On s’étonnerait
que la publication des œuvres d’un écrivain (d’un poète !) plus d’un
siècle après sa mort suscite des polémiques, s’il ne s’agissait pas de
Rimbaud : on se déteste encore en cas de désaccord à son propos, mais
heureusement, les duels ne sont plus de saison. La bibliothèque de la Pléiade
avait donné une première édition des œuvres en 1946, préparée par André Rolland
de Renéville et Jules Mouquet ; une seconde s’y est substituée en 1972,
présentée par Antoine Adam qui, spécialiste de la littérature du xviie siècle, a établi aussi
une édition des Fleurs du mal.
Depuis, les travaux autour de l’œuvre de Rimbaud se sont multipliés, des textes
ont été retrouvés, d’autres ont été écartés, la manière même dont on publie a
également évolué : une troisième édition était nécessaire. Elle a suscité
des réactions d’une rare violence1 ;
nous n’en dirons rien, notre propos n’étant pas de fustiger les oublis, les
erreurs, ou — pourquoi pas ? — de relever les fautes de frappe (il y en
a...). Le responsable de cette nouvelle Pléiade, André Guyaux, a complété
plusieurs fois l’édition des œuvres de Rimbaud fournie en 1981 par les
classiques Garnier, et il a par ailleurs soutenu sa thèse sur les Illuminations et dirigé le cahier de
l’Herne consacré au poète. Cette fréquentation ininterrompue et une
connaissance approfondie des études critiques, dont il tire le meilleur parti,
font de cette Pléiade un excellent instrument de travail et une invitation à
relire Rimbaud.
Si peu étendue
soit-elle, l’œuvre a été éditée de manières très différentes au cours du temps.
La publication chronologique a été inaugurée par Jean-Luc Steinmetz (Garnier
Flammarion, 1989), complétée alors par un choix de lettres ; dans
l’édition dite du centenaire, sous la direction d’Alain Borer, le choix a
consisté à intriquer vie et œuvre. C’est cette tradition chrono-biographique
qui a été adoptée ensuite et qui est, globalement, suivie dans le volume de la
Pléiade pour la première partie ("Œuvres et lettres"), avec cependant
une différence : André Guyaux a choisi de faire imprimer dans un corps
réduit les textes pour lesquels il ne disposait pas d’un manuscrit autographe.
Cette partie, qui s’achève par les lettres écrites et reçues par Rimbaud entre
1868 et 1875, est suivie d’un second ensemble ("Vie et documents",
1854-1891) qui réunit la correspondance à partir de 1877, des indications
précises sur sa vie et des documents divers.
Cette édition suit les principes propres à la bibliothèque de la Pléiade par la
précision des notes d’accompagnement des textes et la qualité des
bibliographies : l’une recense les éditions des œuvres et elle est suivie
d’autres sur les instruments de travail, sur les études (ouvrages, revues,
articles), complétées, dans les notes, par la mention de la critique concernant
chaque texte. L’ensemble des références, considérable mais qui ne se veut pas
exhaustif, prouve l’intérêt toujours fort que suscite l’œuvre de Rimbaud.
La préface,
d’une quarantaine de pages, ne vise pas à résumer les interprétations de
l’œuvre — trop nombreuses et, hélas ! souvent oublieuses de la poésie —,
mais surtout à suivre un parcours, ce qui aide à comprendre en quoi cette œuvre
peut toujours être vivante pour nous. Il n’est pas certain que la compréhension
de l’œuvre ait été profondément modifiée depuis un demi-siècle ; il n’y a
rien à changer, par exemple, à la lecture qu’en faisait Yves Bonnefoy en 1961,
et quand, récemment, il insistait sur l’importance des vers latins du collégien
Rimbaud2, on se réjouit de les voir ouvrir cette
édition (comme dans l’édition d’Alain Borer), avec une traduction en note, et
non pas relégués dans les "œuvres diverses". La relecture des vers
latins du jeune écolier — Rimbaud a 14 ans — est passionnante en ce que ce
travail scolaire laisse entrevoir des caractéristiques bien lisibles ensuite,
ce que relève André Guyaux : « Il
sera, jusqu’aux Illuminations, le
poète de l’anamnèse, et le poète du projet, qui appelle ou rappelle à lui ce
qu’il fut et ce qu’il sera ». Se lit aussi dans ces exercices un goût
et un plaisir de l’imitation, à partir duquel André Guyaux analyse « un goût de la métamorphose, de la
substitution d’identités ».
Le préfacier
suit également la manière dont Rimbaud vit les derniers moments de l’Empire et
comment, dans la "lettre du voyant", il prône la révolution poétique
(« Je dis qu’il faut être voyant, se faire voyant ») avant
d’exalter, un peu plus tard, la révolution politique. La lecture des poèmes
associée à celle de la correspondance met par ailleurs en évidence l’une des
constantes de la vie de Rimbaud, l’ennui, contre lequel l’ailleurs ne peut rien ; « le rêve de dépaysement romantique » échoue à faire disparaître
l’ennui, plus largement l’insatisfaction si fréquemment présente dans les
poèmes sous la forme récurrente de la faim et de la soif.
André Guyaux
dégage de façon détaillée le rôle des intercesseurs (Izambard, Demeny, et
surtout Verlaine) pour la conservation et la transmission de l’œuvre. Comme
Rimbaud n’a pas publié ses textes, se sont développés le syndrome de l’œuvre
perdue, qui naît avec Verlaine, et celui de l’œuvre apocryphe, l’un et l’autre
vivants jusqu’au milieu du xxe
siècle avec l’affaire de La Chasse
spirituelle, démontée en son temps par André Breton. Verlaine — il y eut
chez lui et chez Rimbaud la même recherche d’un autre vers pour quitter
l’alexandrin classique — mais l’impair était déjà largement en usage, par
exemple chez Musset ou Marcelin Desbordes-Valmore. Ce n’est pas non plus dans
le modèle de la chanson que l’on peut lire une rupture chez Rimbaud, mais bien
plutôt dans sa pratique destructrice de l’imitation ou de l’emprunt détourné de
son usage, dans son emploi de l’enjambement, dans la réduction forte de la
ponctuation ; c’est « dans ces
inventions de formes, parfois ténues, souvent reflétées graphiquement, que
Rimbaud a bousculé les traditions et
installé son nom dans l’histoire littéraire comme celui d’un instituteur des
révolutions poétiques à venir ; son travail sur l’assonance, sur la rime
qui ne rime pas, est fondateur, comme la mixité de la prose et du vers ».
Toutes les
suggestions de la préface sous-tendent les développements qu’on découvrira dans
les notes, à la fois savantes pour l’information et agréables à la lecture.
Cette troisième version du Rimbaud dans la Pléiade, riche des travaux passés
sur l’œuvre et l’homme, ne rompt pas avec la figure que l’on connaît, qu’André
Guyaux définit avec concision : « Nulle
part il n’est chez lui, dans aucune famille, dans aucune école, dans aucun
cercle ».
Contribution de Tristan
Hordé
Rimbaud, Œuvres complètes, édition établie par
André Guyaux, avec la collaboration d’Aurélia Cervoni, Bibliothèque de la
Pléiade, Gallimard, 2009, 49€.
1 Sur ce dossier, voir
sur la Toile La
Revue des ressources.
2 voir Yves Bonnefoy, Notre besoin de Rimbaud, Seuil, 2009. Note
de lecture