the rue St-Maur.
The Northern Line at midnight back from Stockwell
via Charing Cross, since no one, not even a cab, had come.
The Black Mountains lurching past a drunken car,
a mail-van threading the Col de Vence in lunar
dawn when the town’s enceinte is a colombarium.
The rampart behind the leprosarium.
An equinoctial dusk wrapping the Square
du Temple ; a hangnail moon glimpsed through light rain
on the Pont Sully ; the 96 bus trapped by parked
motorcycles outside the Royal Turenne,
honking, while truck fumes mount, and the bus-driver
shouts at the motards what he thinks of them
somewhat distracting his stalled passengers
(the cyclists are pertinently not there) ;
the glass of water the waiter brings to him :
that also is Jerusalem.
Methods of crossing borders are diverse :
sixty years passed, and trains are innocent
again. Cream-colored cattle kneel ; a lone horse
in a barnyard cocks a gray ear to the wind.
The sibilance of riverbanks, the terse
monosyllables a billboard holds
aloft above the tracks, a jet-trail’s spent
calligraphy : their messages disperse
in the breached air whistling as it yields.
Blue brooks cross the fields.
In a vision of the perfected past,
a cindered path’s circumference of vines
measures the play of words and breath, at last
conjoined in a few salvageable lines :
all of the hour’s trajectory not lost
in burnt-out synapses of memory.
Yet some insight bestowed on aliens
inscribes the vineyard on a palimpsest
of city, valley, hills, a different city.
Light silver-leafs a stocky tree.
Marilyn Hacker dans Poezibao :
bio-bibliographie,
aux 20 ans du Nouveau
Recueil, une rencontre avec Marilyn
Hacker, extrait 1, extrait 2, extrait 3, une traduction de Follain, extrait 4, extrait 5, article ghazal, une intervention sur la
sextine, rencontre avec Claire
Malroux sur la traduction réciproque, extrait 6, extrait 7, extrait 8, extrait 9, un article inédit sur
Adrienne Rich, extrait 10 (à Geneviève
Pastre), une lecture chez Village
Voice pour la sortie de Essays on
Departure, extrait 11 (Rune de la
finlandaise), extrait 12
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