Quelle autre force chez Pasolini que de n’être jamais là où
on l’attend ? De se situer sur un terrain qui nous semble contradictoire,
et dont on ne comprend qu’après réflexion sa féroce cohérence ?
Pasolini : toujours surprenant, toujours égal à lui-même. Avec C.
(ce C. qui désigne la chatte, le sexe de la femme ; mais ici un Sexe
absolu), le choix du sujet sème le trouble. Pasolini – l’homosexuel Pasolini,
qui sut montrer les garçons de Rome avec la force picturale d’un Caravage – va
nouer le dialogue avec cette Chatte, cette sorte de déesse
incontestable. A cet égard, remémorons-nous cette sublime phrase de
Pouchkine : « Cette chair rose, humide, ombrée de boucles
mousseuses, cette vision hypnotisante du vaisseau charnel, est le visage de
Dieu. » Ecrit en 1965, retrouvé dans une chemise portant le titre Poèmes
marxistes, publié pour la première fois en italien en 2003, il nous arrive
avec son pendant ou sa suite : « Projet d’œuvre future ».
A quoi rattacher ce long poème ? Vraisemblablement, pour l’homme pétri de
culture antique que fut Pasolini, on pense à la satura romaine, où
genres, registres, et métriques se tissent dans un ensemble d’exubérance et
d’acidité volontiers grasse, comme ici alternent vers et prose, ou encore
slogans, menant une verve incandescente. Le cannibale Martial ou l’atrabilaire
Juvénal sont assis sur la même branche que le poète-cinéaste au marxisme jaune.
Les conventions glissent jusqu’au carnavalesque le plus ironique – qui tendrait
alors à l’extrême baroque, joyeux familier du contre-blason permanent. Mais le
mordant pasolinien rend une singularité superbe, où l’humour cinglant cède le
pas à de magnifiques passages où tous les codes du poème galant sont
transcendés :
« belle enflée comme une miche sous la combinaison
de la petite institutrice (au soir un peu mouillée, follement sereine) :
une enflure incroyable pour ce petit corps de fille à peine diplômée, une
authentique montagne, sillonnée d’une vallée effilée, une montagne à deux
cimes, quoique arrondie comme un pain sans croûte (ventre sous le ventre, un
tumulus autour du petit puits oblong, que deux mains pouvaient à peine
contenir, un tas de chair pour rien)… » (p.17)
ou encore, en vers :
Où es-tu, petite rose de maquis, petite tache
de printemps sous le petit soleil méchant,
gribouillis de chair innocentine,
petite coupure d’or au fond d’un pouce de viande,
sous la jupette de coton,
où es-tu ?… » (p.21)
Mais au-delà se pose la question de cette Chatte, de
sa signification, pour un homme, auteur et militant, qui n’a jamais caché son
homosexualité. A cet « où es-tu ? », Pasolini répond :
« TU N’ES PAS ». Réponse qui ouvre vers la signification que
doit prendre ce non-être, comme le signale justement le traducteur Etienne
Dobenesque, qui a partagé cette tâche avec Isabella Checcaglini, dans sa note
finale. Cette Chatte prend donc un aspect bien plus politique et
problématique qu’érotique. Chatte mère de tous les hommes – où tous les
hommes « virils » se retrouvent, comme dans le seul lieu de
fraternité absolue ; c’est la seule déesse que chacun honore d’une
quelconque façon, dans sa perversion personnelle. Et c’est à partir d’elle que
Pasolini compte commencer cette œuvre de désacralisation scandaleuse qui doit
mener à cette révolution, toute aussi sacrée, mais pour le moins apocalyptique.
La majuscule que le poète appose à cette Chatte absolue n’est pas l’œuvre d’un
hégélien monomaniaque, mais celle d’un orant désespéré : la prière d’un
profanateur à une idole qui n’existe pas à ses yeux. Mais la prière est
impossible, toujours à recommencer et toujours à échouer. La seule litanie qui
demeure est ce « Mais JE NE PEUX PAS LE FAIRE ! » qui
sillonne le texte, ramenant toujours le sacré à zéro, pour faire évoluer le
discours poético-politique qui doit accomplir la révélation : la Chatte
n’est guère que la matrice du conformisme – matrice au sens industriel :
« … et Tu es là, au Centre,
Commun Dénominateur de tous,
derrière un sale buisson sur la pente glissante,
AU TRAVAIL, AU TRAVAIL,
Œil de chair qui ne voit pas ! »
Cet accomplissement de toute la désacralisation nécessaire,
de toute la transgression révolutionnaire, Pasolini la pousse jusqu’à l’inceste
car :
« Même la plus scandaleuse des désacralisations
ne fait qu’enlever la sacralité à l’innocence
pour la remplacée par la sacralité plus sacrée du péché. »
Ce « poème marxiste », comme le qualifiait le
poète, nous offre une vision gênante de nos conceptions hétérosexuelles, nous
invitant presque à les pousser à leurs plus extrêmes limites. On devine déjà, à
travers ces analyses, l’acuité du dernier Pasolini, le polémiste amer des Ecrits
corsaires et des Lettres luthériennes. Déjà, le problème de la
consommation des corps, de l’assouvissement du désir corporel dans un cadre
consumériste point dans ce texte. Que devient cet être pour celui qui y
croit ? Que devient cette désacralisation ? Ne risque-t-elle pas de
mener au viol ou au meurtre ? Seul celui qui n’y croit pas peut
alors aiguiller, avec son ironie scandaleuse et gênante, celui qui se plonge
dans cette déesse ambivalente, qu’on aime et qui nous aliène. Comment s’allier
avec elle et faire la révolution ? Ces difficultés ne sont pas levées,
mais le poète, malgré toutes les difficultés qu’il rencontre dans son dialogue
sacré, tente de nous faire entrevoir les portes ou les brèches que son
redoutable pragmatisme marxiste doit pouvoir ouvrir…
Il faut enfin parler de l’objet-livre. Saluons bien haut les
éditions Ypsilon qui nous offrent un ouvrage des plus agréables, des
plus nets. La couverture rouge, entre politique et chair, enchâsse avec une
justesse particulièrement bienvenue le fond de ce texte saisissant – qu’on ne
quitte pas sans un certain malaise – rendu par une typographie impeccable, au
Bodoni peccamineux. On attend donc la suite de leurs publications, dont leur
prometteuse « Bibliothèque typographique », avec ferveur. Forza
compagni !
Contribution de Samuel Macaigne
Pier Paolo Pasolini
C. suivi de Projet d’œuvre future
traduction d’Isabella Checcaglini et Etienne Dobenesque
Ypsilon Éditeur, 2008, 17 € - voir ici