Syncope
Ce silence glissé entre deux eaux muettes
Et confondues, entre deux cœurs muets
Et froids, entre deux mondes taciturnes,
Entre deux monts obscurs et clairs
Ou simplement entre deux pierres
Sur le bord du chemin,
Tu le sais bien : c’est celui de cet Ange
Déchu, en qui se tait toute louange ;
La non-parole éteinte et flamboyante au bord
De la lèvre infernale aux bouches de la mort.
C’est l’azur refusé dans les matins fluides et tendres.
C’est le gémissement de ton âme oubliée,
Oh ! maudit.
Armel Guerne, Le Temps des Signes, Le Capucin, 2005, p. 93
La clef auguste ou
hardie
Des années d'étude. Des années d'attente. D'interminables
couloirs de rêve sans commencement ni fin ; d'inextricables pièges, hantés
parfois d'un bestiaire fabuleux ; tout un filet de ruses, empli de prises
insaisissables ; et entre les mains du chasseur, des instruments d'une
subtilité dérisoire.
L’aventure
Mais quand à force de méditations et d'approchements silencieux, cet être mystérieux,
le rêve, eut enfin rejoint en toute simplicité la vie mystérieuse, ce fut un
rêve uniformément blanc, vierge comme une page blanche avec quelque invisible
signature de sang, tout en bas. Un pacte ? Un traité ? Un contrat ? Ou bien
quelque engagement solennel qu'on doit souscrire en échange d'on ne sait pas
quoi...
Une voix parle ; une autre répond. La bouche est une hirondelle toujours prête au voyage. Puis le Troisième Personnage intervient, vêtu d'incertitude et de nécessité. Il s'avance beaucoup plus près encore. Écoutez. Que le chant ne cesse pas, qu'importe ! Il s'enchante en forme d'oreille bientôt ; et d’étonnantes correspondances se font, dont l'écriture n'est que le signe et parfois jamais vu. Qu'importe ! Comme le poète, il faut attendre : comme le poète jamais étranger tout à fait. Parce que partout où est la vie, le vivant a sa place aussi.
Moi, toi, il. Celui qui parle, celui à qui l'on parle, celui de qui l'on parle, et c’est lui qui commande. Ainsi le Troisième Personnage intervient. Mais que dit-il ? Question d'entendement, bien sûr : question d'entendement et de casse-paroles. Écrire n'est jamais que répondre et l'on ne répond jamais tout à fait. Encore celui qui interroge la voix n'entend-il jamais que le silence ou soi-même ; mais celui qui interroge farouchement le silence dans le silence du lange, brusquement il entend la voix […]
Armel Guerne, La Nuit veille, introduction de Jean-Yves Masson, Intexte, 2006, p. 29.
Au Vieux Moulin, le 29 septembre 1969
Tourtrès
Mon cher Cioran,
Ce recours aux mains dont vous ne jouissez, malheureux ! qu’à titre
exceptionnel (le réconfort qu’il y a pour quelqu’un à reprendre vraiment sa
mesure parmi les choses), imaginez qu’il est ici mon secours journalier. Que,
par exemple, ce soir je vous écris avec des doigts engourdis parce que j’ai
fauché pendant plus de quatre heures, puis râtelé mon herbe, puis ratissé le
gazon, etc. Alors vous comprendrez de quelle puissance et de quelle nature est
cette tristesse, contre laquelle j’ai réellement toutes les armes les
meilleures, naturelles et surnaturelles, cause et raison de mon attachement au
moulin, où il y a effectivement tous les jours quelque chose de réel à faire,
où le froid et la chaleur, le vent et la pluie, le facile et le difficile ne
sont pas des abstractions, mais des présences. Le Diable a toujours été un
seigneur de l’abstrait […]
Lettres de Guerne à Cioran, 1955-1978, Le Capucin, 2001, p. 249
X
Semence humaine au
désert de la mort
Jamais encore. Jamais.
C’est là que gît l’inutile mesure, la funèbre consolation, la certitude
lapidaire.
Jamais depuis que sur les temps passibles de l’éternité flottent les ans
étrangement obscurs de notre monde ; jamais, ni dans aucun replis ténébreux
de l’histoire des hommes, jamais personne n’aurait pu découvrir, deviner.
Jamais nul n’avait vu, si lentement dans son ample puissance, pareil orage s’assombrir.
Celui, depuis toujours dont l’ombre était sur nous. Silencieuse épargne
millénaire d’invisibles vapeurs, glissant au long des joues fameuses de l’espace,
montées comme un fumet, une odeur de disgrâce, de chaque génération ?
Auréole des temps. Jamais on n’avait vu s’amasser, venant de plaines aussi
reculées, de déserts aussi prodigieux, se condenser un tel orage ; et très
obscurément se ménager ainsi depuis la création du monde, à travers tous les
temps, ce furieux, qui s’économisait. Fait de toutes les nuits, soudain, et des
ombres les pires ; nourri tragiquement de la très longue usure d’une seule
colère qui maintenant s’inaugure, toute inimaginable, avec son lourd
piétinement d’en-deçà de la nuit, la rumeur étouffée d’un déluge d’en-bas.
Jamais la mort n’avait été aussi active, aussi déserte, aussi terriblement
besogneuse et muette. La mort et son velours pourri.
[…]
Armel Guerne, Danse des morts, Le Capucin, 2005, p. 53
note bio-bibliographique d’Armel Guerne
index de Poezibao
Revenir à la Une de Poezibao
Sur simple demande à [email protected], recevez chaque jour l'anthologie permanente dans votre boîte aux lettres électronique
Commentaires