X 2198. 11 octobre 2007
Philippe
Lacoue-Labarthe estimait que les poèmes de Celan étaient
« intraduisibles » et qu’ils
se soustrayaient même au commentaire, ce qui se soutient encore moins :
« Je crois ces poèmes strictement intraduisibles, y compris à l’intérieur
de leur propre langue, et par cette raison d’ailleurs
incommentables » ; il précise, non moins strictement heideggérien sur
ce point que sur d’autres, qu’ils « se dérobent nécessairement
à l’interprétation, ils l’interdisent ». C’est que la langue, pense-t-il,
les « traverse » (La
poésie comme expérience, Paris, Christian Bourgois, 1986, p. 23). Le
problème du déchiffrement ne se pose donc pas pour lui. D’autres encore distinguent commentaire et
interprétation, et acceptent l’un, informatif, en considérant l’autre comme aléatoire et subjectif. J’ai
autrefois assez longuement mis en relief les préjugés, partiellement
théologiques, de Lacoue-Labarthe (voir le chapitre sur Hölderlin,
« Tubingen , janvier », dans Poésie
contre poésie). En ce qui concerne la compréhension, il faut bien admettre
que la question se pose, et pas dans la pratique seulement.
Meschonnic répond
qu’avec l’intraduisible, on sortirait de l’empirique (voir e. a. Poétique du traduire, Paris, Verdier,
1999, par ex. p.226 : « son début tout empirique »). Mais
l’empirie sait s’affirmer, et s’affirmer complètement dans un système. Il est
vrai que la paronomase n’est jamais traduisible, du moins si l’on cherche à
maintenir la tension qu’elle établit dans la langue entre un sens qui se découvre
et se constitue et son élargissement
sémantique par des rapprochements phoniques, selon la figure de l’étymologie,
qui « dit vrai » (etymon).
Ainsi l’analyse du nom d’Hélène dans Eschyle
fait de la femme une « destructrice de navires »,
« Helenas » (Agamemnon,
vers 689) ; c’est ce qu’explorent les langages proprement idiomatiques,
qui demandent à l’auditeur ou au lecteur un apprentissage particulier, comme
c’était déjà le cas chez Homère. Au lycée (il y a déjà un bon bout de temps), avec la lecture d’Homère
à laquelle les lecteurs étaient initiés, ils découvraient en fin de parcours
que ce n’était pas du grec, pas au moins celui qu’ils avaient appris. Les
« interprètes heideggerisants » ou exégètes (les
« Ausleger » que dénonce Meschonnic, précisément), récusent ou
ignorent l’idiome ; pour eux, ce particulier ne s’accorderait pas à la
langue innée, ou héritée, qui est commune. L’usage singulier et innovant n’a
pas droit de cité. Il n’est pas seulement « empirique » pour
autant, s’abritant derrière une
frontière et intégrant la langue particulière dans le système qui lui sert de clôture et assure
son intelligibilité. Cependant une langue comme le celanien, qu’il faut apprendre
à lire dans les poèmes, inclut et transforme tous les langages, ancien et moderne,
et aussi l’ordinaire. Elle serait donc plutôt savante, reposant sur une
convention à la fois artistique et collective, mais avant tout personnelle. La
thèse autrefois soutenue par Lacoue-Labarthe est bien différente dans ses
visions, ses références et son application à la lecture des textes. Ce sont
deux mondes quasi incompatibles, qui ne communiquent guère entre eux.
©Jean Bollack, tous droits réservés
contribution de Tristan Hordé