Assez du sentier de
mots
notes sur Le Moins du Monde de Guy Viarre
« enough of wordy
path » (« Assez de chemin
verbal » ou « Assez du
sentier de mots ») – tel est le premier vers, isolé, d’un poème que
Guy Viarre dédie à Samuel Beckett, dans Le
Moins du monde, ouvrage rédigé en 2001 et récemment paru aux éditions
Grèges. Oui, assez du sentier de mots, comme pour s’extraire du discours du
monde, des paroles ressassées, des livres lus (on pense un instant au Mallarmé
désespéré du « j’ai lu tous les livres »)… Assez du sentier de mots,
semble dire le poète défunt, pour trouver, sinon un contact direct avec les
choses (a real path !), du moins
une autre voie que celles déjà tracées, déjà connues – un chemin à soi.
Curieusement, ce vers en anglais semble faire écho à ce que dit Cédric Demangeot
de cette poésie singulière : « La poésie française passée à la question du
vers de Guy Viarre se voit avouer son pire et ne le ravalera pas », et
nous invite à constater un double mouvement chez celui-ci : à la fois le
rejet (le « enough ») d’une certaine tradition et
l’inscription dans cette tradition – simultanément un mouvement pour et contre
la poésie, et la poésie française en particulier. C’est pourquoi il faudrait
interroger ce livre, Le Moins du monde, à la lumière, comme le dit
Demangeot, de la question du vers, de la métrique peut-être et de la prosodie –
de cette langue étrangère (et pas seulement parce qu’il a écrit quelques mots
en anglais) qu’est aussi, à sa manière, celle qu’a travaillée Guy Viarre. Question
que nous ne pouvons qu’effleurer, en soulignant notamment la portée de ce « enough
of wordy path » dans tout le livre, et voir quels chemins, justement, il
déroule et nous propose d’emprunter.
Sortir des chemins verbaux, Guy Viarre le fait d’abord par la pratique d’une
certaine violence dans la langue. Les blocs de texte sont brefs (de une à sept
lignes, cinq en moyenne), cernés de blanc, comme « chu[s] d’un désastre
obscur ». Les vers prennent parfois valeur d’aphorisme, de vérités
assénées (« la linguistique est au poème ce que le point de croix / est
au livre – un détachement »). Les ruptures syntaxiques sont nombreuses,
les vers s’achèvent fréquemment sur une préposition, un déterminant ou un
pronom (par exemple : « un rauque instrument à / la verticale de
l’esprit » ; « les hommes ne comprennent pas les /
hommes »), ils brouillent l’ordre logique-syntaxique, enchaînent les
propositions, multiplient les incises (« il existe des choses plissées
il faut vivre avec il faut » ; « l’obscurité c’est / l’inverse
car qu’est-ce qu’un texte écrit que / l’inverse »), les
inversions (« du chant la forclusion fut telle » ; « un
bruit le suit partout de grammaire »). Et on se demande quel ordre
préside à la classification nette de cette poésie entre vers ou prose. Si
lignes et coupe il y a, il faut dire (et c’est un premier paradoxe) que le vers
est souvent long (Emmanuel Laugier parle de « laisses »), qu’il
poursuit, malgré les bouleversements syntaxiques, un discours qui donne
l’impression de toujours retomber sur ses pattes. Qu’il crée, en un mot, une
allure de prose. Par quoi le discours de Viarre semble à la fois s’interrompre
sans cesse, se retourner sur lui-même (c’est l’étymologie qu’on donne au versus),
et aller tout droit, malgré tout (c’est ce qu’on dit de la prose). Ainsi, déjouant
et réinventant nos habitudes de lecture, le poète s’invente lui-même une
langue.
