Fondé en 1983 à l’initiative du Conseil général des Côtes
d’Armor pour récompenser une œuvre se signalant par l’excellence de son
écriture et la dimension humaniste de son propos.
Le cru 2007 pourrait sembler récompenser l’enfant du pays : Christian
Prigent célèbre dans Demain je
meurs (POL) son père Edouard qui fut maire de Saint-Brieuc et dont Louis
Guilloux fut l’ami proche.
Mettons l’emphase – c’est indispensable – sur l’écriture novatrice et fidèle aux
grandes irrégularités du langage et sa densité poétique : du laboratoire
TXT, mouvement et revue fondés et animés (1969-1993) par Christian Prigent sortirent également Novarina et Verheggen par
exemple.
Une grande partie de l’œuvre poétique de Christian Prigent a
été réunie dans Presque
tout. Pour la pénétrer, on lira avec profit une étude de Jean-Luc Steinmetz
La preuve par l’âme, dans la revue il particolare 4/5. Le psychanalyste Hervé
Castanet directeur de cette revue a
longuement interrogé le poète sur les présupposés de son écriture, dans Ne
me faites pas dire ce que je n’écris pas (Cadex, 2004).
Voici une réponse :
Passion to breed a form in shimmer of rain-blur.
Donc : faire tourner des formes - c'est-à-dire construire
entre le monde et soi (?) et donc sur le vide un peu effrayant de cet entre
creusé et hanté par la mélancolie, des objets verbaux denses, hautains, à la
fois élégants et brutaux, rigides et mouvants, qui relèvent à la fois du monde
et de soi (qui disent quelque chose du dehors et du dedans, des sites et des
affects, des rapports et des pulsions, de ce que la langue lie et de ce qu'elle
délie...) - mais qui ne s'identifient entièrement ni au monde, ni à soi, ni à
la vacuité dépressive, ni à une plénitude simplement formalisée: qui
produisent de l'autre, du non-assigné, de l'inventé, du venu en biais, du bondi
à côté. Et que ce biais, cet écart, cette altérité, cette fraîcheur (inarraisonnables)
chargent d'une qualité qui peut parfois en faire d'assez énigmatiques objets de
jouissance. Je veux dire : c'est de cela qu'on jouit, qu'on écrive ou qu'on
lise. C'est-à-dire qu'on en tire un plaisir (la sensation de la beauté - dont
la densité de la forme est la condition) et un vertige un peu effrayant (la
rencontre avec la perte de soi que suggère au creux de la forme le non-lieu
déroutant qui a fait que ces objets ont eu lieu).
Ce n'est pas une « compréhension », non bien sûr, que
réclament ces objets luxurieux et austères en même temps - mais l'écoute,
l'entente, la sensation de cette refonte de la forme qui est simultanément
refente infiniment rejouée du sujet qui la forme. On ne saurait guère dire
plus, je crois : tout commence, alors, des façons et des effets de ce « faire
». Mais le but est défini. Par exemple par Pound (Canto VII) : «Passion to
breed a form in shimmer of rain-blur.» Ce qui suppose que toucher le but exige
de former la forme ET de maintenir la brume chatoyante de l'in-forme.
Donnons un de ces objets austères et luxurieux :
Var. : DE LA LANGUE
(d'après Hölderlin)
Si je suis cap de
m'entre
tenir avec elle, c'est
que je suis telle
ment occupé par
les pensées queue
(je les lui dois)
et cela
vit je
sens
étrangement ce
quelque chose qui sépare nos âmes
qu'elle me pardonne
si je ne réussis
pas à me rendre tout à fait con
(= préhensible,
cible,
essence du sensible)
Ce poème fait partie de Ce qui fait
tenir, petits mouvements d’écriture alternés (poèmes, et essais :
Dezeuze et Scarron y sont re-visités.)
©Ronald Klapka
photo ©Olivier
Roller