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Rédigé par Florence Trocmé le mardi 08 mai 2007 à 10h35 dans Agenda, liens, informations | Lien permanent
Les Rencontres de l'édition indépendante se tiendront à Lurs
et Forcalquier du 31 mai au 2 juin 2007.
Ces premières rencontres professionnelles intitulées "L'édition avec
éditeurs" veulent « dans l’esprit des Rencontres internationales de
Lurs, donner aux invités et aux professionnels présents l'occasion d’exposer et
de confronter les expériences et les réponses qu’ils ont su mettre en place
pour créer leurs maisons, garder leur indépendance et continuer à défendre dans
leurs diversités les idées que véhicule le livre. Il s'agit pendant ces trois
jours de réfléchir aux difficultés rencontrées par les éditeurs
« indépendants », acteurs essentiels de la vie culturelle, afin de
construire des alternatives au modèle économique dominant. »
Réunissant plus de cinquante professionnels (auteurs, libraires,
bibliothécaires et éditeurs),les Rencontres qui s'ouvrent à Lurs le jeudi 31
mai dès 10h du matin, rejoignent le vendredi 1er au soir et le samedi 2 juin
les Apéros du livre de Forcalquier cette année consacré à la biographie... et
ont déjà commencé dans six librairies du département des Alpes-de-Haute Provence
qui ont décidé de mettre en valeur les ouvrages des éditeurs invités.
Rédigé par Florence Trocmé le mardi 08 mai 2007 à 10h28 dans Agenda, liens, informations | Lien permanent
Ezra Pound a précisé que son A B C de la lecture « ne s’adresse pas à ceux qui sont déjà arrivés à une pleine connaissance du sujet sans en connaître les données ».
QUAND ON SE MET À ÉCRIRE on imite toujours quelque chose
qu’on a entendu ou lu.
La majorité des écrivains ne dépasse jamais ce stade.
La véritable éducation ne devrait être confiée qu’aux hommes qui INSISTENT sur le savoir, le reste est affaire de gardiens de moutons.[…] Il faut beaucoup d’expérience pour qu’un homme soit capable de définir une chose dans son propre genre, c’est-à-dire définir la peinture comme peinture, l’écriture comme écriture. On identifie tout de suite le mauvais critique à ce qu’il commence par discuter du poète et non du poème.
Le mauvais poète fait de la mauvaise poésie parce qu’il ne perçoit pas les relations de temps. Il est incapable d’en jouer de manière intéressante, par le moyen des brèves et des longues, des syllabes dures ou molles et des diverses qualités du son qui sont inséparables des mots de son discours.
On ne peut tout mettre en quarante-cinq pages. Mais même si j’avais eu Quatre cent cinquante pages à ma disposition, je n’aurais certes pas écrit un traité convaincant sur l’art du roman. Je n’ai pas écrit de bon roman. Je n’ai pas écrit de roman. Je n’ai pas l’intention d’écrire de romans et je ne dirai à personne comment s’y prendre tant que je n’en aurai pas écrit un moi-même.
Ezra Pound, A B C de la lecture, traduit de l’anglais par Denis Roche, Gallimard, 1967, p. 66, 75, 80 et 179
Je remercie Tristan Hordé pour cette contribution aux Notes sur la poésie, nouvelle anthologie permanente de Poezibao
Rédigé par Florence Trocmé le mardi 08 mai 2007 à 10h01 dans Notes sur la création | Lien permanent
Pour saluer la publication chez P.O.L, d’un nouveau livre de la photographe et poète Suzanne Doppelt Le pré est vénéneux (bibliographie mise à jour)
certaines nuits sont moins noires que d’autres, lune double,
ciel neigeux, une multitude luisante dont les arbres qui
bordaient la rivière étaient si couverts qu’ils ressemblaient à
des lustres. Le pré est magnétique, s’y promener quand le
jour tombe sur le beau tapis odorant est un plaisir. Dans l’air
des mouches volantes – une affection de la vue et des vers
inconnus qui brillent dans le noir, clignent vers l’argent,
ils servent de phare aux marins. Mais un bateau a été coulé,
il laisse un long sillage. Un rayon sort de l’œil comme une
antenne, on voit sur quoi il tombe, on ne voit pas sur quoi
il ne tombe pas, le pré s’enfonce un peu plus dans le noir.
