Peu de monde s’intéresse à la littérature. Très peu à ce
que des écrivains de mon acabit entendent par là. (Quatre
temps, p. 239)
Quatre temps : quatre ensembles de
réflexions sur la littérature, sa production, sa réception et sa place dans la
société : D’où ça vient, Comment
c’est apparu, Comment c’est fait, De quoi ça parle. Les réponses, écrites,
éloignées de la simple transcription d’entretiens, sont suivies de quelques
pages bio-bibliographiques ; elles sont accompagnées, comme le veut la
collection, d’une importante iconographie et d’un choix abondant d’extraits des
livres, enrichi de très nombreux poèmes et essais inédits. La clarté des propos,
la qualité des analyses toujours loin du consensus mou des chroniques
littéraires, font de cette rencontre vivement conduite par Bénédicte Gorrillot
une lecture revigorante.
Qu’il serait salubre que tout futur professeur, voué à enseigner "le français"
lise et relise ces Quatre temps ! Il se construirait non pas une méthode de
lecture, mais tout un ensemble d’outils pour comprendre ce qu’est le travail de
la langue, une forme, les relations entre réel et poésie ou prose, la
lisibilité, l’édition, la lecture orale d’un texte, etc., toutes questions mal
posées – quand elles le sont. Commençons une petite anthologie, avec des
extraits de Comment c’est fait :
"L’ « effort
au style » tel que je l’entends cherche [...] à construire des formes adéquates à la
complexité des sensations que le monde provoque en moi. (p. 125)
[...] toute écriture récrit et [...] l’invention ne tombe ni d’un ciel
inspirateur ni d’un vouloir-dire souverain, mais réside dans sa puissance de
réinvestissement d’un matériau recyclé. Ce que les Anciens appelaient imitation
en somme. Ce que de plus modernes ont
repéré sous le terme d’intertextualité. (p. 129)
Le sujet d’un livre n’est pas la vie nue,
la pure substance de l’expérience, un monde indemne de langage. Le sujet d’un livre est la vie en tant
que toujours-déjà, et de part en part, symbolisée. C’est-à-dire parlée par des récits, composée par des images, pensée
par des savoirs. Décrire des peintures (les traduire en langue) puis écrire à partir de ce descriptif est une des multiples
façons de prendre cette vérité au pied de la lettre. Et de rappeler qu’une
aventure d’écriture n’a lieu que pour autant qu’appelée par l’intuition qu’il y
a en-deçà ou au-delà du réseau symbolisé (l’univers du nommé) une altérité non logique." (p. 153)
Et dans un des textes inédits :
"L’objectif,
peut-être, est de montrer l’autre langue dans la langue, la langue monstre qui
nous habite et qui, à chaque fois, frappe de stupeur (fait jouer, déjoue et
refait – comme on dit en argot) la langue dans laquelle tant bien que mal nous
communiquons et où le réel s’évanouit parce qu’elle fixe en formes stabilisées
et anonymes le chaos de l’expérience que nous faisons du monde."(p. 133)
Toute extraction de ces Quatre temps risque d’ôter sa force à une argumentation précise, il
faut y voir seulement quelques-uns des éléments qui charpentent l’ensemble. On
s’attachera à la première partie qui, sous des apparences biographiques – de
l’enfance aux études universitaires – analyse une formation de lecteur avec la
pratique boulimique de deux bibliothèques, celles de la mère et du père, non
pas opposées mais complémentaires : des romans d’aventures et des bandes
dessinées anciennes (qui n’a pas connu le charme de Bicot et de sa sœur Suzy
s’étonnera) pour l’une, Grecs et latins, ouvrages du marxisme, littérature
conseillée (ou non) par le Parti communiste (auquel son père appartenait) pour
l’autre. Cette formation a été complétée tout au long de la scolarité par le
pastiche des classiques scolaires, et la transformation d’un matériau existant
est restée un des aspects du travail de Christian Prigent. Il explique plus
loin dans l’entretien que, par exemple, c’est à partir d’une manipulation
phonique et métrique du premier vers de Britannicus
(Quoi, tandis que Néron s’abandonne au
sommeil) qu’il a lancé le roman Grand
mère Quéquette (Quoi ! Tu dis
que ? Nerfs ? On sapant ? Tonne ? D’eau ?
Soleil ?). Le principe est à chaque fois « qu’un texte soit la ressource de cent autres textes, que le langage
soit infiniment potentiel et qu’écrire soit l’action qui libère ces
potentialités ».
Cette formation qui bousculait les lieux
communs s’est heurtée, dans l’université d’avant 68, à « l’arrogance mandarinale, l’inertie
intellectuelle, la haine du moderne », mais Christian Prigent n’est pas
revenu en arrière. Il découvre alors la beat
generation, peint beaucoup, est militant politique et fonde en 1969 avec
Jean-Luc Steinmetz la revue TXT – il
faudrait dix pages pour en évoquer les sommaires –, lit et relit Jarry, dont il
sera toujours proche par le « mélange
du sophistiqué et du trivial, du savant et du populaire, du cultivé surindiqué
et de l’obscénité bouffonne ». Articulation complexe, mais c’est
pourquoi le versant "populaire" de ses lectures est toujours vivant
dans ses livres en même temps que la maîtrise des outils de la poétique
(rhétorique, métrique, etc.). C’est pourquoi aussi il aime « les œuvres qui ont la capacité de ménager
dans l’hétérogénéité de leur espace propre à la fois l’effet grand art
sophistiqué (polysémie, densité formelle,
intertexte riche, etc.) et l’effet trivial-populaire-bouffon ». Les maîtres : Rabelais,
Shakespeare, Joyce, Gadda, Arno Schmidt, Jarry.
Les analyses sur la diffusion par l’école, la
presse et l’édition d’une norme de lisibilité, sont essentielles pour
comprendre comment s’installent des représentations du social, comment s’impose
un partage entre ce qui est littéraire et ce qui ne l’est pas. Que ces analyses
ne soient pas "nouvelles" (cf notamment Bourdieu) importe peu :
elles sont ici argumentées à partir de pratiques dans diverses institutions
(école, édition). Lutter contre la définition admise du littéraire, c’est faire
du poème un « champ de bataille »,
la poésie tentant de « symboliser le
réel en tant qu’impossible à symboliser », c’est faire de la poésie et
de la prose « une aventure de la
langue ». Écrire n’est pas ici prétendre reproduire son expérience,
prétention des « proses
industrielles », académiques, mais la mettre à distance pour qu’elle
échappe « au réseau constitué des
significations ». La littérature implique donc « une résistance à la compréhension
immédiate », étant à la fois dans l’espace du nommable et de
l’innommable pour « dire
simultanément les choses et la distance des choses ». Leçon ancienne,
toujours à méditer, et Christian Prigent nous y aide avec vigueur.
Contribution Tristan
Hordé
Christian Prigent
Quatre
temps, rencontre avec Bénédicte Gorrillot
collection "Les Singuliers"
Argol, 26 €. Sur le site Place des Libraires
Rédigé par : temps | vendredi 20 février 2009 à 16h00