Cet article de Pierre Drogi est à
lire dans le prolongement de celui qui a été publié hier sur le site et qui est
consacré à Hymne de Claude Minière
Dada-tation
Par un hasard de
la chronologie, un autre livre bien vivant vient nous prouver que Dada n’est
pas ce que l’on croit (n’est pas tout ce que l’on croit), un Dada pas pour les
cochons (malgré son titre) qui vient nous
rappeler que Dada même, au-delà de son nihilisme de façade, donnait à penser,
visait une intention, abritait le souci d’autre chose que de la destruction.
Songeons à Kurt Schwitters, construisant patiemment, à partir du
“ contre ” et des ruines du mot (Kom)Merz une maison où survivre dans
l’Europe du siècle passé. Déjà, et comme dans le texte de Claude Minière :
l’Europe, en thème musical et comme question…
Mais précisons tout de suite : qu’est-ce que le cochon du titre ? Le
néerlandais, la langue néerlandaise telle
que voudra bien la qualifier un primat belge francophone, en 1917 : la
réponse de Van Ostaijen vaudra à celui-ci quelques tracas et même un peu de
prison, comme le rappelle le préfacier du volume…
Et qui sont les cochons ? Les néerlandophones, dont la capacité
d’élocution ne s’élève apparemment pas au dessus du grognement. Qu’importe
alors : on revendique le grognement contre l’institution et des
grognements des trompettes du jazz (c’est l’époque), comme à Jéricho, on usera
pour mettre à bas les anciens parapets.
“ Le Dada
aux cochons ”, comme on aurait pu dire le serbe sans peine, indique, par
ailleurs, comme un souci ethnographique d’adaptation culturelle ou d’ajustement
du regard, de traduction, d’appropriation aussi (et pourtant, le Dada ici parlé
échappe aussi largement que bruyamment à l’espace linguistique considéré).
S’entend également dans le titre choisi quelque chose comme un “ Dada prêché à
ceux qui l’ignorent ”, une nouvelle religion, en somme, un
évangile (?), une bonne nouvelle, un peu hétérodoxe toutefois, iconoclaste même ? Et qui ne fait pas acception des
hiérarchies : voir un désopilant hommage à la machine à coudre Singer,
comportant des bribes de litanies (“ Singer et Saint Augustin / Geneviève
de Brabant / a aussi une Singer / la Pucelle d’Orléans… ”) et
l’affirmation péremptoire que “ si / c’est son droit / Droit comme un
i / Vive Hans Sachs / Hans Sachs a raison / il y a droit / LA MACHINE A
COUDRE SINGER EST LA MEILLEURE ” ; et plus loin : “ Je veux une
Singer / nous voulons une Singer / nous exigeons une Singer / ce que nous
voulons est notre droit / ein fester Burg ist unser Gott. ”
Pourtant l’emploi des mots religion ou évangile ne relève pas ici d’un douteux
rapprochement, ou pas seulement, la dimension “ spirituelle ”, pour
aller vite, étant probablement ce qui après le titre frappe le lecteur en
premier lieu. Elle indique que ce dada-là, cette inflexion particulière du
dada, on ne l’avait jamais lue ni vue ni trouvée nulle part ailleurs.
“ Dieu ” appartient à son lexique et pas seulement à titre dérisoire.
Complexe mélange d’influences et conjonction de lectures, entre Anvers, lieu de
départ, et Berlin et Paris, lieux principaux évoqués à travers les
recueils ; ils permettent de “ placer ” un peu ce ton
singulier : Apollinaire, pour les Calligrammes, Dada en personne,
bien sûr, ou en ses diverses personnes, mais aussi les unanimistes, les poètes
belges d’expression française comme Verhaeren (avec leur ton tenu et leur
préoccupation “ humaniste ”), enfin l’expressionnisme, toutes
références dont Van Ostaijen fera les éléments épars de son langage construit
un peu sur le modèle du jazz.
D’un point de vue thématique, ce jazz dada (bruyant en silence et chaloupé
lorsqu’il construit musicalement le poème) fournit un motif entêtant et même un
peu assourdissant disons : voyant ! dans la deuxième partie de l’anthologie. Le jazz figure alors, dans
la petite apocalypse Dada qu’il provoque, un moyen de fusion et de résistance,
une “ arme dada ”, un point de ralliement : voire l’élément
rédempteur de la vieille Europe qu’il fait danser jusqu’à faire s’écrouler les
cathédrales. C’est là l’élément peut-être le plus daté du recueil, le plus
symboliste, malgré les apparences de sa modernité. Un certain Hermann Hesse,
avec son Loup des Steppes… Sous cet
aspect le plus manichéen, il peuple surtout le scénario de film reproduit à la
fin du volume.