Mais il le fait également – sortir du chemin verbal ou des sentiers
battus ! – en « travaill[ant] à se rendre » non pas
« voyant » (comme le dit Rimbaud) mais « impersonnel » (et
là encore, on pense plutôt à Mallarmé). La chose est évoquée à plusieurs
reprises : « tout son corps présent à l’oiseau / bas et haut
simultanément et dans l’impersonnel » ou : « cela qui
commence à la trace et qui va à / l’effacement : l’effacement
lui-même ». La prégnance de la tournure impersonnelle « il y
a » au commencement de nombreux textes s’explique sans doute par une
telle volonté. Dès lors, il n’est pas étonnant de constater la fréquence des
motifs qui disent l’exténuation et la mort – et qui lient le tout à la question
du sujet et de l’écriture. Par exemple : « le / poème de l’étendue
de soi-même / il y a sa propre mort – point » ; « que
l’écho envoie cela par la mort // que les hommes naissent […] / – et meurent
sans sagesse » ; et le jeu sur le signifiant dans le dernier bloc
de texte est parlant : « le mors de l’homme il s’appuie sur
tout l’écrit » (je souligne). A ceci, il faudrait ajouter bien sûr les
termes de « désossement », de « cadavre », de
« débris béquilleux », de « carcasse ».
Paradoxalement (on revient au paradoxe), c’est en mentionnant la mort, le
pourrissement, le décharnement, que le poète semble au plus près de la question
du sujet, et même peut-être du vivant. C’est pourquoi on peut lire dans un même
vers : « la / taciturnité au cadavre du vif » ou à
l’inverse, quelques pages plus loin : « à la lèvre du vif – le
mort ». Il s’agirait de se tenir à la frontière où mort et vie,
intérieur et extérieur (« qu’il y ait encore en nous l’extérieur
du / signe » – je souligne), où la parole et son empêchement, se font
indiscernables – « dépassement comme on pourrait nommer toutes les /
aphasies ». Et en somme, cette frontière aurait pour nom l’écriture du
poème elle-même. On comprend ainsi que le livre puisse se faire, parallèlement
et comme simultanément à la description d’une décomposition (« notre
solitude – deuxième squelette »), le récit d’une naissance (« le
noir lié au disponible – nous naissons »). Ou encore : « la
mort comme de toucher sa terre vous redresse » car le poème est « le
passage d’une chair à une chair ». En fin de compte, la figure de
l’oxymore serait comme une condensation du livre entier : l’impersonnalité
fait naître le personnel (« notre / nuit dans la nuit est
personnelle »), ou plutôt (puisqu’il ne s’agit pas d’une vision
psychologique, mais bien poétique – que tout se joue donc dans et
par l’écriture) : l’impersonnel rend possible le sujet du poème.
Par quoi le texte de Guy Viarre ne propose pas la simple fusion des contraires,
un chemin de réconciliation, mais un difficile entre-deux – il propose de
marcher sur le fil du rasoir. Marcher ainsi, c’est donc intégrer au corps même
du texte (alors que tout concourt à sortir du chemin de mots – un paradoxe
encore) les auteurs aimés, « la / joaillerie toute métaphorique hirsute
de Cendrars » et la « syntaxe à Celan », et même leur
dédier des poèmes (Faulkner et Beckett). C’est aussi faire primer la prosodie
sur toute vision logiciste du langage (ne prenons qu’un exemple : « saignement
connu on entoure l’inouï la dévorée / langue pour servir de couteau »
– où les reprises des [s], [v], [k], [r], [ã] ou [u] créent un rythme, qui fait
sens). C’est enfin tenter (ou rêver) de sortir de la langue, la faire (ou
la rêver) parole du corps (« je parle de tout le corps retourné sur la
table »), de la matière. Tout en sachant qu’on n’en sort (de la
langue) que « le moins du monde ».
On ne redira pas le destin tragique du poète. Tout juste pourra-t-on signaler qu’il
y a ces livres qui sortent et continuent de sortir (grâce aux éditions Fissile,
Grèges et Flammarion). Et qu’ils forment – Le Moins du monde
singulièrement, avec son « enough of wordy path » – comme une
épitaphe paradoxale, une trace et son effacement, un insolite et âpre sentier
de mots pour qui veut s’en extraire (paradoxe suprême). Et une invite à y
marcher, malgré tout.
Contribution de Yann Miralles, publiée par Florence Trocmé
Guy Viarre
Le Moins du monde
Éditions Grèges
11 € - sur le site
de l’éditeur
Un autre article de Yann Miralles sur le site remue.net (à propos d’Emmanuel Laugier)