Dépendance amoureuse du poème
Survient un son, un
rythme, une image, une intuition et j'ai soudain le désir, l'espérance d'écrire
un poème. Je ne sais d'où viennent ces impressions inattendues, je vois
seulement qu'elles sont en mouvement et que pour les retenir je dois me faire
mouvant comme elles. Je m'avance dans la pesanteur et la limpidité des mots,
j'entre dans leur jeu. J'entrevois que si je parviens à quitter mes chemins
battus je pourrai, par attirances et dissociations, assonances et dissonances,
découvrir entre eux des convenances et des ruptures qui me sont encore
étrangères.
Je me sens guidé par un
rythme d'abord confus mais auquel je dois me conformer, par un son de voix que
je reconnais peu à peu pour le mien lorsque j'ai la fermeté suffisante pour
l'attendre et pour l'écouter.
C'est un moment de
bonheur où je communique avec une profondeur, avec un passé, tout en me
dirigeant, de façon imprécise mais certaine, en avant. Ce bonheur, ce leurre
offert à mon espoir par un amour véritable mais qui doit demeurer ignoré, est
nécessaire pour que je continue à poursuivre mon entreprise, ou mon voyage,
sans savoir où je vais. Car entretemps j'ai plus ou moins perdu de vue mes
perceptions initiales. L'esprit n'est plus orienté vers un but mais par le
désir de s'enfoncer – et peut-être de se perdre – dans une matière. Matière
verbale, matière d'images, de sons et de sens. Matière de l'écriture elle-même
qui est toujours pour moi matière féminine. Cette matière attire l'esprit, le
capte, l'y attache. Il y entre pour renaître mais elle le lie à l'œuvre, à la
table de travail et à la nécessité d'un intense loisir qui le force à mettre
entre parenthèses toutes ses autres préoccupations. Je sens un vif désir de
sortir au plus vite de cet état de dépendance quand l'inévitable apparition du
désespoir m'y replonge. (…) La poésie dévaste la vie courante, elle la dénude,
elle déborde le poète. (…)
C'est le moment de la
patience, de la ténacité, d'un travail qui semble devenu vain. Il faut sonder,
remettre en question, attendre, laisser se faire les gouffres, les ponts, les
pertes et les liaisons nécessaires. (…)
Henri Bauchau, Poésie complète, p. 7, Actes Sud
2009, 392 p.
Voir aussi les essais et conférences d'Henry
Bauchau réunies dans L'Écriture à
l'écoute, Actes Sud 2000, et ses journaux
dont cinq volumes ont paru chez Actes Sud.
Contribution de Benoît
Moreau