Ce n’est pas là,
ni d’ailleurs en général dans les derniers textes, que le caractère aérateur,
la fonction de grand bol d’air de l’écriture de Van Ostaijen se fait sentir.
Parcours en deux temps : (E)vangile anarchiste, à Anvers, fortement hétérodoxe
(“ le dernier gnostique ” ?), avec “ prières ” non
conventionnelles tout de même murmurées, jusque dans le fracas d’un music-hall puis (A)pocalypse jazzée (plutôt dans la période berlinoise)
marquent les deux temps d’une tentative constamment engagée. Poussant
les avant-gardes ailleurs ou plus loin, plus loin certainement que la mécanique
ou que l’automatisme, Van Ostaijen, finalement plus proche de l’acméisme russe
(qu’il n’a probablement pas lu) que du futurisme, ne renie jamais, derrière la
voix mise en page, son inflexion personnelle ou concernée. Jamais
l’expression ne sombre dans une gratuité ludique stérile, ne décroche tout à fait
d’un point que de nos jours il est difficile, sans mécompréhension, de
qualifier de lyrique Van Ostaijen
atteignant ce paradoxe d’un dada émotionnel (expressionniste au sens strict),
où, toujours, c’est l’affectif qui affleure. Mais il libère, en plus de
l’émotion, quelque chose de plus neuf et qui porte celle-ci, une retenue,
peut-être un souffle, une mise en souffle des mots, une mise entre souffle des
mots.
Bol de blanc de page où poser les bruits, les élargir, les étirer, en écarter
les lettres jusqu’à les voir en silence. Jusqu’à pouvoir, depuis le bord, dans
la distance, assister à cet assourdissant silence. Réceptacle où souffler. Vent
entre les mots venu de sous la page. Jeu entre fixité et mouvement où se révèle
à tout moment la mise en question du lieu. Ainsi se présente à nous la page (et
il faut rendre justice aux éditions textuel d’avoir pris en compte ce rapport
si singulier du texte à son support de manière particulièrement convaincante).
Badigeon de blanc où rayer l’espace, par exemple de plusieurs Z ou d’un BOUM
salvateur.
Mais entre les éléments graphiques ainsi disséminés (juxtapositions
cocasses, collages inattendus de phrases parlées, d’injonctions ou de mots
déposés côte à côte : les “ bruits ” à la fois déchaînés et
calmés), passe, se faufile un fil de souffle frais par le chas de l’aiguille ou
de l’oreille. Possibilité est laissée aux mots ainsi “ aérés ”, en
arrêt dans l’air, de laisser respirer la voix, et avant même de la mettre en
rythme, de percevoir un peu de ce souffle qui nous fait vivants.
Positif est de
se convaincre
du vide
du limon et de l’argile
des décombres et des cendres
la conscience du vide plein
l’écho
sonore
des phrases idéalistes
vide caverne poumons repos corps
caves
poumons où résonne inutilement l’écho
que les ministres les curés les généraux fassent des enfants
tournez-vous mais tournez-vous tournez-vous donc
terre autour de son axe à l’envers
[…]
Seront écroulées toutes cathédrales
cannibales
Hannibals généraux
idéaux
colonels
bordels
peut-être
y aura-t-il une place
pour une beauté allant-de-soi
pure
inconsciente
Si ça
n’est pas anéanti
une fois pour toutes
ça n’en restera que plus vierge
purifier la
terre
vermine
mauvaises herbes
peut-être
dirons-nous un jour j’ai soupé
d’en avoir soupé
Nihil
à nouveau prennent forme foyer
ces mots ordinaires
lettres de
prison
mots blessures ordinaires
simple bégaiement d’un homme en mal d’amour
et tout ce morne
cachot
est-ce pas toute la pauvre vie
d’hommes douloureux désirs chardons
et ces pays
étirés en croix
sont-ils pas un grand Christ
plein de blessures creuses
et ce sentiment d’abattement
caverne d’échos
est-ce pas comme autrefois le Vendredi Saint
7-10
août 20
Simplicité de quelqu’un qui ne nous la fait pas, touche d’inquiétude métaphysique, touche “ spirituelle ” (pas plus ni moins que dans les chansons de Rimbaud ?) au sein de l’avant-garde, dissonance dada dans la poésie à thème, Van Ostaijen porte en lui déjà les éclats désenchantés des voix, tchèques celles-là, d’Ivan Blatny ou de Vladimir Holan.
Contribution de Pierre Drogi (©Pierre Drogi, 2003)
Le Dada pour Cochons,
traduction de Jan Mysjkin et Pierre Gallissaires,
éditions textuel, 2003
35 €
[N. le titre de l’anthologie est imputable aux traducteurs]
sur le site Place des libraires
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