Parfois un éclair ou alors une éclipse, il s’illumine : la
lumière varie, crée des éclairages intermédiaires, les ombres
volantes augmentent, l’atmosphère se colore autrement, les
plantes et les animaux sont influencés, l’horizon change
d’apparence. Puis la lune commence à sortir de la pénombre,
un spectre continu ou en bandes colorées, elle la quitte et
reprend tout son éclat. C’en est un, un
targui blanc, muet
et impassible, je le reconnais à sa façon de marcher. Dans
le pré, le champignon fait de la lumière, le tournesol la
cherche et dans la rivière, le zoo plancton et la raie électrique
produisent des décharges violentes. Le peu de lumière ondule,
glisse à travers l’air et sur la surface calme de l’eau ou bien
vole comme les gouttes projetées par le tuyau d’arrosage.
C’est l’heure la plus difficile pour conduire, le pré serait-il
un champ rempli de poudre à canon ?
Suzanne Doppelt, Le pré est vénéneux, P.O.L, 2007, p. sans pagination.
Suzanne Doppelt dans Poezibao :
Note
bio-bibliographique et un extrait
1
Rédigé par Florence Trocmé le mardi 08 mai 2007 à 09h33 dans Anthologie permanente | Lien permanent
Double Change et le Point Ephémère
invitent à une lecture bilingue de
Jean-Marie Gleize
et Stephen Ratcliffe
Le 12 mai 2007 à 19h
Au Point Ephémère
200 quai de Valmy
75010 Paris
(Métro Jaurès l.2 ou 5)
Les textes de S. Ratcliffe seront traduits.
Une vidéo d'Eric Pelet sera diffusée.
Biographies :
Jean-Marie Gleize est écrivain et dirige la revue *Nioques*. Après une
quadralogie publiée aux éditions du Seuil, *Léman* (1990), *Le principe de
nudité intégrale* (1995), *Les chiens noirs de la prose* (1999) et *Néon*,
(2004), Jean-Marie Gleize continue à faire acte vers une écriture toujours plus
plate, littérale, tangiblement présente.
Stephen Ratcliffe est poète et professeur à Mills College en Californie. Comme Jean-Marie Gleize, bien que dans une forme différente, il travaille l'écriture littérale héritée, pour sa part, de celle de Gertrude Stein. Ses textes composés chaque jour mêlent des voix étrangères à son propre portrait en creux. Il a publié récemment *Portraits and Repetition* (The Post-Apollo Press, 2002) et *Real* (Avenue B, 2007), ainsi qu'un livre d'écrits théoriques *Listening to Reading* (SUNY Press, 2000).
Rédigé par Florence Trocmé le lundi 07 mai 2007 à 16h20 dans Agenda, liens, informations | Lien permanent
Avant son tout prochain déménagement, La Maison des Écrivains organise une soirée de son cycle « Traduire transmettre » à la Maison de la Poésie
Le Mercredi 22 mai – 19h
A la Maison de la Poésie
Cycle « Traduire, transmettre »
Atelier de traduction « Paris, U.S.A »
Comme Emmanuel Moses l’an dernier, le poète Christophe Lamiot
Enos propose une journée de traduction qui réunira 6 poètes dont le travail
sera ensuite présenté en soirée sous la forme de lectures, échanges et
réflexions.
Avec Isabelle Garron, Emmanuel Moses, Stephen Ratcliffe, Eric Suchère, Cole
Swensen, Cecilia Woloch.
Cette journée est placée sous le signe d’un hommage à la Revue Double Change et débutera par une présentation de la revue par ses deux directeurs, Omar Berrada et Vincent Broqua.
Maison de la Poésie (Salle Lautréamont)
157, rue Saint-Martin – 75003 Paris (M° Rambuteau – RER Châtelet-Les Halles –
bus 29, 38, 47, 75)
Rédigé par Florence Trocmé le lundi 07 mai 2007 à 15h53 dans Agenda, liens, informations | Lien permanent
Second écho, après le compte rendu de la rencontre avec Jacques Dupin et autour de lui chez Tschann, de son livre M’introduire dans ton histoire.
à travers le crible, les tamis, le détour du temps suspendu – le temps, le suspens – passe une solution, l’une, l’autre, la plusieurs, la désespérée – qui coule dans le cloaque où patauge le sanglier, ou dans l’eau verte qui descend au ravin – je travaille les sources, les boues, les eaux de roche, les corps monstrueux imbibés, les feuilles mouillées et pourries, les têtards, et l’allégorie…
précipitation d’un fluide dans le concassement du jour, dans la nuit de la pensée, sur la terre, fuyante et blessée, qui se détache et me tire à sa réverbération de clartés, à sa destruction par le rire – mien – ou les larmes – tiennes – qui m’atteignent plus bas que toi….
