La distinction
entre le superficiel et le profond [est, avec Bachelard qui suit Jung] un
critère du jugement poétique : non pas un critère esthétique, mais un
repère existentiel. Une œuvre ancrée dans du livresque, un poème qui se
rapporte à d’autres poèmes, sera par définition quelque chose de superficiel.
Ce qui renvoie à ce qu’on a lu et appris ne peut toucher vraiment. C’est un
mime extérieur du profond, qui nous laisse pris dans une surface lettrée où des
textes peuvent toujours engendrer des textes, mais jamais rejoindre les mythes.
Par contre, un vrai poème renvoie directement à un immémorial : au
mythique et non pas au textuel. Sa lecture est une expérience profonde. Aiguë
et juste, mais avant tout profonde.
Autrement dit,
qu’attendra-t-on d’un vrai poème ? Non pas qu’il inaugure, non pas qu’il
déconcerte, mais qu’il révèle ce qui est déjà là. Non pas qu’il apporte du
nouveau et du différent, mais qu’il actualise un aspect de la profondeur. Le
poème profond n’invente pas, il retrouve chaque fois un peu autrement. Il
rejoint le même, il retrouve l’essentiel, cette donne fondamentale, cet
originel qui était déjà là. Joie d’explorer, découverte de possibilités
inconnues ? Ce que le poème nous donne est surtout un bonheur de contact,
de retrouvailles et de ressourcement.
L’artiste, le
poète, est celui qui exprime la profondeur et porte au jour quelques-uns de ses
aspects, si bien que la lecture pourra retrouver grâce à lui quelque chose
d’essentiel qu’elle ne croyait pas savoir. À lire on se sent confirmé. C’est
une poétique de l’expressivité qui prend aussi en charge certain traits
romantiques. Une telle poétique suppose bien que les expressions possibles et
les variantes personnelles sont en nombre illimité — c’est ce qui fait que la
carrière poétique est ouverte — mais le fonds est complet, les catégories sont
toutes là et le répertoire est clos.
[...]
Dans cette
perspective, l’expression poétique renvoie à la matière poétique, c’est-à-dire
au répertoire originel, diffus. Le passage se fait du fondamental à l’intime : l’œuvre relève de l’expérience
intime du sujet solitaire et de son parcours intérieur. Et le passage se fait de l’universel à l’unique : le
résultat n’est pas le nouveau, mais l’unique. Non pas le nouveau qui prend son
sens dans un contexte et une lignée, mais l’unique, précieux et singulier.
Judith
Schlanger, La mémoire des œuvres,
Verdier poche, 2008, p. 22-23.
Contribution de Tristan Hordé