« Traduction égale intervention ; le texte hongrois traduit en français pénètre la culture française, il la baise. Dans le meilleur des cas, il la disloque. Je suis partisan du meilleur des cas. » affirmait il y a peu E. Kukorelly dans la revue Action Poétique (1). Aujourd’hui, l’occasion est donnée de vérifier le degré de dislocation grâce à ce bref ouvrage rassemblant quelques textes extraits de ses publications depuis 1984.
Né en 1951, E. Kukorelly a commencé à publier en Hongrie au début des années 80, dans des circonstances historiques où toute véritable écriture, si elle voulait sortir du tiroir, devait nécessairement emprunter de nombreux détours. Cela dit, ces derniers – recours fréquent à l’ambiguïté, à l’ironie, choix de motifs a priori les plus banals, posture d’énonciation tendant à l’impersonnel, etc. – n’ont pas disparu après la chute des différents murs mais perduré sous des formes renouvelées. Même si une telle évolution peut rappeler celle d’autres auteurs issus de l’ancienne Europe de l’Est, la poésie d’E. Kukorelly n’en garde pas moins sa spécificité. En effet, à partir de points communs avec celle de ces auteurs (2), elle se déploie dans de multiples directions où se mêlent narration d’événements le plus souvent quotidiens, énumération d’éléments divers (3), compositions quasi objectivistes (4), réflexions teintées de métaphysique, etc. – le tout dans des vers à la densité variable (5).
Dans un pays où eut longtemps cours l’obligation d’un passage quasi continuel aux aveux – pouvant conduire jusqu’à l’absurde (6) – le poème constitue finalement, au contraire, l’un des moyens d’approcher une vérité qui l’est d’autant plus qu’elle n’hésite pas à exposer ses limites : « Je n’ai rien eu intégralement, pas plus / que ces choses ne m’ont eu. » Du coup, loin de toute position qui se voudrait totalitaire / totalisante, ce flottement existentiel (7) permet de tenter différentes combinaisons – E. Kukorelly a longtemps joué dans l’équipe de football des écrivains hongrois… – « à partir de la même / matière. Le même fait du divers ». Si le tragique y a indéniablement sa part – et justement à cause de cela – l’écriture est elle aussi un jeu, prise avec autant de sérieux que le font les enfants mais sans se faire d’illusions. Sous cet angle, il n’est pas surprenant qu’un humour subtil se retrouve jusque dans les déclarations d’intentions esthétiques; ainsi l’acte de mettre son manteau en arrive à représenter « une tentative pour renouveler la / tradition de la / poésie narrativo-descriptive et du poème / socio-confessionnel ».
Au-delà, c’est la question de l’identité qui est ici fondamentalement posée car, si les interdictions d’avant 1989 obligeaient parfois à faire l’idiot pour leur échapper (8), cette position décalée s’avère toujours fructueuse dans la mesure où elle permet également d’éviter la clôture narcissique que la société post-stalinienne cherche à valoriser à travers le culte du moi consommateur (9). En somme, il s’agit d’effectuer, par une écriture à la fois inscrite dans l’époque et décentrée, une ouverture pas si désinvolte que ça, une flânerie certes mais d’un pas qui sait être énergique quand il le faut (aucune mièvrerie là-dedans) et en prêtant attention au moindre détail (de préférence inattendu), hors et dans la langue. Dans ces conditions, quoiqu’elle puisse paraître étonnante, c’est en fait une logique qui se manifeste dans des tournures telles que « Mes vêtements me rassemblent. » ou encore « La plupart des choses soit vont bien ensemble, soit / s’additionnent, et dans ce cas-là / il y a quand même une retenue. » C’est ce reste-là (autrement dit ces fissures dans la masse) qu’E. Kukorelly sait rendre particulièrement sensible.
Contribution de Bruno Fern
N.B. : E. Kukorelly sera, avec d’autres poètes
européens, l’invité de la prochaine Biennale Internationale des Poètes en
Val-de-Marne, les 21 et 22 novembre. Pour tous renseignements
Endre Kukorelly
Je flânerai un peu moins
Traduit du hongrois par Anna Balint & Sophie Aude
Action Poétique éditions
Collection Biennale Internationale des Poètes en
Val-de-Marne dirigée par Henri Deluy
septembre 2008, 63 p., 10 €
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1: n° 187, mars 2007, où un dossier est consacré aux
nouveaux poètes hongrois.
2: Pour rester dans la même génération, on peut citer les Tchèques Tomáš Frýbert, Albert Kaufmann ou Jan
Štolba (voir à ce sujet l’Anthologie de la poésie tchèque contemporaine,
1945-2000, établie par Petr Král,
Poésie / Gallimard, 2002).
3: « bière, force du vent, odeur humaine, on s’efforce / d’inventer toutes
sortes de choses dans notre désespoir, je ne vais pas / toutes les énumérer
maintenant, j’ai décidé par avance / d’en énumérer 45 seulement »
4: Dont témoignent ici plusieurs textes issus de documents relatifs aux archives
policières de l’ancien régime, où s’opère un découpage qui évoque celui
effectué dans Holocaust par C. Reznikoff.
5: « Mais, en vérité, il n’y a pas de prose : il y a l’alphabet et
puis des vers plus ou moins serrés, plus
ou moins diffus. » (Mallarmé).
6: « là-dessus le général divisionnaire m’a dit de me ressaisir / parce
que s’ils voulaient j’allais reconnaître / aussi qu’hier soir je m’étais
promené avec Churchill ».
7: « Mais y a-t-il un, un endroit, un jour, une longueur
à quoi que ce soit, y a-t-il un en bas ? / Non, parce que ce sont
des règles, et que les règles sont changées en permanence. / Non, parce
qu’il y a déjà eu toute sorte de règles, et que seul le changement demeure.»
8: « Au bord de la mer il y a des saisons // balnéaires, on passe son
temps à se baigner dans la saison. / Quand j’avance dans l’eau, je ressens un
bonheur / ancien, mystérieux, dans mes cellules, je nage // dans ces
moments-là, j’exulte à grand bruit, et je souris / assez stupidement, sans
savoir au juste pourquoi, mais / c’est un fait, la mer a bien été
trouvée. »
9: Comme l’a écrit un autre écrivain hongrois, Imre Kertész :
« Je ne consomme pas et je ne suis pas consommable. » (Le refus).