Jacques Dupin, M’introduire dans ton histoire, P.O.L, 2007, p. 73
Jacques Dupin dans Poezibao :
Dupin Jacques, extrait 1, extrait 2, extrait 3, extrait 4, extrait 5, extrait 6, hommage à Claude Esteban, numéro spécial de Faire Part,
et surtout la rencontre avec Jacques Dupin à la librairie Tschann le dimanche 30 avril 2007
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Rédigé par Florence Trocmé le lundi 07 mai 2007 à 12h00 dans Anthologie permanente | Lien permanent
La Revendication de la prose
La poésie est une brutale et miraculeuse éclaircie à l’horizon du langage rendu aussitôt à l’essentiel. Pour André du Bouchet la poésie est l’autre nom de la respiration. Ce n’est pas un jeu, encore moins un calcul, c’est l’état d’un passage à même le tumulte des mots en vue d’un débordement, au gré de l’existence, du verbal lui-même, mais ce débordement, André du Bouchet se plaît à l’inscrire sur la page. La poésie est la cime de l’expression, doit-elle être le seul accès à l’être ? Certainement pas car il y a aussi la réflexion, la méditation, ce que l’on appelle l’essai qui, aussi poétique sera-t-il, ressortit de la prose. Cela serait également vrai de la notation qui s’attarde, qui échappe à la fugacité du strict poème (carnet, récit). La prose existe qui est le contraire de la poésie. Alors, dans un élan irrépressible, la poésie inclut à son propre mouvement cette différence, elle s’accapare cette altérité, elle en fait une autre de ses provinces. La poésie avec André du Bouchet contamine la prose, elle la revendique. Sa poésie est au reste la meilleure incarnation d’un excès du verbal, au plus haut, elle est suspens, éboulement, infini vibratoire. Dans le geste même de vouloir tout dire, il arrive à chacun d’éprouver la bousculade des mots au point que la parole se coupe, rentre en attente, le heurt verbal se traduisant par un bégaiement, un blanc provisoire, c’est cela la prose de Du Bouchet, un acte d’excessive parole qui au plus fort de l’emportement traduit le muet. Aussi bien l’attention portée à d’autres créations, proches et significatives, impose le trouble de la prose pour une clarté poétique convaincante. Des grandes méditations presque classiques des débuts sur Poussin ou Baudelaire réécrites pour ne pas déroger à cet impératif jusqu’à la considération frémissante de Tal Coat ou, reconnaissante, de Leiris comme à l’aveu presque anonyme d’une histoire sans histoire, André du Bouchet honore la prose, il introduit en elle cassure et suffocation, il donne à la pensée le point d’appui incertain qu’elle recherche. Se tenir en arrêt, marcher d’un bon pas, réduire la distance, telle est sa façon de tourner autour du sens qui s’évanouit aussitôt qu’il devient, qui demande à être relevé, placé loin en avant de la parole qui le découvre. Il s’agit ni plus ni moins d’un salut. A l’aune de cette ignorance du prosaïque, la prose elle-même advient à sa lumière, poésie imprévue qui refleurit dans l’épaisseur de sa nuit. André du Bouchet l’a arrachée à sa lourdeur, l’a rendue légère comme une voyelle ou un timbre d’oiseau. La prose discontinue dès lors ne s’apaise pas. Elle va à son feu, selon la rigueur de sa flamme.
Yves Peyré
Cet article paraît dans le numéro double exceptionnel que la revue l’Etrangère consacre à André du Bouchet
photo DR, Truinas, la maison d'André du Bouchet
Rédigé par Florence Trocmé le dimanche 06 mai 2007 à 15h16 | Lien permanent
14 Mars 1966
Voici longtemps, cher Paul Celan, que je souhaitais vous écrire. Je le fais aujourd’hui pour vous dire que la revue ou cahier trimestriel projetée avec Yves Bonnefoy, Louis-René des Forêts er Gaëtan Picon, a, cette fois, pris corps (je vous avais déjà parlé de ce projet, je crois)– et doit sortir dès Octobre prochain sous le titre de « L’Ephémère ». Pour durer quelques temps, je l’espère… À tous, il nous paraît essentiel que quelque texte de vous y figure dès l’un des premiers numéros – en français. Et je songe, de nouveau, à votre admirable Méridien, auquel peut-être pourrait s’adjoindre une traduction de quelques poèmes – Nous avions presque fini, l’été dernier, d’en revoir ensemble la traduction – Les défauts de cette traduction m’apparaissent plus clairement aujourd’hui – mais aussi plus clairement la possibilité d’y remédier de façon à ce que ce texte en français ne soit pas indigne du sens qui s’y trouve attaché.
Je vous envoie ma pensée amicale, je vous serre la main.
André du Bouchet
Adresse de l’expéditeur : 15, rue des Grands Augustins,
Paris VI
Adresse du destinataire : 78, rue de Longchamp, Paris XVI
Cette lettre inédite paraît dans le numéro
double exceptionnel que la revue l’Etrangère consacre à André du Bouchet

Rédigé par Florence Trocmé le dimanche 06 mai 2007 à 15h07 | Lien permanent
Un texte inédit d’André du Bouchet : Vision et
connaissance chez Victor Hugo
Ce texte date sans
doute du début des années 50 et se présente sous la forme de 7 pages
dactylographiées sur papier fin, attachées par un trombone ( en haut à gauche)
qui ne se retirait pas à cause de la rouille sauf à déchirer le haut des pages.
L’ensemble se trouvait dans une chemise cartonnée d’un rouge foncé et passé sur
laquelle sont inscrits de la main d’André du Bouchet : au recto :
Victor Hugo ; au verso, des notations manuscrites.
Vision et Connaissance chez Victor Hugo
Un des critiques de Hugo les plus pénétrants, Léopold Mabilleau, constatant à son tour que dans son œuvre l’imagination créatrice prend toujours la forme visuelle, se trouve amené à dénoncer la « dégénérescence » qui, à l’en croire, aurait progressivement porté Hugo « à devenir de moins en moins sensible à l’apparence propre des objets » et à transformer sa perception « en une sorte de rêve intérieur », et cela, après qu’il eût passé « de la région verbale et mensongère de la rhétorique pour entrer dans le domaine de l’observation. » Cette dernière constatation, ne l’empêche pas d’affirmer que Hugo « a fini par ne plus voir que lui-même ». Fondée ou non, la thèse de Mabilleau comporte une contradiction intéressante qui lui a échappé, et qui n’est que le reflet d’un doute essentiel dont, sous ses dehors péremptoires, l’œuvre de Hugo est profondément empreinte. C’est le doute même de Hugo lui-même que, à son insu le critique invoque, sous cette forme contradictoire, contre l’œuvre qui en tire son origine. Car, loin de constituer un symptôme de dégénérescence, cette incertitude doit se placer à la source de l’effort créateur chez Hugo.

Vue et Expression
L’acte de voir symbolise chez Hugo l’effort par excellence, face à la difficulté de
« Chercher un pli,
chercher un nœud, de faire effort
Pour prendre l’impalpable et l’obscur par le bord »,
d’arriver à assurer sa prise, à prendre pied dans ce qui demeure inexprimé : l’univers, qui semble frappé de mutisme, ou la page blanche. La vue est le signe d’appropriation de l’incréé. Tel est le nom de Gilliatt sur la neige, le mot vient s’y inscrire de façon visible, pour ensuite s’effacer. L’expression « à perte de vue » prend toute sa résonance sous la plume de Hugo.
Car, aussitôt créé, le monde objectif semble frappé de
nullité. Pour Hugo, création est synonyme de chute : toute expression comporte
une sorte de rétrécissement, qu’il tente de parer, sur le plan verbal, par une
surenchère où la vue s’égare, où sa perte se consomme. Il n’y a pas de moyen
terme entre précision et diffusion. L’expression précisée, visualisée,
s’identifie avec la ruine. Et la diffusion à laquelle il a recours pour lui
restituer sa première énergie, précipite au contraire son effacement. Dans le
cheminement poétique propre à Hugo vient chaque fois s’inscrire une cosmogonie.
Chaque chose vue devient un gage de
la création, et le signe même de l’expression poétique : la mystique
visionnaire ne se sépare pas d’une sorte de réalisme sommaire. L’univers se
présente sous l’aspect d’un langage visible, d’un alphabet visuel qui sans
cesse surgit et s’efface :
« La terre est sous les mots comme un champ sous les mouches. »
Autour des points acquis, comme autant de taches, des centres symboliques, s’organisent les lignes de force formant le réseau dont Hugo enveloppe le monde objectif.
Le Milieu Visible
Une véritable matière de la vue : selon l’hypothèse avancée dans les Travailleurs de la Mer, l’« assèchement » du jour révèlerait toute une faute spécifique à la vue, surgissant et se confondant alternativement avec la transparence. Ici la création du « voyant » coïncide avec la création tout court, les degrés de l’être étant déterminés par l’intensité de la vue. Profondeurs troubles. Linéaments avides, se cristallisant en pieuvre, en mouches, en tous les prête-noms d’une réalité innommable. Ce monde visuel protoplasmique paraît se placer à l’origine même de la vie ; c’est la vue, ou la vie dans sa forme moléculaire. Toutes les dimensions usuelles, l’échelle humaine elle-même, sont contaminées par cette perception moléculaire. La vue, continuellement contrainte de s’ajuster à ces mouvements d’expansion et de raréfaction, trouve une sorte d’objectivation dans le renvoi au microscope et au télescope qui servent à matérialiser cette démarche imaginaire, à « grossir la vision ». Entre ces deux infinis, la réalité elle-même paraît faire défaut, et c’est sur ce « milieu visuel », qui lui sert de stimulant poétique, qu’il arrive alors à Hugo de greffer une filiation prétendue réelle, et parfois non exempte d’une certaine platitude.
« Il regarde tant la nature
Que la nature a disparu ».
L’Univers de la Vue
L’exercice de la vue qui est pour Hugo le premier moyen de pénétration du domaine objectif a cela de particulier qu’il semble en même temps annuler le champ de son investigation. La connaissance est liée à une fragmentation de l’objet qui ne peut être compensée que par un effort de généralisation inversement proportionné, pour en lier les éléments épars et en assurer l’intelligibilité ; dans les deux cas, dans l’éclatement résultant de la tentative de mainmise comme dans la généralisation par laquelle il tâche de préserver son intégrité, l’identité même du sujet, absorbé par ce qu’il s’est efforcé de saisir, est mise en cause. Les éléments de cette dialectique visuelle peuvent être reconstitués.
a) taches qui se précisent et se dessinent.
b) objets à leur tour réduits à des points. C’est, dans mainte œuvre de Hugo, l’épilogue par l’effacement.
c) après l’effacement : le non-visible, ou l’indicible. Etats de flottement crépusculaire.
d) fonction presque gratuite de la vue dans le non-visible, conduisant, par sa propre énergie, au dégagement d’objets visibles. Thème des « linéaments livides ». S’agit-il d’une réalité ou d’une vision ?
e) le monde de la vision. Un univers « visionné » dont chaque élément, n’existant qu’en vertu du regard qui s’y pose, devient à son tour doué de vue, se charge de fluide visuel, et voit.
« Et
sur vous qui passez et l’avez réveillée ,
Mainte chimère
étrange à la gorge écaillée
……………………………………………
Du fond d’un antre
obscur fixe un œil lumineux »
Tout, n’existant qu’en vertu de cette vue, ne peut que mutuellement s’entrevoir : l’existence devient un gigantesque solipsisme visuel.
« Les
objets effarés qu’un jour sinistre éclaire
Sont
l’un pour l’autre vision ».
C’est à ce moment de paroxysme visuel que le poète peut surprendre
« l’attitude effarée et terrible
De la création devant l’éternité »,
c’est-à-dire l’étonnement de ce qui voit face à ce qui ne voit pas, de voir, en dernier ressort, qu’on ne voit pas.
f) on existe simplement parce qu’on est vu, on a renoncé à voir. La vue cesse d’être un principe actif, le poète n’est que soumis à une vision. A cette phase correspond chez Hugo l’invention d’un œil transcendant. Du point de vue poétique, il est peut-être significatif que cet œil passif et conservateur soit à l’origine de la vision la plus conformiste chez Hugo.
La Vision
Dans sa confrontation du proche et du lointain, de l’immense et de l’infime, ses antithèses perpétuelles, le travail de réduction de ce qui voit à ce qui est vu, se confond avec le travail poétique lui-même. L’objet de la vision, avant de se confondre avec le visionnaire, semble réfléchir, réverbérer le regard qui le fixe, et, dans la mesure même de son intensité, refouler le rayon visuel à sa source, comme si la vision, consommant son cycle, rentrait en elle-même, et se résorbait dans le non-visible.
« Il me toucha le front du doigt, et je mourus. »
L’eau recouvre la tête de Gilliatt au moment où le point
qu’il fixe disparaît.
« On
voit tout, et rien. »
Le terme de la vision conduit donc au néant initial, à cette indicible carence
de la réalité qui sollicite la création et engendre, une fois de plus, la vue.
C’est ainsi qu’avec Hugo, le fait même de voir, transcendant la description,
commence à intervenir dans la formulation de la réalité, en cristallisant le
rêve de faire corps avec la réalité extérieure. Des Contemplations aux Illuminations
et aux Yeux Fertiles, à travers
l’aventure de la fragmentation la poésie aura éprouvé l’unité de l’être et du
monde.
voir la présentation du double numéro de la revue l'Etrangère où doit paraître ce texte
photos DR (André du Bouchet et ses carnets)
Rédigé par Florence Trocmé le dimanche 06 mai 2007 à 15h00 | Lien permanent